Quitter Paris Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

Un peu trop tôt le matin, le réveil, France Info, la tartine grillée devant la bow-window, et mon Nutella qui dégouline sur le Libé de la veille, pendant une seconde je crois que je serai Parisien toute ma vie. Dans mon studio de la rue de la Butte-aux-Cailles, je me délecte des derniers instants à Paname. Tout à l'heure, les amis, les artisans de mon déménagement, arrivent pour m'envoyer vers un point perdu sur l'atlas, en province. Je n'aurais jamais dû accepter ce poste à responsabilité.
Ce soir, après le lave-vaisselle trop lourd qui nous nique les bras et qui nous fait croire que le déménagement est terminé, le meuble Ikéa, impossible à démonter sans le retrouver en mille morceaux à l'arrivée, et le canapé qui évidemment ne rentre pas dans l'ascenseur, nous partagerons quelques bières de l'amitié en refermant les portes du van, direction Vannes.
Région sans doute intéressante, mais qui déjà me déplaît, car on ne pourra jamais remplacer mon Paris, avec un P majuscule comme « Putain que c'est bon ». Qui l'eût cru ? Qu'un arpenteur des nuits parisiennes trahisse le pavé de Paname pour un bled paumé en Bretagne. Pourtant personne ne m'a obligé : ni mes parents (ils auraient pu), ni mes amis (ça en seraient de faux). La décision me dépasse tel un destin de carrière. Oui, messieurs !
« La carrière, il faut s'en occuper très jeune, m'avait dit ma directrice des ressources humaines. Si vous refusez ce poste, peut-être que vous n'aurez jamais d'autres propositions aussi alléchantes. Quand on s'intéresse à vous, il faut savoir prendre le wagon en marche et se sacrifier. »
Sautez sur l'occasion ! C'est ce que j'ai fait et en voici les conséquences. Futur directeur d'une agence en province, je m'enfonce dans les cartons. Il faut tout emballer, de la vulgaire cuillère inutile jusqu'aux objets qui transpirent Paris. Il ne me reste plus qu'eux, installés méthodiquement sur la table. Chacun d'eux renferme un instant, un souvenir, une rencontre. A chaque emballage, je tourne douloureusement la page.

La carte orange ? Usée par trois années d'intensives manipulations. Je l'ai gardée avec tous ses coupons mensuels, même ceux du mois d'août. Car je suis un vrai. J'achète le ticket orange du mois d'août parce qu'en trois ans, je n'ai pris que quelques jours de vacances et jamais pendant l'été. C'est ça être un vrai parisien. A quoi bon quitter Paname, lorsque tout est ici ? Cette carte orange est une corne d'abondance d'anecdotes minuscules mais qui font de cette vie celle d'un héros légendaire du quotidien. Par exemple... Ça ! Un morceau de Duke Ellington joué par un Roumain à la station Abbesses. Ça ! Une discussion sans queue ni tête avec un des comiques des Deschiens sur la ligne B du RER, entre Gare du Nord et Denfert. Ça, ça et ça ! Des baisers, l'un inutilement volé sur la ligne 12 près de Vaugirard, l'autre clairement mérité et efficacement employé dans les dédales de la place d'Italie, et le dernier, ah le dernier, c'est le raté, celui qui ne devait pas m'échapper, mais qui par timidité ou stupidité, m'a glissé des mains alors que tout était en place pour que l'on s'embrasse, sur la ligne 8, près de Madeleine, robe rouge. Ça ! Une fille aux seins particulièrement bien ficelés qui se presse contre moi sur une ligne 9 surchargée à Havre-Caumartin. Et ça ! Le coup de poing dans la gueule de mon pote à République lors d'un changement sur la ligne 5, pour sauvegarder un peu d'honneur et au final son amitié. Ah, arrêtons ! Je referme cet objet parce que c'est trop, la liste ne peut être exhaustive tellement elle fut l'essence de mon rythme parisien.

Tous les vêtements iront dans ces deux valises. Même le vieux tee-shirt miteux qui accompagne mes songes hivernaux. Combien de fois, au petit matin, elles se sont mises à te critiquer ? « Tu pourrais quand même jeter ce torchon ! Il est troué et n'a plus vraiment de couleur. » Mais non, il n'en est pas question ! Et il m'accompagnera là-bas, chez les Bretons, comme un fil rouge : un peu de Paris que j'emmène dans mes bagages. Car avant de devenir pyjama, il a été acteur dans de nombreuses soirées : du Zebda dégoulinant au Bataclan jusqu'au M et ses années-lumière à l'Olympia, en passant par quelques pogos à la maison ou au Merle Moqueur sur Rage Against the Machine ou Offspring. Etiré, retiré, remis, lavé, relavé, délavé, il a peut-être perdu ses couleurs mais il transpire Paname. Il ira bien au fond près de mon horloge de cuisine.

Celle-ci est ronde, simplement ronde avec des aiguilles toutes simples pour indiquer l'heure. Une horloge de cuisine dans une kitchenette de jeune cadre dynamique, ça pourrait paraître disproportionné mais voilà un compagnon méticuleux : mon sablier, le métronome de mes passages à l'appartement. Sans montre, à Paris, elle devient l'unique repère. Encore quelques minutes dans le lit ? Encore une évasive rêverie à travers la bow-window ? Est-il temps d'aller travailler ? Qu'est-ce qu'ils foutent, ils sont en retard ? M'avait-elle pas dit qu'elle serait là à dix heures ? Pourquoi se presser, j'ai tout le temps ? A chaque attente, elle m'administrait tantôt un peu de calme dans mon impatience, tantôt quelques vitamines dans mes rêveries trop fleuves. A Paris, impossible de s'en passer ! Maintenant, sera-t-elle aussi utile à Vannes où les soirées ne sont plus aussi minutées et les amis se feront plus rares, voire inexistants ? Sans doute pas. Glurps.

La caisse de CD qu'il vaut mieux éviter d'ouvrir car le temps presse et les potes vont bientôt s'amener pour tout embarquer. Il y a bien « La Paresseuse » qui accompagne mes songes, « J'veux du soleil » qui somnole sur les berges de Paris Plage, « Dans la salle du bar tabac de la rue des Martyrs ... » qui me suit dans les bars de Pigalle ou encore « Conquistador » qui dandine avec mon corps au cours d'une nuit blanche près d'Oberkampf et « Je m'en vais » de Cali qui, aujourd'hui, se répète depuis ce matin en boucle et qui me rend fou. La musique a toujours eu tendance à transpirer sur ma vie et à la teindre en couleurs ou en gris selon l'humeur et le chanteur. Aujourd'hui, il me faudrait un bon Mano Solo pour me plomber carrément la journée : « Au creux de ton bras », je retire le CD de la caisse et le met dans la chaîne-hifi, seul objet encore branché avec l'aspirateur.
« ... Et tu piques du zen dans la rue, et déjà tu te souviens même plus, qui t'étais du temps où t'avais des couilles, où tu étais fier, du temps où tu avais même, tu avais même des rêves... »
Ah, Mano Solo, toujours le même effet sur moi.
Je craque.
Pourquoi quitter Paris ?
Pourquoi être directeur d'agence à trente ans à Vannes ? Est-ce ma réussite ?

Allez, vieux, action :
Appeler la DRH, le chef, le sur-chef, leur expliquer que ce boulot ne correspond plus à mes inspirations. Tant pis pour la promotion.
Appeler le proprio, le supplier de me conserver dans cet appartement, augmenter même le loyer s'il le faut, mais conserver ce petit havre de paix.
Appeler les copains pour les prévenir qu'au lieu d'un déménagement, ce sera une seconde pendaison de crémaillère, encore plus mémorable.
Appeler l'agence de location de camion pour annuler la réservation.
Appeler les parents, mais seulement demain, après la pure soirée que je vais me faire, pour leur dire que le fiston reste sur Paname, sans trop leur expliquer les raisons, ils ne comprendraient pas.

Crier par la fenêtre que je suis Parisien et que je le resterai tout le temps qu'il le faudra, peut-être une vie s'il le faut ou plusieurs si on le peut.
Hurler à qui veut bien entendre que cette capitale mérite qu'on la vénère et qu'on s'y attache à tel point que l'on pourrait tout lâcher pour elle.
Sortir dans la rue de la Butte-aux-Cailles et embrasser le sol jusqu'à s'en raper les lèvres. Boire le sang et s'en délecter, avec ce petit goût de bitume de Paname.
Embrasser un passant, pour rien, juste sur la bouche.
Puis de nouveau hurler :

Paris, je t'aime.

 
OB
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