Fracture malgache Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
Ils brûlent.
Ils brûlent l’immense forêt.
Les champs à perte de vue, les terres infertiles.
Ils brûlent à la tombée de la nuit. Un brasier nocturne s’étalant au firmament.
Il n’y a pas encore de loi pour empêcher cela. Le seul droit sur ces terres infertiles, les paysans des hauts plateaux. Cette année, ils sont nombreux, très nombreux, à brûler ces surfaces terriennes. De temps en temps, la police les menace afin de ne pas tout brûler. Mais ils payent et le mal continue sa saignée flamboyante dans la nuit écarlate.
Les voici :
Ils chantent.
Ils aiment le feu.
L’enfer.
Ils chantent de plus en plus fort.
Au bout d’une heure, ils ne chantent plus. Alors, ils contemplent la danse des flammes. On voit leur dessein, à perte de vue, gravé, indélébile, dans le paysage souffrant. Ils adorent, ils rient, ils crient la nuit.
Ils brûlent, mais pas ensemble. C’est toujours pareil avec eux. Chacun s’occupe de sa parcelle ; celle, qui après des années de semence, a dépéri, ne produit plus. Alors, les flammes la fertilisent. Ils doivent brûler.

Sauf un. Un qui regarde.
Ce paysan. Celui qui semble le plus jeune. Il est arrivé après les autres.
On lui demande : Tu ne brûles pas ?
Il fait signe : Non. Puis il se tait. Il ne parle pas bien leur langue, il se tait.
On lui demande : Tu ne chantes pas ?
Il ne répond pas. Il ne comprend pas. On voudrait qu’ils soient tous comme lui, respectueux de cette terre. Ils voudraient tous qu’il soit comme eux : éleveur de flammes, fertilisateur par cautérisation.
A-t-il sa place sur les plateaux d’Antananarivo ?
Il fait un signe d’on ne sait quoi, comme celui d’un léger mépris, sans importance. Ils voient l'attitude du jeune, celui qui a admis sur ses terres l’engrais de l’occident.
Le feu s’éteint. Sans un signe, sans un mot, ils rentrent tous dans leur hameau. Le jeune paysan les regarde. Il regarde, la nuit, les terres, les cendres encore fumantes. Ses yeux sont noirs. Comme les champs à perte de vue, et l’immense forêt qui n’existe plus.
Au lendemain et aux jours qui suivent, ils ne le regardent plus. Exclu, il cultive sa terre intacte du feu, nourrie par des sacs venus d’ailleurs. Le mépris est partagé dans le silence de la barrière des langues. On ne lui demande plus rien. Les femmes l’évitent tel un pestiféré. Son champ embellit de manière démesurée. La saison des récoltes bat son plein. Chaque terre, emblème d’un homme, devient fierté et rivalité. Les bras accourent pour la grande récolte. Le jeune paysan demande de l’aide pour cueillir ses splendides semences. Aucun homme, aucune femme ne vient l’épauler.

Sauf une. Une qui le regarde.
Une qui l’a vu, cette nuit-là, protéger son terrain des flammes.
Il lui demande : Pourquoi m’aides-tu ?
Elle ne lui répond pas mais s’approche de lui. Aussi prêt que possible, pour qu’il sente sa respiration et le doigt sur sa bouche, lui sommant de se taire. Il ne comprend pas. A ce moment-là, on aimerait être un souffle, une particule d’air, pour s’infiltrer entre ses lèvres et ce doigt. On aimerait être son parfum pénétrant les narines du jeune homme. Ce parfum animal et terrien, qui secoue les paupières et fixe un instant le désir humain.
Ensemble, sous la chaleur de l’automne, ils amassent des kilos de maniocs. Le lendemain et les jours qui suivent, ils s’entraident, se parlent et se rapprochent. La sueur procure le liant au désir. Dans la nuit, ils poursuivent ce lien dans une contorsion érotique. On aimerait connaître une telle fusion charnelle. Ils aimeraient que jamais la nuit ne s’achève. Et la nuit ne s’achèvera pas.

Les voici :
Ils chantent.
Ils aiment le feu.
L’enfer.
Ils ont amené le feu jusqu’aux terres du jeune homme. Chacun, possédant un foyer enflammé au bout d’une torche. Ils n’ont pas remarqué leur présence, subjugués par le corps de l’autre, attachés par l’imperturbable sérénité sexuelle. Il n’y a plus de loi physique qui régit l’enchaînement et l’attouchement de leur peau. Autour, les flammes se rapprochent.
Ils brûlent.
Ils brûlent les champs de maniocs.
Les terres fertiles regorgent d’engrais, le travail d’années savamment préparé. Ils brûlent à la tombée de la nuit et se rapprochent du hameau du jeune paysan.
Elle s’agrippe à ses épaules, le griffe pour s’assurer qu'il ne la lâchera jamais. Il l’entoure de sa musculature accueillante et ferme les yeux pour prier. Prier d’être épargné.
Au bout d’une heure, ils ne chantent plus. Les champs dévastés renvoient l’odeur du manioc grillé. Les paysans malgaches se sont tous retrouvés autour de la maison de l’étranger. Dans le hangar, à coté, l’engrais termine de se consumer. Le jeune homme pleure, rassure par ses caresses, respire le parfum et ne dit rien.
Ils ont tous brûlé. Ensemble, ils vont fertiliser la terre de l’impie. Les plateaux d’Antananarivo ont retrouvé leur vrai visage. Ils lui demandent de sortir.
Elle s’agrippe à lui, plongeant son regard dans le sien. Jamais, ils ne se rendront. Jamais, ils oseront les brûler vifs. Jamais, le silence n’a été si respectable.
Puis, l’enfer dans une voix.
Celui du père de la fille. Elle reconnaît sa voix. Il chante, seul, dans la nuit. Balayant sa torche autour des bois du bâtiment. Il chante, avec la force de tous, et la fracture d’un peuple. Il chante contre une fille perdue dans les bras d’un inconnu. Il chante pour ne pas pleurer. Il compte bien brûler son chagrin par ces flammes.
Et les voici, de nouveau :
Ils chantent tous désormais. Ils aiment le feu et ceux qui le respectent. Dans leurs yeux, dansent les rougeoyantes flammèches de leur crime. Ca y est. Ils brûlent.
Ils s’aiment, s’enlacent, s’embrassent et s'embrasent.
Le bois se consume. La flamme vive domine la sécheresse du matériau. Aucune entrave à sa propagation. Pas de répit au doute, le feu prend sa place dans le hameau de l'impie.
Son parfum, sa peau comme seule fortune.
Le père crie, hurle, attise le feu, perd la raison et demande à sa fille de la retrouver. Les autres, ensemble, chantent. Chantent les flammes. Chantent la mort et la différence.
Ils transpirent de chaleur, de désir, d'amour. Ils suffoquent via l'enfer, via la jouissance. Et ensemble, ils se consument dans le mépris, dans l'orgasme de leur corps brûlant de haine et de passion.
Le feu s'éteint. La nuit domine l'obscurité. Sans un cri, sans un supplice, ils ont rejoint les cendres de la bâtisse. Et eux, ils rentrent dans le silence des criminels qui se sont fait une raison.
On aurait aimé être là pour empêcher cela.

 
OB
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