Le Mur des impostures Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
 
" Durant les jours qui suivirent son retour, des Esseintes considéra ses livres, et à la pensée qu'il aurait pu se séparer d'eux pendant longtemps, il goûta une satisfaction aussi effective que celle dont il aurait joui s'il les avait retrouvés, après une sérieuse absence ".
J.-K. H.
 

Décidément, la lecture des Mots de Jean-Paul Sartre remue encore en moi des pensées… Cette histoire de plagiat, ce lien infantile qu'ont les écrivains à l'écriture, dans la mesure où ils imitent, en y mettant du leur (forcément), les modèles qu'ils admirent, avec une foi somme toute si naïve que le spectacle en devient quelque peu stupéfiant…

Celui qui de ce point de vue m'apparaît comme l'exemple le plus évident, sans doute parce que je connais et j'admire beaucoup son œuvre, est Stéphane Mallarmé, dont les premiers poèmes, avant qu'il ne se lance dans la déconstruction syntaxique, sont comme des variations sur des poèmes de Charles Baudelaire. Ils sont si proches parfois (" Le Guignon ") qu'on pourrait croire à un inédit de l'illustre prédécesseur.

Cette réflexion, ajoutée à l'évidence du statut autoproclamé de l'œuvre littéraire - en ce sens qu'une œuvre qui veut compter dans l'histoire littéraire annonce, implicitement ou non, sa filiation et ses ruptures par rapport à ses sources, qui, elles, appartiennent déjà à l'histoire de la littérature, comme une sorte de pedigree - donne à la littérature de haut-vol un aspect moins abstrait et inaccessible qu'au premier abord. Je comprends mieux aujourd'hui la boutade de Diderot - " Qu'il est facile de faire des contes ! " - que je prenais auparavant pour un snobisme, une ironie, en définitive, un peu blessante.

Je pense maintenant qu'il entendait simplement par là qu'il suffit d'imiter (comme ils le font tous) nos propres lectures - les meilleures si l'on a quelque velléité de gloire posthume, les faciles si l'on recherche le succès et que l'on est un marchand de prose - en y mettant (mais cela se fait presque malgré soi) un peu de nous-mêmes, pour écrire, finalement, un livre qui pourrait plaire.

Un peu étonné, je me retourne vers le panthéon de la gloire et je découvre, à cause du regard dissolvant de l'existentiel philosophe, une tribu de singes savants dont la manie scripturale s'est muée en instrument de reconnaissance sociale ; la moitié ou tous, peut-être, convaincus, comme l'enfant chéri, par l'artifice de quelque substitution, d'avoir créé une œuvre absolument originale.

Ces derniers jours, je regarde ma bibliothèque les yeux plissés, le sourcil froncé, le reproche aux lèvres ; et même, ces rangées de livres dont les tranches me dévoilent les noms de ces usurpateurs de gloire, je les désigne pour moi-même : le mur des impostures.

 
DH
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