Elle souhaitait prendre la grande roue de la Concorde Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

1.
Elle souhaitait prendre la grande roue de la Concorde avec moi. Cette chimère romantique lui trottait dans la tête comme une obsession. A croire qu'elle avait des parts dans ce monument installé droit face à l'Obélisque et aux pieds des Champs-Elysées, à quelques pas de la Tour Eiffel.
Je l'avais rencontrée dans un bar du quatrième arrondissement, sur un coin de zinc, surpris par une conversation insolite sur le capital-risque qu'elle avait engagée avec un vieux binoclard – un de ces professeurs de faculté qui ne veut jamais partir en retraite et qui la reluquait de haut en bas. En tailleur généralement, elle savait s'habiller, avec des bas, toujours prêts à mettre en valeur ses longues jambes et un haut qui ne cachait jamais vraiment tout, même en hiver. Un moyen pour signaler qu'elle restait ouverte aux rencontres d'un inconnu, ce que je fus ce soir-là.
Elle avait la manie de se ronger la peau autour des ongles nerveusement et de la machouiller tout en écoutant les autres parler. C'était déroutant de voir une femme aussi splendide s'enlaidir de la sorte. Mais dès qu'elle cessait ce tic peu adapté à son charisme, elle redevenait cette femme que j'avais connue si superbement fragile sur la ligne 8 du métro et si dominante et forte sur la place Saint-Georges. Elle, tantôt lune, tantôt soleil, m'avait apporté ce qui me manquait le plus à l'époque : une déstructuration intéressante de mon satané quotidien.
Ce soir-là, je ne l'aurais pas abordée sans sa maladresse et une hasardeuse dégringolade de bière sur mon costume. Pas gênée, ne pouvant s'empêcher de rire, elle s'était mise à genou, à mes pieds pour réparer son erreur. Retrouver cette sylphe sans nom entre mes jambes humides eut l'effet attendu et son sourire montra qu'elle avait aperçu mon désir dressé. Le plus gêné était la victime. Mais, à ce moment, je n'appréhendais pas encore ce nouveau rôle.
Elle souhaitait prendre la grande roue de Paris avant qu'elle ne fût démontée. Elle écoutait avec anxiété à la radio le bras de fer médiatique entre son propriétaire et la mairie, mais elle n'avait aucun doute quant à la longévité de son icône sur la place de la Concorde. Il ne se passait pas un jour sans qu'elle m'en parlât. J'esquivais la conversation, la rangeant dans les anecdotes bénignes d'une relation passionnelle.
Ne se sentant plus vraiment à sa place, le vieux binoclard avait quitté le bar. Nous terminâmes la conversation chez elle, dans son deux-pièces cuisine de la rue des Francs-Bourgeois. Avant même de l'embrasser, elle s'endormait dans mes bras avec le sourire des anges que l'on ne veut pas réveiller. Son doux ronflement m'empêchait de rejoindre le monde des rêves, à moins que ce ne fût sa courbure pénétrante dans la couette douillette qui troublait ainsi mon sommeil. A deux heure du matin, mon regard, mes mains, puis ma langue la réveillèrent. D'abord surprise, elle reprit en main les opérations en s'asseyant sur moi – elle aimait cette domination alternée où, tour à tour, l'un des sexes prenait le dessus. La fatigue physique mit fin à nos ébats, au petit matin ; dans deux heures, je devais déjà la quitter.
Et nous nous sommes quittés, plusieurs fois, de différentes manières, tantôt souples, tantôt sévères. Parfois, c'était elle qui me repoussait, souvent je l'esquivais, la fuyais pour mieux revenir et souffrir ensemble de nouveau. Rien ne nous obligeait à rester ensemble, tout n'était qu'instant passionnel, qui se voulait libre et pourtant déjà les chaînes apparaissaient. Ces chaînes du désir qui supplantaient nos êtres, qui rendaient nos rencontres mystiques et éternellement précaires.
Il y avait dans nos ruptures un arrière-goût de raison amère auquel se mêlait le doux espoir d'une future retrouvaille. A croire que nous étions programmés pour vivre ces cycles de joies et de peines.

2.
Il était l'inconnu que l'on rencontre dans un coin de nos soirées sans crier gare. Il était cet inconnu qui parlait peu et écoutait beaucoup. Un tendre, un aimant, un parfait amant, et un éternel absent. Personne ne connaissait rien de lui, il ne s'étendait jamais sur son existence, comme si son jardin secret couvrait l'intégralité de sa vie. Quel travail occupait ses journées ? Avait-il encore de la famille ? Jamais à ces questions il ne répondait.
La tendresse était son essence, sa manière de vivre. Dans ses mains, le rythme prenait un tempo plus doux et les tensions disparaissaient dans le contact de nos chairs. J'étais cette femme qui avait besoin de cette tendresse-là. Parfois. Pas tout le temps ; quand le travail me le permettait, quand il me fallait décompresser. A chacune de nos rencontres, je lui demandais de monter avec moi sur la grande roue de la Concorde. Il ne comprenait pas, il ne l'a jamais compris. Mais à chaque fois, il fuyait la proposition comme s'il s'agissait d'un engagement indélébile.
Il me traitait de folle, de business woman chevronnée. Sans doute mon travail, la finance, l'écrasait, l'empêchait d'être l'homme dominant. Et pour quoi faire ? Je ne voulais pas d'un homme qui gère ma vie, d'un noceur abouti qui se regarde baiser. Sa dépendance, ses absences sans raison, ses colères, ses jalousies, ses maladresses étaient autant d'ancres qui m'empêchaient de quitter son port. Au bout du compte, après de longues journées d'absence, obsédée par la séparation, parfois, je l'aimais.
Les mois se succédaient sans se ressembler. Quand je repassais à Paris entre deux déplacements, j'essayais à tout prix de le joindre. Chacune de nos retrouvailles apportait son lot de nouveautés. Je me plaisais d'être une autre à chaque fois et lui répondait présent ou absent selon une humeur aléatoire et imprévisible : tantôt femme mystique et il répondait par une exubérante présence physique, tantôt femme fatale et il disparaissait sous d'interminables excuses, parfois femme-mère et il terminait la nuit à pleurer dans mes bras, souvent femme dominatrice et il ne pipait mot, jouissant dans le silence d'une soumission acceptée. Son obsession, l'amour que je devais lui porter. Sujet secondaire tant qu'il n'accepterait pas de monter avec moi sur la grande roue de la Concorde.

3.
Elle souhaitait prendre la grande roue de la Concorde avec moi et n'en démordait pas. L'année 2001 devait être la dernière pour cette structure en ce lieu historique. Souvent nous passions devant ; alors elle reprenait son leitmotiv et, devant mon refus, cette satanée roue devenait l'huile sur un feu jamais éteint. Je ne comprenais pas pourquoi elle insistait tant et pourquoi je lui refusais sans cesse cette faveur. Plus le temps passait, plus je refusais, plus elle se braquait. Cette roue, devenue point d'ancrage de notre imperfection amoureuse, finit par allonger les périodes d'absence et à réduire le nombre de nos rencontres. Elle voyait dans mon refus un amour qui ne s'assumait pas, tandis que je voyais dans son insistance une obsession qui me dépassait.
Seuls nos rendez-vous tactiles et sensuels maintenaient l'édifice hors des flammes. Les paroles n'avaient plus vraiment leur place et nos ébats s'aiguisaient pour optimiser nos plaisirs individuels, pour sacraliser cette jouissance qui devait, à tout prix, être abondante et profonde. Elle souhaitait prendre la grande roue de la Concorde avec moi, et avec nul autre, elle le ferait. Son obsession devint un ultimatum oppressant qui nous amena, au retour des vacances, à une séparation qui paraissait définitive et inéluctable.
Mes valises quittèrent son pied-à-terre du Marais pour une chambre de bonne, près de la Madeleine. Hasard géographique ou destin affiché, dans les toilettes, en se penchant au velux, je pouvais apercevoir les cabines du grand édifice arrivant à leur apogée verticale et s'immobilisant un instant face aux Champs-Elysées avant de redescendre. La nuit, il m'arrivait de rester quelques minutes à les contempler avant de m'endormir. Puis, rapidement, elles devinrent mes compagnes nécessaires pour la nuit et le jour.

4.
Seule. C'est l'hiver. Trois mois qu'il m'a quitté. Je ne me ronge plus la peau autour des ongles, mais je me suis mise à fumer.
Je remonte la rue des Francs-Bourgeois, laissant mon appartement loin derrière. Tapissé d'un duvet blanc, le Marais s'est transformé en station de sport d'hiver et, à cette heure tardive, seuls mes pas marquent le relief de la rue du Bourg-Tibourg. Je tourne à droite sur la rue de Rivoli qui, à un instant, m'a paru suspendue dans le temps. Mais, rapidement, les Parisiens et leurs voitures reprennent possession de cette artère.
Remonter le Louvre, éclairé par les agents de nettoyage. Longer le jardin des Tuileries, ombre où se heurtent quelques sans domicile fixe pour la conquête du coin le plus chaud – celui près de l'aération du métro ligne une. Puis voilà la Concorde et mon édifice tant désiré. Il n'y a plus personne devant ma grande roue.
Elle est à l'arrêt, les cabines bâchées, les barrières montées pour éviter qu'on s'en approche. Devant, un écriteau indique la fermeture imminente de l'installation et son déplacement jusqu'à la pelouse de Reuilly. D'un geste lent mais précis, j'enlève la neige qui s'est accumulée sur les premières marches de la file d'attente et m'assieds.
Demain, je serai la première à monter.

5.
Six heure du matin. Le réveil a pour avantage d'être ponctuel et sans âme. Quelle que soit la teneur de ma fatigue, il est inlassablement efficace et bruyant. Dans les toilettes, je me prépare à aller travailler, observant fièrement, au travers du velux, mon outil de travail pour encore quelques jours.

Elle prendra la grande roue de la Concorde avec moi.

 
OB
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