| « He suffers
no fools » est une expression anglaise souvent utilisée,
désignant quelquun qui na aucune patience envers
les imbéciles. Elle sera généralement employée
sur un ton mi-envieux, mi-admiratif : tous, semble nous dire le locuteur,
nous devons souffrir en silence, quand nous sommes confrontés
à la crétinerie de nos contemporains. Combien de fois,
sur notre lieu de travail par exemple, devons-nous répéter
les mêmes instructions, les mêmes explications ? Combien
de temps devrons-nous perdre derrière la petite dame à
la caisse du supermarché ou au distributeur automatique de
billets ? Combien de fois, donc, devrons-nous retenir les réparties
cinglantes que mérite certainement limbécillité
de ceux qui nous entourent ?
Alors bien sûr,
nous pouvons toujours nous dire que nous nagissons ainsi que
par simple courtoisie, par respect peut-être mais, dans lesprit
de celui qui use de cette phrase, il ne fait que peu de doute que
cest par lâcheté pure et simple.
Car il nest
pas comme le commun des mortels, celui qui « suffers no fools
» ; fort de sa supériorité, réelle ou
assumée, il naura pas peur de dire ce quil pense.
Il enverra paître sans remord ceux dont la lenteur desprit
lexaspère, tous ces crétins qui lui font perdre
son temps et encombrent son espace vital. Ceux qui agissent ainsi
et ceux qui les admirent tant se retrouvent souvent
aux plus hauts échelons du monde académique. Un exemple
particulier serait celui de Francis Crick, mort au début
de lannée dernière, co-découvreur de
la structure de lADN et prix Nobel de biologie : toutes les
nécrologies lui rendant hommage mentionnaient avec affection
son irritabilité légendaire.
Nous sommes
alors en présence de gens qui utilisent une supériorité
celle de lintellect pour justifier leur aliénation
partielle de la race humaine, leur affranchissement des conventions
sociales. Il faut aussi souvent constater que beaucoup ne sont que
trop disposés à leur donner raison et à justifier
par le génie le manque déducation. Cest
sans doute une preuve supplémentaire de linfluence
déprimante des clichés sur ce qui devrait être
un raisonnement conscient (jentends par là : argumenté,
logique et individuel) : un savant ou un intellectuel ne vit pas
sur un plan à part de la simple humanité ; penser
le contraire est tout simplement oublier que beaucoup de nos grands
esprits ont aussi été des éducateurs de premier
plan. Cest aussi oublier que nous sommes tous limbécile
de quelquun. Il y a, nen doutons pas, une certaine hypocrisie
à la base du caractère de celui qui « suffers
no fools ».
Voilà
du moins ce que javais longtemps pensé et dit, répétant
notamment à lenvie que, de tous les attributs humains,
lintelligence était sans doute le plus surestimé.
Les récentes années que jai passées à
tenir un bar universitaire nont fait que renforcer cette opinion
sur bien des points.
Or, voilà
que je découvre peu à peu, alors que le temps passe
et que les années saccumulent, que, pour parler en
toute franchise, je vieillis (car cest bien là ce mot
fatidique quil nous faut employer, quand on a cessé
de grandir, puis de devenir adulte, puis enfin quand on ne peut
plus sans honte utiliser de fausses excuses pour ne pas encore sappeler
un adulte), je découvre donc avec étonnement que je
deviens de plus en plus intolérant !
Bien sûr,
au même moment et pour ainsi dire en parallèle, je
deviens aussi de plus en plus tolérant ; mais cest
là un processus purement réfléchi, intellectuel,
dû principalement au fait que javance en âge
pardon : je vieillis sans vraiment accumuler les succès
et les possessions matérielles qui justifieraient de ma part
un conservatisme moral, politique ou économique. En gros,
je deviens de plus en plus à gauche. Mais aussi de plus en
plus intolérant.
Je dois avouer
que cela magace un peu
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