Je m’y
sens bien, je m’y sens au chaud. Dans la foule, dans la presse,
dans la ruée. Dans la solitude du quai, assis, tandis que
les rames passent. Dans les couloirs, les escaliers, les halls et
les bouches. Face aux directions, aux panneaux, aux correspondances.
Je m’y sens bien. Sans dégoût pour les odeurs
de pisse dans les coins, sans irritation contre les voyageurs qui
vous bousculent d’un air excédé, sans impatience
quand les trains restent tapis dans le noir du tunnel pendant de
longues minutes d’absence. Je vous le redis, je suis chez
moi dans le métro.
Ma maison est
ouverte à tous.
Ils sont des
millions à la visiter, la parcourir, la traverser, l’emprunter,
la honnir, l’apprécier, la salir, la détester,
l’aimer. Ils sont des millions à y errer, y flâner,
y pisser, y courir, s’y embrasser, s’y laisser, s’y
retrouver, s’y perdre. Ils sont des millions, les mêmes
chaque jour, les mêmes chaque heure dans chaque pièce
de ma grande maison métropolitaine. J’en connais certains
de vue qui toujours prennent le matin la même ligne que moi
pour leurs affaires inconnues. Je les vois un instant avant qu’ils
ne s’échappent, évaporés aux correspondances
des trains.
Ma maison est
un labyrinthe de chemins colorés.
Cet homme est
terrifié. Massif et grand, il a passé la cinquantaine.
Son torse est gros mais le bras qu’il tend vers la barre tremble
un peu dans la manche sous l’effort qu’il produit. Sa
veste est verte, sa chemise jaune et sa cravate démodée
d’au moins vingt ans. Ce n’est pas si grave. Son visage,
sa trogne est marquée du sceau de la peur ; passée
la cinquantaine, il doit montrer que le travail ne lui fait pas
peur, qu’il est toujours dans le coup, qu’il n’est
pas si has been que ses habits ne le laissent paraître. Il
sait qu’il est à la merci du nouveau patron qui trouvera
dans son licenciement le moyen pratique d’optimiser son équipe
ou de justifier son salaire. Il aimerait bien être indispensable
ou gagner au loto. D’une main il pourrait serrer la gorge
de cet imbécile de quinze ans plus jeune que lui. Des soucis
tout ça. Alors qu’il voudrait seulement être
tranquille, être seul, avoir du temps pour ne penser à
rien. Avoir du temps libre et ne plus penser à cette veine
qui palpite sur la tempe, à cette hypertension, au surpoids
dangereux dont lui a parlé le médecin du travail.
Surtout, il ne voudrait pas qu’un jeune homme arrogant en
costume trois pièces décide sans même s’en
apercevoir de ruiner sa vie précaire. Qui voudrait bien de
lui après ça ? Ce matin il faut faire impression,
et comme tous les autres arriver au plus tôt. Petits effets.
A son âge, être obligé de pratiquer le zèle
des horaires pour se concilier la bonne grâce hypothétique
d’un chef qui l’obsède. Il faudrait partir, laisser
tout ça, laisser travail, crédit, petit chef. Partir.
Ou mourir. C’est joli de rêver, mais comment, à
part se flinguer je ne vois pas.
Ma maison est
le temple de l’introspection.
Cette femme
feint d’ignorer les regards insistants des hommes qui l’entourent.
Les yeux baissés vers un livre dont la couverture pliée
masque le titre, elle tient la pose pour ne pas laisser voir qu’elle
sait être regardée. Ce n’est pas qu’elle
soit si jolie que ça, mais elle tranche sur les autres femmes
du wagon par un soupçon d’aisance ou de coquetterie
qui la rend plus désirable. Ses seins se devinent sous la
maille fine d’un pull de coton moulant. Sa hanche est arrondie
par la position de ses pieds. Sa main surtout est affolante lorsque
quittant la barre elle ramène rapidement une mèche
évadée derrière une oreille non percée.
Ma maison est
le temple de l’innocence.
Ce jeune homme
s’assoupit sur son strapontin et glisse doucement vers le
sommeil ouaté par la musique douce de ses écouteurs.
Il est non-habillé comme je savais l’être au
même âge, avec les mêmes vêtements rejetant
d’un bloc d’un seul l’affiliation à une
mode quelconque, même contestataire, ou l’affichage
vulgaire d’un statut social. Ses yeux mi-clos montrent qu’il
s’abandonne à la part du rêve que procure le
roulement et la vibration du métro. Délicieux temps
clos. Rêver justement, il le pourrait plus souvent s’il
n’était autant sur la défensive, prenant dans
la gueule comme autant d’injures à son humanité
toutes les petites mesquineries et les grandes saloperies du monde
qu’il découvre. Et cette injustice qui est loi universelle,
qui a toujours été loi universelle, l’injustice
que l’on prétend combattre, mais que l’on oublie
bien vite sous le flux lénifiant de notre propre bonheur
précaire arraché deci delà.
Ma maison est
le ventre chaud où l’on s’abandonne.
Cette femme
chante soudain d’une voix grasseyante des paroles russes que
personne ne comprend sur des airs populaires qui restent inconnus.
Elle sautille d’un bout à l’autre du wagon avec
un entrain mécanique qui terrifie les voyageurs ; la plupart
sont tétanisés par les manifestations de l’anormalité,
alors, pensez, cette vieille folle même pas propre qui vient
leur hurler sous le nez au matin blême, et qui ne fait même
pas la manche en plus. Elle n’est pas folle pourtant, cela
se voit au pétillement de son œil, elle n’est
pas la prisonnière d’un délire qui l’isolerait
des autres, elle s’amuse simplement de l’effroi qu’elle
procure, et lorsqu’elle descend du wagon, elle cloue net les
mimiques de soulagement en restant sur le quai à chanter
et à gesticuler jusqu’à ce que la sonnerie ait
fini de retentir et que le train s’ébranle. Quand d’aventure
l’attente au quai s’éternise, elle finit par
partir comme une toupie à ressort persécuter de sa
furieuse originalité les coincés du wagon suivant.
Ma maison est
le théâtre des vanités et des peurs.
Cet homme est
assis, voûté, le nez touchant presque les genoux, la
casquette enfoncée sur le crâne, un blouson de cuir
râpé sur les épaules malgré la chaleur,
une cigarette à peine allumée en suspension sur sa
lèvre. Il est là le matin, il est là le soir.
Parfois, il lit. Parfois, il dort. Je l'ai vu une fois qui regardait
furtivement dans la poubelle. Je l'ai vu une fois qui fouillait
du doigt la machine à boissons en espérant une monnaie
oubliée. Je l'ai vu debout contre le mur, ses jours vieillies
gonflées par un souffle rauque. Je l'ai vu somnolent piquer
de l'épaule sur la chaise voisine. Je l'ai vu regarder d'un
air traqué des contrôleurs en goguette sinistre qui
s'approchaient de lui. Je l'ai vu une fois avec un sac plastique
empli de vêtements.
Ma maison est
l’asile des plus démunis.
C’est
le métro.