Contre la tolérance Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
« He suffers no fools » est une expression anglaise souvent utilisée, désignant quelqu’un qui n’a aucune patience envers les imbéciles. Elle sera généralement employée sur un ton mi-envieux, mi-admiratif : tous, semble nous dire le locuteur, nous devons souffrir en silence, quand nous sommes confrontés à la crétinerie de nos contemporains. Combien de fois, sur notre lieu de travail par exemple, devons-nous répéter les mêmes instructions, les mêmes explications ? Combien de temps devrons-nous perdre derrière la petite dame à la caisse du supermarché ou au distributeur automatique de billets ? Combien de fois, donc, devrons-nous retenir les réparties cinglantes que mérite certainement l’imbécillité de ceux qui nous entourent ?

Alors bien sûr, nous pouvons toujours nous dire que nous n’agissons ainsi que par simple courtoisie, par respect peut-être mais, dans l’esprit de celui qui use de cette phrase, il ne fait que peu de doute que c’est par lâcheté pure et simple.

Car il n’est pas comme le commun des mortels, celui qui « suffers no fools » ; fort de sa supériorité, réelle ou assumée, il n’aura pas peur de dire ce qu’il pense. Il enverra paître sans remord ceux dont la lenteur d’esprit l’exaspère, tous ces crétins qui lui font perdre son temps et encombrent son espace vital. Ceux qui agissent ainsi – et ceux qui les admirent tant – se retrouvent souvent aux plus hauts échelons du monde académique. Un exemple particulier serait celui de Francis Crick, mort au début de l’année dernière, co-découvreur de la structure de l’ADN et prix Nobel de biologie : toutes les nécrologies lui rendant hommage mentionnaient avec affection son irritabilité légendaire.

Nous sommes alors en présence de gens qui utilisent une supériorité – celle de l’intellect – pour justifier leur aliénation partielle de la race humaine, leur affranchissement des conventions sociales. Il faut aussi souvent constater que beaucoup ne sont que trop disposés à leur donner raison et à justifier par le génie le manque d’éducation. C’est sans doute une preuve supplémentaire de l’influence déprimante des clichés sur ce qui devrait être un raisonnement conscient (j’entends par là : argumenté, logique et individuel) : un savant ou un intellectuel ne vit pas sur un plan à part de la simple humanité ; penser le contraire est tout simplement oublier que beaucoup de nos grands esprits ont aussi été des éducateurs de premier plan. C’est aussi oublier que nous sommes tous l’imbécile de quelqu’un. Il y a, n’en doutons pas, une certaine hypocrisie à la base du caractère de celui qui « suffers no fools ».

Voilà du moins ce que j’avais longtemps pensé et dit, répétant notamment à l’envie que, de tous les attributs humains, l’intelligence était sans doute le plus surestimé. Les récentes années que j’ai passées à tenir un bar universitaire n’ont fait que renforcer cette opinion sur bien des points.

Or, voilà que je découvre peu à peu, alors que le temps passe et que les années s’accumulent, que, pour parler en toute franchise, je vieillis (car c’est bien là ce mot fatidique qu’il nous faut employer, quand on a cessé de grandir, puis de devenir adulte, puis enfin quand on ne peut plus sans honte utiliser de fausses excuses pour ne pas encore s’appeler un adulte), je découvre donc avec étonnement que je deviens de plus en plus intolérant !

Bien sûr, au même moment et pour ainsi dire en parallèle, je deviens aussi de plus en plus tolérant ; mais c’est là un processus purement réfléchi, intellectuel, dû principalement au fait que j’avance en âge – pardon : je vieillis – sans vraiment accumuler les succès et les possessions matérielles qui justifieraient de ma part un conservatisme moral, politique ou économique. En gros, je deviens de plus en plus à gauche. Mais aussi de plus en plus intolérant.

Je dois avouer que cela m’agace un peu…

 
AS
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