Des Iles Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
- I -
 
Je crois que c’était une époque de ma vie où je disais oui à tout, par désœuvrement sans doute, mais surtout à cause de cette liberté de mouvement que procure une certaine forme de désespoir. On n’espère plus rien en particulier, alors pourquoi pas ceci ou cela, pourquoi pas n’importe quel projet, aussi aléatoire qu’il puisse paraître ?

J’avais rencontré François à travers mon amie Séverine. Eux, je ne sais plus comment ils s’étaient connus. J’étais allé chez lui un soir. C’était un type assez curieux : beau gosse mais célibataire, chaleureux mais laconique… Il habitait rue de Fleurus, un grand studio en rez-de-chaussée avec une mezzanine. Je n’avais pas ces années-là une vie parfaitement organisée, étant moi-même célibataire et peu ami des soirées en solitaire devant la télévision. Pourtant, je restais étonné de la vie de François, de son studio où des amis passaient à toute heure, pour causer cinq minutes ou manger une pizza à l’impromptu. On s’asseyait sur son vieux canapé fatigué, sur son pouf, sur une curieuse chaise africaine très basse, plus originale que confortable, ou tout simplement par terre, sur son tapis passablement élimé, et la conversation allait bon train, alimentée par une bouteille de vin acheté chez l’Arabe, le reste d’un pack de kro de la soirée de la veille, des paquets de chips ramenés par un autre. La conversation n’avait pas de sujet défini : la vie des uns et des autres, des anecdotes, des plaisanteries légères, des mots comme ça, pour le plaisir de parler. François était très attentif à tous, posait des questions, mais il ne faisait pratiquement aucun commentaire et ne parlait jamais de lui-même. Un soir, il me proposa de partir en voyage avec lui et trois autres amis à l’île de la Réunion. Ils avaient une connaissance là-bas, un copain de Montpellier qui était parti travailler dans les travaux publics. Il avait un petit logement ; on se serrerait ; le vol charter n’était pas très cher… Je n’avais rien à faire cet été, je ne connaissais pas La Réunion : j’ai dit oui.

Là-bas, la situation se révéla vite plus inconfortable que je ne l’imaginais. Nous étions toujours les uns sur les autres. Le petit logement était un studio minuscule avec une véranda. La petite amie de Raphaël, celui qui nous hébergeait, tenait absolument à coucher avec lui malgré notre présence et elle tenait aussi à lui faire l’amour tous les soirs. C’était une Réunionnaise, assez menue, avec qui je n’ai pas échangé deux mots de tout mon séjour. Comme le studio était excentré, sur les hauteurs de l’île, nous étions tous dépendants de la voiture de Raphaël, une 205 poussive où nous nous entassions pour aller à la plage ou pour faire des excursions. Le matin, comme ils fumaient beaucoup le soir, nous nous levions assez tard, et c’était pour se poser sur une plage quelconque, pour regarder les filles à travers nos lunettes de soleil. Nous faisions une trempette, puis retour à la serviette et à la contemplation d’éventuelles nymphes estivales… Nous étions, à part notre hôte, tous célibataires, mais il y avait chez François et ses amis comme un refus implicite de toute présence féminine. Ils adressaient à peine la parole à l’amie de Raphaël, qu’ils considéraient à peu près ouvertement comme une petite catin. Il n’était jamais question d’autres femmes, d’amies, d’amours où même d’aventures dans leurs conversations et, pendant la semaine passée à la Réunion, nous n’allâmes pas une seule fois à une discothèque ou même à un bar. Je commençais franchement à trouver ce huis-clos très pesant ; cela me rappelait des souvenirs de claustration virile déjà vécue : le service militaire, l’internat pendant mes études… Je me sentis au fil des jours de plus en plus isolé des autres. Je me rendis compte qu’en définitive je ne les connaissais pas, pas même François. Je devais cohabiter avec des inconnus, en incluant François, avec qui je n’avais rien en commun et qui, par leur manière d’être, heurtaient ma sensibilité. Je pensais à Paris où j’avais un cercle d’amis chers qui m’apportaient un réconfort, une affection dont je compris alors toute l’importance. Ici, je percevais au fond de mon cœur un silence envahissant, quelque chose qui montait et semblait transformer d’heure en heure ma situation en une sorte d’immense désert affectif. Nos promenades, malgré le milieu naturel exceptionnel de l’île, ne changeaient rien à mon état d’âme ; au contraire, je pense aujourd’hui qu’elles contribuèrent à le dégrader irrémédiablement. Mes camarades de voyage aimaient marcher dans la forêt tropicale. Encore que le mot « marcher » convienne mal ; ils concevaient ces excursions comme une activité sportive : ils couraient, en tennis, sur les chemins boueux, sur la caillasse, dans la mélasse parfois épaisse des taillis. Je les suivais de loin, peu à peu pénétré par une émotion puissante à la vue de cette végétation étrange. Je me voyais entouré, dans la forêt, par des arbres immenses, des banians dont les troncs étaient couverts de racines aériennes qui retombaient vers le sol comme des lianes épaisses, mais aussi par des palmiers centenaires, des bananiers sauvages... La végétation basse était très dense, si bien qu’il était difficile de s’écarter du sentier, sauf quand nous traversions d’anciennes coulées volcaniques. La flore alors se faisait très rare ; le sol était couvert d’une caillasse grise ou brune selon les zones, qui semblait garder le souvenir du cataclysme passé. Il n’y avait pratiquement pas d’animaux. C’était une forêt silencieuse, abandonnée de ses habitants, que nous parcourions. Pas un singe ou un perroquet, comme on en rencontre en Amazonie ou ailleurs, pas même de petits rongeurs. Quelques oiseaux colorés, fort rares, et des araignées de dimensions modestes pour ces climats, qui tendaient leurs nasses sur les côtés des chemins. C’était donc paradoxalement une sensation de vide que me procurait l’enchevêtrement végétal, un trop plein de vide dont le silence, que couvrait le bruit de nos conversations et de la pluie qui tombait souvent en fin d’après-midi, se dressait tout autour de moi quand le soleil sortait des nuages et que je me retrouvais seul sur le chemin. Je me rappelle que nous nous baignâmes dans une cascade, un jour de beau temps. L’eau était fraîche.

Le séjour sur l’île devait durer quinze jours mais environ une semaine après mon arrivée, un jour que nous marchions sous la pluie, je glissai sur une pierre. J’entendis un bruit sourd et je ressentis une vive douleur à la cheville. Je ne pouvais plus poser le pied à terre. Je m’assis alors sur le bord du sentier ; les autres étaient loin devant. Au bout d’une demi-heure, ne me voyant pas arriver, François rebroussa chemin jusqu’à moi. Il me porta sur son dos sur plusieurs centaines de mètres, jusqu’à la voiture. Le soir-même, je me présentai aux urgences de l’Hôpital de Saint-Denis pour des radios. C’était une fracture. Le lendemain, je fus rapatrié en métropole.

- II -

Nous avions pris l’habitude de sortir ensemble, en couple en quelque sorte. Je n’aime pas trop ce terme, mais il m’a toujours semblé plus satisfaisant que « célibataire ». Quand j’entends ce mot dans la bouche de quelqu’un, j’ai toujours comme une petite poussée de haine. On voyait beaucoup de monde. Les amis d’Antoine m’amusaient. Ils me regardaient, on aurait dit qu’ils voulaient me manger ou quelque chose de ce style. Ah, les garçons, comme dit ma sœur, et leurs petits appétits ! J’aimais bien ces sorties du soir. J’alternais avec la danse. Le corps qui travaille, puis le corps qui digère, un soir sur deux… Chez François souvent, d’ailleurs. J’étais amoureuse. François m’attirait. Il était beau, grand, mais surtout il avait quelque chose de dominateur, une certaine forme de cruauté renfermée sous une placidité apparente qui me plaisait, qui remuait en moi toute une série de fantasmes personnels. Enfin, je dois dire pour être franche qu’il m’attirait sans doute autant parce que je le savais inaccessible. Il regardait les femmes, je ne sais pas, comme des objets vulgaires, vaguement répugnants, dont il aurait éprouvé une bienveillante pitié. Nous en parlions quelquefois avec Antoine, bien que nous n’eussions pas un goût particulier pour ce genre de conversations psychologiques. Nous préférions discuter de danse, de cinéma, de littérature ou tout simplement de la vie telle qu’elle se présentait à nous ces années-là : pleine de liberté, de promesses et d’angoisses. Nous nous appelions très souvent ; il ne se passait pas une semaine sans une sortie quelque part ensemble : spectacle, cinéma, dîner ou autre. Bref, nous étions intimes. Pourtant, à son retour de La Réunion, ce fut la rupture.

Nous habitions très près l’un de l’autre, aux abords d’un grand parc. Un jour que je m’y promenais, alors qu’il était sensé être encore à La Réunion, je l’aperçus au loin. Il marchait avec des béquilles, sur une allée où il n’y avait personne, un peu en contrebas. J’étais sur le point de l’appeler, d’aller à sa rencontre et lui demander ce qu’il faisait là, avec ces béquilles, quand j’eus cette impression étrange qui me retint, quelque chose dans son allure qui m’obligea à mieux le regarder. Il semblait totalement perdu. Il regardait d’un regard vide les choses, à droite, puis à gauche. Il s’arrêtait tous les dix mètres, sans raison apparente, fixant un objet invisible, comme en dehors du monde. Je ne bougeai pas. Je ne suis pas curieuse et j’avais la conviction qu’il ne voulait pas me voir. Pas moi en particulier : personne, c’est tout.

 
DH
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