Ils brûlent.
Ils brûlent limmense forêt.
Les champs à perte de vue, les terres infertiles.
Ils brûlent à la tombée de la nuit. Un brasier
nocturne sétalant au firmament.
Il ny a pas encore de loi pour empêcher cela. Le seul
droit sur ces terres infertiles, les paysans des hauts plateaux. Cette
année, ils sont nombreux, très nombreux, à brûler
ces surfaces terriennes. De temps en temps, la police les menace afin
de ne pas tout brûler. Mais ils payent et le mal continue sa
saignée flamboyante dans la nuit écarlate.
Les voici :
Ils chantent.
Ils aiment le feu.
Lenfer.
Ils chantent de plus en plus fort.
Au bout dune heure, ils ne chantent plus. Alors, ils contemplent
la danse des flammes. On voit leur dessein, à perte de vue,
gravé, indélébile, dans le paysage souffrant.
Ils adorent, ils rient, ils crient la nuit.
Ils brûlent, mais pas ensemble. Cest toujours pareil avec
eux. Chacun soccupe de sa parcelle ; celle, qui après
des années de semence, a dépéri, ne produit plus.
Alors, les flammes la fertilisent. Ils doivent brûler.
Sauf un. Un
qui regarde.
Ce paysan. Celui qui semble le plus jeune. Il est arrivé
après les autres.
On lui demande : Tu ne brûles pas ?
Il fait signe : Non. Puis il se tait. Il ne parle pas bien leur
langue, il se tait.
On lui demande : Tu ne chantes pas ?
Il ne répond pas. Il ne comprend pas. On voudrait quils
soient tous comme lui, respectueux de cette terre. Ils voudraient
tous quil soit comme eux : éleveur de flammes, fertilisateur
par cautérisation.
A-t-il sa place sur les plateaux dAntananarivo ?
Il fait un signe don ne sait quoi, comme celui dun léger
mépris, sans importance. Ils voient l'attitude du jeune,
celui qui a admis sur ses terres lengrais de loccident.
Le feu séteint. Sans un signe, sans un mot, ils rentrent
tous dans leur hameau. Le jeune paysan les regarde. Il regarde,
la nuit, les terres, les cendres encore fumantes. Ses yeux sont
noirs. Comme les champs à perte de vue, et limmense
forêt qui nexiste plus.
Au lendemain et aux jours qui suivent, ils ne le regardent plus.
Exclu, il cultive sa terre intacte du feu, nourrie par des sacs
venus dailleurs. Le mépris est partagé dans
le silence de la barrière des langues. On ne lui demande
plus rien. Les femmes lévitent tel un pestiféré.
Son champ embellit de manière démesurée. La
saison des récoltes bat son plein. Chaque terre, emblème
dun homme, devient fierté et rivalité. Les bras
accourent pour la grande récolte. Le jeune paysan demande
de laide pour cueillir ses splendides semences. Aucun homme,
aucune femme ne vient lépauler.
Sauf une. Une
qui le regarde.
Une qui la vu, cette nuit-là, protéger son terrain
des flammes.
Il lui demande : Pourquoi maides-tu ?
Elle ne lui répond pas mais sapproche de lui. Aussi
prêt que possible, pour quil sente sa respiration et
le doigt sur sa bouche, lui sommant de se taire. Il ne comprend
pas. A ce moment-là, on aimerait être un souffle, une
particule dair, pour sinfiltrer entre ses lèvres
et ce doigt. On aimerait être son parfum pénétrant
les narines du jeune homme. Ce parfum animal et terrien, qui secoue
les paupières et fixe un instant le désir humain.
Ensemble, sous la chaleur de lautomne, ils amassent des kilos
de maniocs. Le lendemain et les jours qui suivent, ils sentraident,
se parlent et se rapprochent. La sueur procure le liant au désir.
Dans la nuit, ils poursuivent ce lien dans une contorsion érotique.
On aimerait connaître une telle fusion charnelle. Ils aimeraient
que jamais la nuit ne sachève. Et la nuit ne sachèvera
pas.
Les voici :
Ils chantent.
Ils aiment le feu.
Lenfer.
Ils ont amené le feu jusquaux terres du jeune homme.
Chacun, possédant un foyer enflammé au bout dune
torche. Ils nont pas remarqué leur présence,
subjugués par le corps de lautre, attachés par
limperturbable sérénité sexuelle. Il
ny a plus de loi physique qui régit lenchaînement
et lattouchement de leur peau. Autour, les flammes se rapprochent.
Ils brûlent.
Ils brûlent les champs de maniocs.
Les terres fertiles regorgent dengrais, le travail dannées
savamment préparé. Ils brûlent à la tombée
de la nuit et se rapprochent du hameau du jeune paysan.
Elle sagrippe à ses épaules, le griffe pour
sassurer qu'il ne la lâchera jamais. Il lentoure
de sa musculature accueillante et ferme les yeux pour prier. Prier
dêtre épargné.
Au bout dune heure, ils ne chantent plus. Les champs dévastés
renvoient lodeur du manioc grillé. Les paysans malgaches
se sont tous retrouvés autour de la maison de létranger.
Dans le hangar, à coté, lengrais termine de
se consumer. Le jeune homme pleure, rassure par ses caresses, respire
le parfum et ne dit rien.
Ils ont tous brûlé. Ensemble, ils vont fertiliser la
terre de limpie. Les plateaux dAntananarivo ont retrouvé
leur vrai visage. Ils lui demandent de sortir.
Elle sagrippe à lui, plongeant son regard dans le sien.
Jamais, ils ne se rendront. Jamais, ils oseront les brûler
vifs. Jamais, le silence na été si respectable.
Puis, lenfer dans une voix.
Celui du père de la fille. Elle reconnaît sa voix.
Il chante, seul, dans la nuit. Balayant sa torche autour des bois
du bâtiment. Il chante, avec la force de tous, et la fracture
dun peuple. Il chante contre une fille perdue dans les bras
dun inconnu. Il chante pour ne pas pleurer. Il compte bien
brûler son chagrin par ces flammes.
Et les voici, de nouveau :
Ils chantent tous désormais. Ils aiment le feu et ceux qui
le respectent. Dans leurs yeux, dansent les rougeoyantes flammèches
de leur crime. Ca y est. Ils brûlent.
Ils saiment, senlacent, sembrassent et s'embrasent.
Le bois se consume. La flamme vive domine la sécheresse du
matériau. Aucune entrave à sa propagation. Pas de
répit au doute, le feu prend sa place dans le hameau de l'impie.
Son parfum, sa peau comme seule fortune.
Le père crie, hurle, attise le feu, perd la raison et demande
à sa fille de la retrouver. Les autres, ensemble, chantent.
Chantent les flammes. Chantent la mort et la différence.
Ils transpirent de chaleur, de désir, d'amour. Ils suffoquent
via l'enfer, via la jouissance. Et ensemble, ils se consument dans
le mépris, dans l'orgasme de leur corps brûlant de
haine et de passion.
Le feu s'éteint. La nuit domine l'obscurité. Sans
un cri, sans un supplice, ils ont rejoint les cendres de la bâtisse.
Et eux, ils rentrent dans le silence des criminels qui se sont fait
une raison.
On aurait aimé être là pour empêcher cela.
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