Totale Kriegführung ou la fracture des peuples Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
1.
Immobilisant sa Mercedes à hauteur de la place du marché, il décide de poursuivre à pied dans la vieille ville, les rues désertes de Mulhouse étant propices à la promenade nocturne. L’homme apprécie les heures qui suivent minuit. L’air y est plus froid, l’atmosphère plus calme et il peut ainsi déambuler dans la ville sans être reconnu. Telles sont les conséquences de son succès : ne plus pouvoir sortir le jour sans être alpagué, sans être pris à partie sur un sujet d’actualité, sur un thème de politique intérieur. Même à cette heure tardive, l’homme doit s’emmitoufler d’un long manteau sombre avec cagoule, pour ne pas laisser apparaître son crâne rasé, si caractéristique de sa notoriété populiste. Arrivé au 5 de la rue Voltaire, il balaye la rue d’un regard appuyé puis frappe à la porte d’une petite maison mitoyenne.
Une jeune femme en tenue blanche vient lui ouvrir :
« - Il vous attend. Suivez-moi. »
Dans un salon dépourvu de meubles, l’homme suit la jeune femme, puis longe un couloir sans décoration, aux tapisseries d’une autre époque, surannées, dont les angles commencent à s’user et à subir les effets de la gravité. Sans lui adresser un mot de plus, elle s’immobilise devant la porte menant à la cave et le laisse descendre seul les escaliers.
L’homme pénètre dans la cave, aménagée en bureau, tapissée de drapeaux nazis et de photos hitlériennes, et surchauffée par un poêle immense encombrant tout le fond gauche de la pièce. Assis prêt de celui-ci, le Führer rajoute une dernière bûche avant de se retourner vers son visiteur.
« - Quel jour sommes-nous, mein Führer ?
- Nous sommes le 23 janvier 1943. Asseyez-vous, Goebbels, vous êtes en retard. »
A peine s’est-il assis, que le Führer commence l’entretien avec l’analyse de la situation militaire. Un à un, il épluche les comptes rendus provenant du front. La situation est au plus mal, Stalingrad va bientôt céder. A chaque compte rendu, il énumère les pertes allemandes sur le front russe et son ton devient de plus en plus grave. Goebbels l’écoute religieusement, mais avec la nervosité d’un meneur qui attend le moment opportun pour s’adresser à son chef. Comment utiliser cette détresse pour placer ses opinions, ses propositions d’actions. « Laissons-le encore parler », se dit-il.
Puis le Führer s’assombrit encore plus en lui tendant un exposé concernant la conduite des Italiens, documents qui a été transmis par les officiers du front. Goebbels l’examine en silence.
« - Je vous ordonne de ne jamais divulguer le contenu ce rapport à qui ce soit, c’est entendu ?
- Entendu, mein Führer !
- On ne peut que se révolter devant autant de légèreté, de cynisme et de lâcheté…
- Je vous approuve, mein Führer, les Italiens ont toujours été, il est vrai, une bande de pleutres, mais jamais sans doute ils ne s’étaient montrés aussi lâches.
- Mais leurs lâchetés ne doivent pas cacher les imperfections de notre Luftwaffe. Je suis très mécontent. Elle n’a pas tenu toutes ses promesses.
- Mais, mein Führer, depuis que Milch a pris en main l’organisation des transports jusqu’à Stalingrad, la Luftwaffe semble mieux fonctionner.
- Mais cela reste très insuffisant et vous le savez.
- Oui…
- Ce que reçoit Stalingrad est tout juste suffisant pour ne pas mourir ; mais c’est trop peu pour vivre.
- Nous devons vraisemblablement nous faire à l’idée que les vingt-deux divisions sont perdues…
- Je ne vous permets pas de dire cela, Goebbels. Il n’y a qu’une personne, ici, qui peut déclarer la disparition d’une division allemande, et ce n’est pas vous ! »
Un silence tenace s’installe désormais. Sans retenue, le poêle crache ce qu’on lui a enfourné quelques minutes plus tôt. La température de la cave dépasse vingt degrés et oblige Goebbels à se dévêtir. Le Führer le regarde se déshabiller avec un sourire en coin :
« - Mettez-vous à l’aise, mon ami. Je suis heureux que vous soyez venu, ce soir.
- Merci de votre accueil, mein Führer. Je voulais vous dire … »
Le téléphone l’interrompt. Goebbels souhaitait lui faire part de son plan d’attaque pour reprendre le dessus, mais ce sera pour plus tard. La sonnerie retentit plusieurs fois avant que le Führer décide de décrocher. Entre chaque sonnerie, il hésite, renvoie son hésitation à son invité qui ne bronche pas. Finalement, à la cinquième sonnerie, il répond.
« - Oui. C’est moi. Je vous écoute… Sur six kilomètres ?... Nos troupes n’ont pas été capables de résister ?… Vous êtes des incompétents !... Je ne veux pas de vos excuses. Reprenez vos positions. Vous m’entendez ? Reprenez tout de suite vos positions ! »
Le visage du Führer se décompose à mesure qu’il s’excite sur l’officier Zeizler, simple relais de la situation à Stalingrad. Aussitôt raccroché, il restitue avec dépit la conversation téléphonique à Goebbels.
« - Les troupes russes ont transpercé la Luftwaffe sur six kilomètres. Les troupes allemandes n’ont pas pu résister.
- Elles sont tellement diminuées physiquement par la faim et le froid qu’elles sont absolument incapables de se battre.
- Je le sais. Inutile d’en rajouter. J’avais espéré qu’il était encore possible de conserver une force armée à Stalingrad et de venir ensuite la libérer. Mais vous aviez raison tout à l’heure, nos vingt-deux divisions sont perdues.
- Ne vous laissez pas abattre, mein Führer. Nous avons encore d’autres cordes à notre arc. Il faut accélérer nos réformes. Laissez-moi vous présenter mon programme : die Totale Kriegführung. La conduite de la guerre totale ou comment réorganiser la patrie autour d’un seul objectif : la victoire.»
Goebbels sort de ses gongs, son visage est transfiguré par l’ambition, l’espoir et l’envie d’en découdre. Il développe ses idées nazies sans blocage idéologique. Son programme comprend le service obligatoire du travail pour les femmes, la dissolution de toutes les institutions et les entreprises non nécessaires ou sans intérêt pour la guerre, la subordination totale de l’ensemble de la vie civile à l’effort de guerre. Pendant plus de cinq minutes, le Führer l’écoute avec intérêt sans l’interrompre, buvant l’intégralité de ses paroles. Goebbels est aux anges, il sent que le Führer le soutient, la voie est libre pour appliquer les idéaux du Reich sans tabou et sans contrainte du peuple. A certains moments, le Führer renchérit, appuyant sur certains points de sa politique intérieur. Pourquoi attendre des négociations syndicales ? Fermons tout de suite les entreprises privées non dédiées à l’effort national de guerre. Réorientons les derniers deniers de l’état vers les postes-clés, supprimons les ministères inutiles : agriculture, éducation, santé, pour n’en conserver plus qu’un : celui de la guerre.
« - Mein Führer ! La fracture idéologique est imminente. Il ne faut pas fléchir. Pas maintenant. Il faut redoubler nos forces, ne plus se cacher derrière les tabous, laisser libre cours à nos instincts guerriers de victoire. Qu’ils soient traduits dans nos actes politiques et dans l’organisation de notre société. »
Le silence reprend ses droits. Le Führer propose à Goebbels une tasse de thé. Goebbels accepte, reprend ses esprits. Ils sont d’accord. Il lui a donné carte blanche. Dans l’abri du Führer, ils restent devant le poêle pendant de longues heures à observer les cartes et les comptes rendus. Il règne une atmosphère de mélancolie. Le téléphone ne cesse de sonner. Les nouvelles en provenance de Stalingrad sont oppressantes. Mais ils essayent de prendre sur eux. Le Führer est cependant très souriant :
« - Je me réjouis de vous voir rester la nuit entière auprès de moi.
- Le plaisir est partagé, mein Führer. Malheureusement, je dois partir.
- Allez-y, mais je vous en prie, revenez le plus souvent possible me voir. Il me reste beaucoup de choses encore à vous dire et votre présence à mes côtés me rassure. »
Heureux, il remonte les escaliers.
Avant de quitter la maison, l’homme s’adresse une dernière fois à l’infirmière, alors que pointe l’aube à travers la fenêtre du salon :
« - C’est un spécimen incroyable. On s’y croirait. Il ressemble tellement … au Führer.
- Notre patient nous surprend tous les jours, monsieur. D’autant plus que vos visites et les coups de fil de vos amis alimentent sa fracture temporelle et le maintiennent dans son époque.
- Vous pourrez féliciter le professeur Dahrein, son cobaye est parfait. Le parti saura être reconnaissant de nous avoir permis de recréer notre icône.
- Merci, monsieur Ganz.
- Au revoir et à jeudi prochain. »
L’homme a remonté son long manteau sombre et sa capuche. Le petit matin n’accueille que de rares piétons qui ne reconnaissent pas le député européen. Tant mieux, même s'il n’a pas à rougir de ses convictions, il lui a toujours été déconseillé de déambuler en ville sans garde du corps. Les extrêmes attirent mais surtout attisent la haine.

2.
Sa course, haletante, son souffle, emprunté, son rythme cardiaque, saturé, Amar ne se retourne jamais quand il entre dans le bois, près des vieux baraquements militaires, pour son jogging du soir. Il sait que les lieux ne sont pas sûrs, mais il ne va pas s’empêcher de vivre à cause d’eux. Leur haine ne l’empêchera pas de courir. Si ils veulent en découdre, qu’ils viennent, ces voyous, il saura les recevoir.
Ce soir, c’est un peu plus tard que d’habitude. Le travail au chantier a été plus long, les ouvriers ont souhaité absolument le rencontrer pour discuter des primes de fin d’année. Normal, quand on est le « petit chef », il faut bien les vivre, ces moments tendus de management. En plus « petit chef » arabe, ce n’est pas encore évident pour tout le monde. Mais Amar s’en fout. Il est au-dessus de tout cela. Depuis un an, c’est le patron des chantiers, et la plupart l’ont accepté. Pas eux.
Ce soir, il est un peu plus fatigué que d’habitude. Quand il passe près des baraquements militaires, toujours il accélère mais pas ce soir, un point de côté freine sa course, l’oblige à ralentir.
Ce soir, ils sont là. Ils sont trois. Ils l’attendent avec des chaînes à vélo. Ils veulent en découdre. Dès qu’il les voit, c’est le sprint. Trois contre un, c’est peine perdue, le combat n’est pas juste. Il le sait. Il faut franchir le kilomètre de sous-bois qui le sépare de la route départementale menant à Mulhouse. Là-bas, c'est la zone libre.
Mais ils le rattrapent sans mal. La pleine lune fait briller les chaînes quand elles s’abattent sur son corps. A terre, Amar ne crie même pas. Ce serait trop leur donner de plaisir.
« - Sale arabe.
- Crache ton venin, saigne, terroriste !
- Tu as perdu ta langue, macaque ! Allez crie, allez !
- De toute façon, tu peux crier, personne ne t’entendra.
- On va te le faire bouffer, ton Coran. Tu vas payer pour tous les autres. »
Sous les coups, sans crier, Amar sent son corps rompre avant de s’évanouir.
Il n'aura pas crié. Question de fierté.

3.
« Encore un cadavre retrouvé dans la forêt ! Encore un arabe ! Cette fois-ci, ils poussent le bouchon un peu loin. OK pour la liberté d'expression. A l'extrême limite, on peut admettre un parti officiel pour ces cons de nazis, mais de là à accepter que leurs militants mettent en pratique la politique qu'ils clament haut et fort lors des meetings, ça non ! Il va falloir passer à la manière forte. »
A cette heure du matin, pas de soucis de circulation, l'inspecteur Amy rejoint en cinq minutes la forêt, où l'attendent déjà quelques gendarmes, deux gars de son équipe et la médecin légiste. Une chieuse, celle-là.
« - Alors, qui est-ce ?
- Bonjour inspecteur. Difficile à dire, il n'a pas de papier, et son visage a été ratatiné intégralement. Ce n'est pas beau à voir. Mais son teint est mâte. On peut dire qu'il s'agit d'un meurtre raciste.
- On va finir par mettre un panneau à l'entrée du bois : "Interdiction formelle aux arabes d'entrer dans le bois sous peine de mort".
- Je ne trouve pas ça drôle, inspecteur.
- Je plaisantais. Si on ne peut plus plaisanter.
- Au lieu de rire, vous feriez mieux de les retrouver, ces salauds, et de les foutre en tôle.
- Autre chose à dire, madame la légiste ?
- Ils étaient sans doute plusieurs. Ca a été un carnage. Il a de multiples fractures tout le long de ses membres, dans le dos aussi. Il est mort rapidement, ici, sous les coups de ses agresseurs. Il ne s'est pas débattu, il n'a pas été transporté.
- Bien, donc pas grand chose à se mettre sous la dent ! Des empreintes ?
- Nous avons envoyé quelques échantillons au labo mais faut pas rêver.
- Ca valait bien le coup de se lever ce matin pour si peu d'infos… Allez les gars, remballez-moi ça avant que les premiers promeneurs du dimanche tombent dessus avec leurs klebs. Moi, je vais aller me prendre un petit déj.
- Inspecteur ?
- Pas le temps, ma petite dame, mon ventre m'appelle.
- Inspecteur, vous savez qui a fait ça.
- …
- Inspecteur, retournez-vous quand je vous parle. Pourquoi vous ne faites rien ?
- Ma petite dame…
- Vous attendez combien de morts avant de bouger et de les mettre sous les verrous ?
- Il me faut des preuves…
- Des preuves ? Il suffit d'aller à un de leur meeting et les écouter cracher leur haine, et vous les avez, vos preuves. Le congrès du 18 prochain, allez-y, vous verrez.
- Ce ne sont pas des preuves, seulement des mots. Il me faut des preuves…
- Et leur nouveau Mein Kampf, revisité par cet Alex Ganz, ce n'est pas une preuve, ça ?
- Eh bien non ! Il faut les prendre en flagrant délit et ça c'est mon job. Laissez-moi faire mon travail ! Je sais ce que je fais.
- C'est ce que nous verrons, monsieur l'inspecteur. C'est ce que nous verrons. »

4.
Cette fois-ci, ils sont venus en nombre. Ganz est aux anges, la salle se remplit. Trois bons milliers de militants en pleine effervescence attendent le discours de son protégé. Ils vont en avoir pour leur argent. Dans les loges, le Führer est en train de se faire maquiller. Le docteur ne le quitte pas d'une semelle, s'assurant que son traitement le laisse toujours dans l'état souhaité.
Le discours, le programme de la soirée, tout est prêt, Alex Ganz ne laisse jamais rien au hasard. Aujourd'hui, c'est son heure. La première pierre de l'édifice va être posée. Comme dans son rêve, il succédera au Führer, c'est écrit dans son livre.
Trois mille militants dans la salle, le meeting retransmis sur la chaîne câblée libre Europa Populis, vingt ans de politique, des réseaux d'influence pour remplir son carnet d'adresse et tisser sa toile. Le vieux Front est bien loin maintenant. Il n'est plus National, mais Européen. Cent ans après son mentor, il est temps d'organiser un nouveau putsch pour l'avènement du Quatrième Reich.
Dans la salle, l'inspecteur Amy a réussi à se faire inviter par une connaissance du parti, un tour chez le coiffeur permettant de parachever l'œuvre de dissimulation.
« Sans doute, il ne se passera rien, ce soir, mais sait-on jamais. »
Elle aussi, elle est venue.
A l'entrée, un ex-petit ami, membre du parti, l'a reconnue et l'a laissée passer. Dans cette foule, elle se faufile, tente de remonter jusqu'au pied des tribunes. Le plus proche possible, le plus vite possible.
« Pas question de laisser l'inspecteur bloquer la situation. Si la justice et la police ne peuvent rien faire, il faut que les citoyens démocrates s'en chargent, avant qu'il ne soit trop tard. »
Les clameurs se font de plus en plus vives. Le show va commencer d'un instant à l'autre. Ganz parcourt une dernière fois la salle du regard comme pour dompter son public, puis s'élance sur l'estrade sous un tonnerre d'applaudissements. Il ne tremble pas, n'exprime aucune émotion. Droit comme un i, il sollicite le silence puis la parole.
« Mes chers amis, militants de la première heure, combattants de nos valeurs, je vous remercie d'être venus aussi nombreux ce soir. Car aujourd'hui est un grand jour. C'est celui de la rencontre entre notre passé et notre avenir. Et je suis fier d'être l'initiateur de cet événement, de ce passage de relais.
Nous avons surpris nos adversaires politiques par la dernière campagne législative française, mais aussi allemande et polonaise. Nous sommes à deux doigts d'obtenir une minorité de blocage au Portugal, en Italie, et en Grèce. Mais plus que tout, bientôt se profilent des échéances bien plus importantes. Je veux parler des élections européennes et vous savez que nous pouvons réaliser un tour de force grâce à vous, à notre réseau et nos soutiens.
Le monde va mal ! L'Europe va mal ! Elle souffre à cause de ces politiciens véreux et inefficaces qui se sont succédés depuis des années. Qu'ils soient de droite ou de gauche, ils se sont tour à tour effondrés, incapables de réduire le chômage, les inégalités et l'immigration des pays pauvres. Incapable de lutter efficacement contre nos adversaires économiques chinois et indiens. Sclérosés, paralysés, nous avons des fantômes au pouvoir de toutes ces nations et le peuple commence à le comprendre et nous reconnaît comme une alternance crédible et efficace. Parce que nous souhaitons un changement radical, extrême, sans compromis. Parce que nous n'avons pas honte de dire qu'il faut que des têtes tombent, que des peuples soient renvoyés hors de nos frontières. Nous sommes le changement. Et je compte vous mener vers lui. Marche après marche, nous nous rapprochons du pouvoir. Marche après marche, nous construisons le Quatrième Reich. »
A ces mots, Ganz se cabre en arrière comme pour reprendre son souffle et pour laisser la foule l'acclamer. Quelques minutes de cris de joie, d'applaudissement, tandis que la légiste avance péniblement vers l'estrade.
« Mais avant d'aller plus loin dans l'exposé de notre politique, et je sais combien vous êtes prêts à me suivre dans cette aventure. Avant cela, je vous propose de renouer avec nos racines idéologiques. Il faut panser les fractures du passé pour pouvoir mieux construire les bases de notre nouveau parti national socialiste européen.
Mes amis, grâce aux progrès de la science et de notre confrère, le professeur Dahrein, un miracle a pu se produire. Quatre-vingt ans après sa mort, le clonage nous permet aujourd'hui de faire renaître le Führer de ses cendres. Plusieurs années de travail dans le secret le plus absolu et aujourd'hui, le résultat est là. Et c'est avec une certaine émotion que j'ai le plaisir, l'honneur de vous présenter notre Führer, Adolf Hitler. »
Tout d'abord un silence lourd d'incompréhension, puis un petit homme pénètre sur scène. Rien n’a été laissé au hasard, il est habillé comme l’original : une tunique verte sombre, un brassard au bras gauche, des bottes cirées noires montant jusqu’au dessous du genou, les cheveux raides tirés sur le côté, et cette si populaire moustache courte et sévère.
La vision de cet icône est si surprenante qu’elle en devient irréelle, décalée. Dans l’assistance, impossible de laisser échapper quelques rires nerveux, de nombreuses réactions de doute, puis arrivent les cris de stupeur, de délivrance, des larmes de joie et enfin les applaudissements : une ovation.
Pendant de longues minutes, la salle est en liesse, tout le monde debout acclame le retour du messie. Les bras se lèvent pour le salut nazi. Des chants allemands s’introduisent dans les acclamations du public. Pendant tout ce temps, le Führer et Ganz restent debout répondant à leurs acclamations et à leurs saluts, avec le sourire des vainqueurs.
Puis Ganz se rapproche du micro, mais Hitler le devance pour prendre la parole.
« - Laissez, Goebbels, laissez-moi leur parler. Je suis prêt. »
Cette phrase dite en allemand, Ganz la reçoit comme une claque et recule d’un bon mètre pour permettre au Führer d’atteindre le pupitre. A peine s’est-il placé devant eux, que le public se tait comme un seul homme. Plus de chants, plus de larmes, plus de cris, mais un silence de cathédrale pour écouter l’élu, celui qu'ils attendent depuis quatre-vingt ans.
Pendant les acclamations, l’inspecteur Amy en a profité pour se rapprocher de la tribune officielle. Il veut en avoir le cœur net. Le progrès, c’est une chose, mais ressusciter les morts, c'en est une autre. Arrivé à cinq mètres de l’estrade, il aperçoit la légiste. Elle s’est faufilée jusqu’au devant de la scène en passant par la droite. Dans son regard, une nervosité transformée en haine. Dans la foule dense, il se fraye un chemin jusqu’à elle. Plus il se rapproche, plus il comprend sa présence. Elle tient dans ses mains un sac plastique qu’elle essaye de dissimuler. En se rapprochant encore plus près, l’inspecteur surprend la légiste en train de chercher dans son sac et aperçoit l’arme caché. Un vieux parabellum de l’après-guerre. Discrètement, il l'accoste.
« - Je vous conseille de ne rien tenter.
- Inspecteur ! Mêlez-vous de ce qui vous regarde !
- Et bien, ça me regarde. Je suis flic.
- Et alors ?
- Mon job est d’empêcher tous les crimes.
- Même ceux qui sont utiles à l’humanité ?
- Tous les crimes.
- Ah, je vois. Vous êtes avec eux. Vous êtes un militant ! Je comprends mieux.
- Pas du tout, je ne suis ni avec eux, ni contre eux. Je m’en contrefiche de la politique, tant qu’ils respectent la loi.
- Eux, respectez la loi ? Mais écoutez-les ! Ils sont déjà en guerre. Et lui ! Il a respecté la loi ? Plus de dix millions de morts à cause de son existence, ça ne vous suffit pas ?
- Mais ce n’est pas…
- C’est pareil. Un clone peut-être, mais c’est un symbole avant tout, leur icône. Regardez-les, ils sont subjugués. L’histoire recommence. Ils veulent recommencer la fracture des peuples. »
Quand le Führer entame son discours, ils sont obligés de se taire. Le même discours de rupture que celui tenu le 30 janvier 1933 devant les troupes SA et SS.

Bien que le discours soit en allemand et chronologiquement inadapté, l’engagement et le charisme du Führer restent intacts et les effets sont immédiats. La foule hurle et crie sa joie. Dans la tribune officielle, Ganz et le docteur sont au bord des larmes. Comme programmé à vivre cet évènement, le néo-Führer savoure son leadership.
« - Inspecteur, laissez-moi le tuer.
- Vous êtes folle. Vous n’avez aucune chance.
- Si, c’est le moment, ils sont tous aux anges, c’est le moment de l’abattre.
- C’est un crime.
- Inspecteur, si vous pouviez remonter le passé, remonter avant 1933 et être en capacité de tuer Adolf Hitler, le feriez-vous ?
- Mais ce n’est pas la même situation !
- Le feriez-vous ?
- Oui, sans doute… je ne sais pas.
- Et bien aujourd’hui, c’est pareil. Nous sommes face à lui de nouveau et nous pouvons empêcher ce qui va se produire dans les années qui viennent.
- Vous ne pouvez pas en être sûre. Peut-être qu’il ne se passera rien.
- Peut-être. Mais s'il se passait quelque chose, je m’en voudrais toute ma vie. Laissez-moi.
- Non, je ne peux pas.
- Je ne vous demande pas de m’aider. Je vous demande de me laisser tirer. Après, vous ferez votre travail. Laissez-moi, lâchez-moi, je vous en prie. »
Elle l’embrasse comme pour se donner du courage puis se retourne et tire.

5.
Trois balles.
La première suffit pour tuer le Führer, en pleine tête.
La seconde blesse Ganz à l’épaule et la dernière l’achève droit au cœur.
Après, la fuite. Profiter du chaos, garder l’avantage de la surprise.
La confusion est totale. L’inspecteur tente de la suivre mais elle a déjà quitté le bâtiment poursuivi par trois nazis. Le reste de l’assistance est sous le choc, incapable de réagir. La tribune est assaillie de militants, tandis que le docteur s’écroule sur son chef d’œuvre.
« Ne le touchez pas. Laissez-le respirer. Il respire. Laissez-le. »
Mais ses sanglots ne pourront empêcher l’irrémédiable et accompagnent les derniers souffles du néo-Führer.
Dans la nuit au dehors, elle court, s’éloigne des baraquements. Il faut atteindre la départementale. Seul salut. Trouver une voiture et fuir, loin très loin. Mais dans la forêt, elle ne voit rien, et ils gagnent du terrain sur elle. Epiée, elle se retourne comme une bête traquée. Une racine au sol la fait chuter. A terre, elle s’est tordue la cheville, à moins que ce soit une fracture plus importante. Elle n’arrive plus à se relever tandis que les faisceaux des lampes électriques convergent vers elle.
Ils sont sur elle. Elle ne crie pas, ne résiste pas.
Ils la rouent de coups. Cette fois-ci, pas de parole, seulement une extermination.
Mais alors que son corps se disloque, avant de perdre connaissance, elle entend, de nouveau, trois coups de feu dans la nuit, trois corps tombés et le visage de l’inspecteur sur elle :
« - Mon Dieu, qu’est-ce qui m’arrive ?
- Rien, inspecteur, vous devenez enfin libre ! »

 
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