Paris : tentative de fuite Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
"Tout ce que nous exigeons, c'est la réalité."
Thoreau
 
 

J'ai pris la fuite, j'ai quitté Paris et ses visages multiples. Je ne supportais plus le désamour de cette ville, la musique des Tinos qui rythmait chaque stance avec une énergie ravageuse. Trop de lumières aussi. Et je ne rêve pas à Paris et j'en suis arrivé à un endroit où l'on éprouve tendrement le besoin de rêver sans avoir à se laisser bercer par les rails du métro, ces bras qui ne se referment jamais et jamais ne vous enlacent.

J'ai pris un train et je suis retourné dans les suds. Dès le départ, je me suis endormi paisiblement ; quelques images éparses, presques joyeuses, ont papillonné devant les yeux de mon sommeil. A mon arrivée, après avoir méticuleusement ordonné mes affaires, j'ai poursuivi sans cesse les rêves. La nuit, une énorme lune blanche éclaboussait le lit rouge d'une lumière saline. Le matin, c'est le vent dans les platanes qui tissait avec rage un filet à rêves. J'ai eu des après-midi chaudes et propices à la sieste. Et j'ai rêvé sans cesse.

 
 
J'ai rêvé de cercles d'or et d'un anneau fait en tiges de menthe, presque une alliance sainte et végétale. C'était dans un jardin au soleil. Un chat me regardait, cela fait longtemps que nous savons qu'il n'y a pas meilleur guide qu'un chat pour plonger dans le sommeil et en ramener des rêves. J'ai pu garder trace de ce songe, je l'ai offert à un ami. Je me souviens encore du goût des oranges sanguines que j'ai mangées sur une table de plastique blanc. Quelques jours après, je me suis perdu pour de bon, tout est devenu rêve, malgré les cercles d'or que je dessinais sur du papier bleu et que je croyais magiques.
 
 
J'ai bel et bien coulé, tant l'île était acide. Ce rêve, j'espère pouvoir m'en débarrasser un jour ou l'autre à force de prières. Mais qui décide de quoi les rêves sont faits ? Qui dispose le sommeil pour qu'entrent en scène tous les personnages qui s'abritent entre les os de nos crânes ? Je ne souhaite à personne d'être un Conquistador et d'éventrer une île comme je l'ai fait. A croire qu'on peut, en portant un casque de métal, oublier son visage. Amer fut ce voyage autour de l'île. Ulysse avait bien raison, lui qui voulait rentrer chez lui et pleurait chez Circé au souvenir des figuiers d'Ithaque.
 
 
J'ai vu un après-midi où les platanes écorchaient le ciel et tentaient, mains tendues, de ratisser les nuages, j'ai vu ce tendre soleil de printemps affleurer parmi les branches fleuries d'un prunier du Japon et refléter ainsi un autre soleil, plus dur, plus blanc que j'avais vu quelques mois auparavant illuminer les seins d'un sphinx étalé sur le calcaire d'une rive de la Méditerranée. Deux soleils opposés dans le même rêve, ce n'est pas un bon signe, mais qui a dit que les rêves font signe ? Qui peut croire qu'on voudrait nous dire quelque chose parmi ce soliloque ? Nulle part je n'ai vu plus tendre chose que ce calcaire interrogatif mêlé aux pétales fragiles de ce prunier du Japon.
 
 
Nous fûmes à la ville pour ce dernier rêve, sous l'oeil énorme et tutélaire de Lord, ce cheval qui nous regarde et laisse ma main se poser sur son visage. Nous fûmes à la ville glissant sur la chaussée mouillée de neige. Ce que je fis dans ce rêve ne regarde que moi, mais j'y trouvais la force et l'inépuisable sagesse d'un fils de crocodile, tel celui que je vis dans une église où je m'étais arrêté pour écrire un peu et qui menacait par sa seule présence des pélerins pourtant admiratifs. Ou ce Mexique de carton-pâte découvert dans une ruelle après un cours d'introduction à l'Islam récité par une fille à demie-nue. On se perd souvent dans les rêves, mais qui voudrait connaître l'issue d'un labyrinthe avant que d'y entrer ?
 
 

Depuis je suis revenu à Paris. De guerre lasse, dit-on. Mais seul je sais les causes de ce retour.

Ici, je ne rêve plus.

 
EM
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