Erections pour l'éternité Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 


La demeure s'étendait sur plusieurs hectares, à quelques kilomètres de l'hippodrome de Chantilly. De la nationale, on ne la voyait presque pas tellement les arbres avaient créé avec le temps un bunker naturel. C'était le premier dimanche d'octobre, celui du prix de l'Arc de Triomphe. Pour l'occasion, sa femme l'avait laissé seul dans le salon, car, à son âge, il ne pouvait plus assister aux courses hippiques. A son âge, il ne pouvait plus faire grand-chose du tout. Tout le monde le savait, elle surtout. Elle irait donc seule voir la course avec la dernière BMW qu'il venait de lui offrir pour ses quarante ans.
C'était un vieil homme qui se plaisait d'être chez lui, dans sa grande demeure. Malgré les oppositions de ses enfants et de ses petits-enfants, il s'était remarié avec cette femme venue de nulle part, qui l'avait séduit par son coup de langue et ses coups de gueule. Tant qu'à faire, pour l'accompagner dans ses dernières années de vie, autant prendre une femme qui savait s'occuper des hommes : bien les baiser et bien les engueuler.
Après quelques minutes de silence, juste le temps pour lui de s'apercevoir qu'elle était partie, il décrocha le téléphone pour appeler Astrid, sa bonne. Malgré son âge canonique, il s'extirpa de son siège, fila dans sa chambre après avoir laissé tomber nonchalamment sa chemise et son pantalon sur le sol. L'excitation faillit le faire tituber plusieurs fois dans l'escalier. Arrivé au lit, son souffle était coupé, il s'écroula de tout son long, alors que des talons aiguilles parcouraient déjà le salon, un étage plus bas. Elle avait répondu rapidement à son appel. C'est pour cette réactivité là qu'il la payait si bien. Astrid était une sainte d'apparence, et une sacrée garce en dessous. Alors que tout son entourage l'imaginait grabataire, incapable de bander, Astrid, elle, savait, que si il y avait bien un organe qui fonctionnait encore chez lui, c'était bien son saint gland.
Quand elle rentra dans la chambre, il était nu comme un ver, concentré sur son début d'érection. Astrid l'avait rencontré il y a plus de deux mois au carrousel du Louvre pour un défilé de lingerie fine et depuis ces jeux érotiques étaient devenus monnaie courante. Embauchée comme bonne, elle n'en avait que le titre, incapable de s'occuper de son propre appartement, il eût été impensable qu'elle s'attaquât au ménage d'une si grande demeure. Il lui suffisait juste d'astiquer le patron quand la patronne s'absentait. Telle était son job et elle le faisait bien.
Rien qu'à la vue de ses porte-jarretelles, l'octogénaire bandait presque dur. Il ne restait plus qu'à se hisser à la hauteur de l'évènement. Elle le connaissait très bien. Elle savait encore comment le faire bander. En fait, le secret résidait dans la morsure. Elle lui mordillait le gland pour lui faire atteindre son nirvana.
Plus rien, il ne disait plus rien. Même pas un râle. Son cœur était monté en flèche dès son entrée en matière et le mordillement à la base de son sexe lui fut fatal. Dans sa bouche, sans éjaculer, il venait de laisser son dernier souffle. Sourire éternel pour une érection tout aussi éternelle, chez lui, dans son lit.
Les chevaux s'apprêtaient à débuter le grand prix de l'Arc de Triomphe, quand Astrid se retira de lui et de la demeure aussi discrètement qu'elle était rentrée, avec le soulagement du travail bien fait.
Arrivée sur la nationale, elle décrocha son portable :
" - Mission accomplie. Il est à vous ! "

***

" - Ni me sauver, ni me contraindre, lança fièrement Antigone.
- Orgueilleuse ! Petite Œdipe ! Créon était hors de lui.
- Vous pouvez seulement me faire mourir.
- Et si je te fais torturer ? "
Là non ! Il n'était plus dedans. Il venait d'insister un peu trop sur le mot torturer ce qui rendait le personnage trop sadique, trop pervers. Ce qui n'avait pas échappé au metteur en scène :
" - Mais qu'est-ce que tu branles, merde, Franck. Ce n'est pas crédible. Les motivations ! Quelles sont les motivations de ton personnage ?
- Mais…j'étais dedans, lança Franck surpris par cette intervention.
- Ah oui, tu était dedans ? Est-ce que tu crois vraiment que quand Créon dit à Antigone " Et si je te fais torturer ? ", il le dit comme si il voulait faire une petite turlutte avec elle ?
- Ben non !
- Et bien, c'est exactement comme ça que tu l'as joué.
- Mais non !
- Si, si, je te jure, c'est aussi comme cela que je l'ai ressenti, Franck, rétorqua Camille embêtée de devoir intervenir.
- Et bien si Antigone s'en mêle …
- …c'est qu'il doit y avoir du vrai. Bon, on arrête pour ce soir. Répétition, demain soir, même heure. A demain. "
Le metteur en scène s'extirpa énergiquement de sa chaise et quitta la salle en éteignant les lumières. Franck et Camille restèrent seuls dans le noir.
" - Il m'en veut ?
- Non, il est juste un peu stressé. Il ne reste que dix jours et nous ne connaissons pas encore le texte par cœur. Il y a de quoi s'inquiéter, non ?
- Oui, sans doute. Tu veux que je te dépose ?
- Volontiers, si ça te fait pas trop de détours.
- Ca va, t'inquiète ! Nation, ce n'est pas si loin. "
Voilà trois semaines qu'ils travaillaient ensemble, trois semaines qu'ils terminaient à la même heure, mais jamais il ne lui avait proposé de la ramener. Le courant n'était pas vraiment passé au départ, bien au contraire. La pièce avait failli être arrêtée à cause de leur dispute. Mais finalement, çà avait tenu jusqu'à aujourd'hui. Les liens s'étaient même resserrés au fil des heures de travail et devant le stress de la générale qui s'approchait bien trop vite à leur goût.
Alors quand il la fit monter dans sa Twingo, il constata qu'il avait été bien bête d'avoir attendu aussi longtemps. Délaissée de son costume d'Antigone, Camille était très séduisante avec sa jupe de fin d'été. Franck se hasarda donc à une autre destination.
" - Ca te dit de manger un truc avant ?
- Je n'ai pas très faim, merci. Mais si tu veux, tu peux m'inviter à boire un verre chez toi. On sera mieux, tu ne crois pas ? "
Et voilà, d'un coup, le chasseur devenait chassé. Dix minutes plus tard, il faisait un créneau avec empressement, tandis qu'elle l'embrassait dans le cou. Dans l'ascenseur, ils se déshabillèrent sans attendre le sixième et dernier étage. Là-haut, ce fut la succession de positions, tout aussi originales les unes que les autres pour finir sur le mini-balcon d'un demi mètre de large où Franck se tenait en équilibre en érection, tandis qu'elle lui enfilait un énième préservatif. Elle s'agrippa à ses mollets et tout en léchant son sexe pour la dernière fois, elle le fit pivoter dans le vide. Franck fit un vol plané. Son visage reflétait une extrême béatitude quand son corps, toujours bandant, se fracassa sur le toit d'une voiture, six étages plus bas.
Camille se recula pour éviter d'être vue, décrocha le téléphone :
" - Il est à vous. Mais faites vite, il y a du monde dans la rue. "
Quelques minutes plus tard, une ambulance, tout juste revenue de Chantilly, débarquait pour emmener le corps. Les infirmiers étendirent Franck à côté de l'octogénaire. Les deux cadavres avaient cette même similitude : un sourire béat imprimé de plaisir.
" Bonne pioche, aujourd'hui. Le patron va être content de nous. "

***

L'appartement était tout petit, une chambre, une cuisine et un petit balcon pour fumer en altitude, au sixième étage, presque sur les toits. C'était ma maison, mon nid, ma manière à moi de dire " Là, ici, plus de pression, plus de meurtre, plus de sexe. Rien qu'un cocon, une bulle où je dors, je mange un peu, mais surtout je prends le temps de penser à moi ". Ce soir, par exemple, j'en avais besoin d'être chez moi. Il me fallait une réelle pause. Rien de tel que de passer une bonne nuit dans mon cocon, avant d'affronter la police de Chantilly.
En général, tard dans la nuit, je mangeais dans ma chambre, sur mon lit, devant la télé. C'était le bazar chez moi, mais je m'y retrouvais. Pas de meuble pour ranger, tout était à terre. Mais qu'importe. Pas de place pour quelqu'un dans ma vie, de toutes les façons, les hommes qui m'approchaient, je les tuais. Je les tuais pour mon plaisir, mais aussi pour le leur et pour mon boss bien sûr. Un fêlé celui-là, mais il payait bien, alors pourquoi s'arrêter.
Mais mon vrai chez moi, c'était le balcon. Des centaines, des milliers de cigarettes furent consumées sur ce balcon. Souvent, c'était pour atténuer la tension de la journée. Car oublier la mort d'un homme était rarement une chose facile. Pour qu'ils aient du plaisir, comme le demandait mon boss, il fallait bien leur en donner. Peut-être étais-je fêlée moi aussi, mais je les avais tous aimés, tous les huit, même le vieux ! Surtout lui, c'était plutôt mignon de prolonger cette libido branlante jusqu'à sa mort. En fait, j'étais sans doute une sentimentale. Astrid, Camille, Bénédicte et les autres. Je n'avais peut-être pas de prénom, mais il me restait quand même des sentiments.
Quel putain de job ! Contente d'être enfin chez moi.

***

" - Prenez quelques jours de vacances, ça se voit que vous êtes sous le choc. Ne vous en faites pas, ma chère Astrid, ce n'est aucunement de votre faute s'il est parti. Vous n'étiez pas embauchée ici pour le surveiller 24 heures sur 24. A son âge, il n'a plus toute sa tête, vous comprenez ? Et puis,…on va bien finir par le retrouver dans les bois, avec une cheville cassée. J'en suis sûre.
- Bien sûr, Madame.
- Astrid ?
- Oui, Madame.
- Je sais combien vous avez été serviable auprès de mon mari jusqu'à sa disparition. Quelle que soit l'issue des recherches, je ne vous lâcherez pas. Vous pourrez toujours compter sur moi pour vous recommander au voisinage. Des bonnes comme vous, ma petite Astrid, çà ne se trouve pas à chaque coin de rue, vous pouvez me croire.
- Je vous remercie, madame. "
Astrid sortit par la grande porte, cette fois-ci, avec, dans la poche, trois semaines de congés. De toute façon, elle ne remettrait plus les pieds à Chantilly. Plus qu'une affaire sur Paris, et le boss l'enverrait dans une autre région. Des prédateurs comme elle, ça ne devait pas rester sédentaire, sinon les poulets finiraient par débarquer et la fête serait finie. C'était comme ça qu'elle avait quitté Toulouse, trois mois auparavant. Il en serait de même pour Paris. Dommage, elle aimait bien cette ville.
Il fallait en profiter, plus qu'une affaire ! Arrivée sur la nationale, elle reçut un SMS, c'était évidemment Antoine.
" - Je suis seul ce soir sur le chantier de la ligne 9. De 2h à 5h du matin, je garde la station St Ambroise. Rejoins-moi, mon amour, pour trois heures de folie. "
Elle fit suivre le SMS au boss. Quelques minutes plus tard, il lui répondit :
" -Parfait, je te réserve un vol pour Marseille, demain 8h40 - Orly. Bon courage. L'ambulance te retrouvera là-bas."

***

Minuit, je n'avais plus sommeil. Mes affaires étaient prêtes, là, rangées dans cette petite valise. Tout ma vie, tout mon chez moi, là-dedans, dans ce petit bagage de rien du tout. Demain, il serait emmené par un bagagiste. Demain, l'hôtesse d'accueil m'indiquerait son poids : 9,2 kg. Voilà comment je devais mesurer le poids de ma vie ?
" Pas de surplus de bagage, mademoiselle, tout est en règle, vous pouvez embarquer. "
L'appartement était vide. Drôle, cette fois-ci, j'avais plus de mal. A croire que cet appartement, j'avais fini par m'y faire. Il me ressemblait. Il était petit, mignon et insignifiant. 27 m², 9 kg, voilà les dimensions de ma vie. Etais-je bien proportionnée ? De toute façon, je m'en foutais ! Elle me plaisait cette vie, comme cet appartement. C'était mon seul chez moi et le voir désormais vide m'attristait.
Je me hissai au balcon pour terminer ma dernière gauloise. Sans doute, ma proie était déjà arrivée sur place. Elle m'attendait, bandante. Dernier coup, mais quel coup. A ce moment, je compris que je n'avais pas trop envie d'en finir avec lui. Intelligent ! Ce con, en plus d'être beau, avait un peu de cervelle. Ca m'énervait. Comment vouliez-vous que je ne craque pas ? Il baisait très bien, et en plus il pensait, me parlait, me considérait, même après l'amour ! Voilà trois fois que je voulais en finir avec lui, et trois fois que je n'y arrivais pas.
Mais ce soir, c'était la bonne. Le piège, il se l'était tendu tout seul. Les précédentes fois, j'avais toujours trouvé de bonnes raisons pour ne pas le tuer, mais là, seul, sur les quais d'une station de métro en réfection en plein milieu de la nuit, il n'y avait plus de place pour des excuses.
Dommage, c'était un type bien. Un prince charmant sans doute pour une vraie princesse, ce qui n'était pas mon cas. Vraiment dommage, quel gâchis !

***

2 heures du matin, l'église de St Ambroise me parut bien menaçante. N'était-ce pas ridicule ? Je n'étais point la victime, mais l'assassin. De quoi avais-je donc peur ? De rien ! Cette fois-ci, j'utiliserais l'arme blanche. Carl me l'avait demandé expressément. Les artistes parfois avaient de drôles d'idées…
Arrivée à la grille, je balançai un SMS à Antoine pour lui indiquer ma présence. Il arriva aussitôt. Très excité, il se jeta sur ma bouche, comme un assoiffé sur une gourde, et me prit la main pour m'emmener au plus vite sur les quais.
" - Voilà le travail, c'est beau, non ?
- Tu sais les carrelages de métro, çane m'a jamais vraiment excité…
- Je ne te parle pas de ça. J'ai mis en RTT toutes les équipes, il ne reste plus que nous. Pas mal, non ?
- Oui, ça, c'est du bon travail. "
Un vrai gosse. Il sautillait comme un gosse devant moi. M'embrassait, me déshabillait, se déshabillait, puis repartait s'assurer qu'il avait bien fermé la grille. Une pile électrique. Certainement, il allait jouir vite, vue son excitation.
" - Bénédicte, viens ! J'ai envie de faire l'amour, là, dans les gravas.
- Ce n'est pas un peu glauque, Antoine ?Allez lève-toi, je préfère qu'on le fasse sur les bancs qui sont encore intacts.
- Tu ne vas pas faire ta chochotte. Regarde, rien qu'à l'idée, je suis prêt.
- Cà, je n'en doute pas. Vous êtes toujours prêts, vous, les hommes, à nous baiser, quelles que soient les circonstances "
Nu, il se coucha à terre, les yeux fermés. Cette proie trop facile, trop belle, passionnée, me nouait le ventre. Mais le travail devait être accompli. Je m'occupais donc de son dard sans rechigner. J'aimais son odeur, son goût, sa manière qu'il avait de bouger ses fesses. Et lui aussi, il appréciait ce traitement. Dans ma main gauche, je tenais son sexe. Dans l'autre, la lame qui allait terminer le travail. Plus que quelques centimètres. L'excitation était à son comble. Il fallait que je le tue avant qu'il éjacule. Il devait être marqué des stigmates du plaisir avant le relâchement, tel était le contrat de l'artiste que je devais suivre à la lettre. J'étais payé pour cela.
Mais la proie était très excitée ce soir-là. Je l'avais en bouche et le désir ne durerait plus longtemps maintenant. Alors que je rapprochais la lame de son ventre, alors qu'il me suffisait de l'enfoncer dans sa chair, il hurla plus vite que prévu. La lame toucha sa peau alors que je buvais son plaisir. Contrat rompu.


***

" Bienvenue chez moi "
La phrase lancée, les convives peuvent enfin entrer dans le loft. Carl, le sourire vainqueur, trouve les mots pour chaque invité - il sait recevoir. Ce n'est pas sa première inauguration, bien au contraire, mais celle-ci revêt, aujourd'hui, une importance supplémentaire aux précédentes. Comme un aboutissement !
Et dire qu'une partie de son œuvre vient de moi, j'en suis flattée, émue. Fière aussi qu'il m'invite à cette soirée et que nous partagions sa réussite.
Comme d'habitude, pour toutes les expositions de Carl Manikane, le bouche à oreille a formidablement bien fonctionné. Le tout Paris s'y est précipité. Le loft va finir par craquer.
Les vestiaires dépassés, plus de cintres, le buffet dévalisé par une foule impatiente, au centre de la pièce, les neufs modèles attendent d'être découverts, une simple toile de jute les sépare de la consécration. Carl Jubile. Dans la foule, il a fini par me retrouver :
" - Content que tu sois venue !
- Je n'aurais raté ça pour rien au monde. Merci de m'avoir invité malgré tout.
- Tu peux être fière de notre travail.
- Je le suis sans les avoir vus.
- As-tu retrouvé un boulot ?
- Non, pas vraiment, je me laisse vivre. Merci de m'avoir laissé l'appartement.
- C'est la moindre des choses. Alors, amoureuse ?
- Oui, de temps en temps… pour tuer le temps.
- Cà doit te changer.
- Cà me manque aussi.
- Bon, il faut que j'ouvre le bal. Je ne suis pas très content du dernier modèle. Il est un peu raté. Je suis déçu.
- …
- C'est en partie de ta faute. "

***

" Mesdames et messieurs, je suis très fier de vous présenter ma nouvelle exposition, baptisée Erections pour l'éternité. "
La salle applaudit alors que les draps tombent, découvrant les neuf sarcophages en verre où baignent neuf corps humains en érection dans du formol.
Les applaudissements se réduisent. L'exposition peut enfin commencer. Les traits du plaisir, l'érection maintenue, ces corps m'attirent…surtout le dernier, celui qui je n'ai pas tué.

 
OB
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