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Comme d'autres
tiennent leur journal intime, je consigne régulièrement
des événements de ma vie. Ce qui se passe m'importe
peu. Les actions, les faits, les paroles, les gens que je croise,
ou qui partagent un peu de ma vie, rien de tout cela ne m'intéresse.
Seuls les lieux comptent. Penser que mon corps et tout ce qu'il contient
de connaissances, de souvenirs, que tout cet énorme ensemble
puisse réellement se mouvoir dans l'espace, voilà qui
n'a jamais cessé de me sembler miraculeux.
Comme tous les enfants, je crois, j'ai cru que le monde n'était
pas réel. Je pensais, sans rien en dire à mes parents
(qui d'ailleurs, n'étaient pas mes parents), que les déplacedments
ne servaient qu'à laisser le temps à une armée
d'ouvriers pour changer le décor. La voiture tournait en rond
le temps qu'il fallait. La preuve, c'est que le soleil restait toujours
immobile alors que le paysage, lui, défilait à toute
vitesse. La voiture tournait en rond autour du soleil ! Cette théorie
était confortée tous les ans lorsqu'on partait en vacances.
Les décors de la montagne ou de la mer demandaient énormément
de temps. On roulait donc 10 à 12 heures, le temps de remplir
la mer, ou de construire les montagnes sur une immense charpente métallique.
J'ai très tôt noté tous mes déplacements
dans un petit carnet. Dès l'âge de 10 ans, cette liste
de lieux et de dates est devenue mon référentiel. J'éprouvais
un sentiment de bien-être et de confiance en parcourant ces
pages. Elles me disaient d'où je venais, au sens propre. J'étais
ici aujourd'hui parce que j'étais là-bas le week-end
dernier, parce que je suis revenu de vacances à telle date,
etc. Je lisais le carnet à l'envers, de sa fin, provisoire,
maintenant, à la source, ma naissance, sur la première
ligne. J'ai commencé par écrire sur la première
page le nom et l'adresse de l'hôpital où je suis né,
et j'ai laissé quelques pages blanches pour y combler un jour
les lacunes de ces dix ans écoulés.
Je n'inscrivais pas tous mes déplacements quotidiens, non.
Les nuits me paraissaient les seuls moments importants. Le tant, je
me suis endormi à tel endroit. Peut-être voulais-je m'assurer
que je me réveillais bien au même endroit que la veille,
que les ouvriers n'avaient pas changé le décor pendant
la nuit. Je n'écris donc, au mieux qu'une ligne par jour :
la date, et l'adresse complète.
J'avais rempli presque deux carnets quand j'ai reçu mon premier
ordinateur pour mes 15 ans. Au grand désespoir de mes parents,
je n'ai jamais touché à l'encyclopédie sur CD-ROM
qui l'accompagnait. Au grand désespoir de mes copains, je n'ai
jamais aimé les jeux video. J'ai passé les premières
semaines à recopier mes carnets dans un fichier Excel. J'ai
ainsi appris à formater les dates et les adresses : n°,
rue (ou place, avenue
), code postal, ville pays. A partir de
ce moment, j'ai directement tapé " mes lieux ", comme
je l'ai appelais, sur mon ordinateur. Assez étrangement quand
on connaît mon métier actuel, l'informatique ne m'intéressait
pas encore, et je n'allumais mon PC pratiquement que pour ça.
Toutes les semaines, je faisais des copies de sauvegarde sur des disquettes
que j'apportais chez un copain. Si la maison brûle, je ne veux
pas perdre l'ordinateur, les carnet et les sauvegardes !
J'ai pourtant fait des études d'informatique, à 300
km de chez mes parents, d'où une forte augmentation du nombre
de lignes dans mon fichier : deux lignes (un aller-retour) par semaine
au début, deux lignes par mois en licence, deux par trimestre
en maîtrise. J'avais entre temps modernisé le système.
Une base de données stoquait maintenant une liste d'adresses
d'un côté et mes déplacements de l'autre. La saisie
s'en trouvait grandement facilitée. Chaque adresse avait un
nom, " parents ", " 50, faubourg ", ou le prénom
de la copine du moment. Ca me permettait au pire de faire des statistiques
sur le nombre de nuits passées chez l'une ou chez l'autre,
au mieux de prévoir les ruptures, annoncées par l'espacement
de mes visites que mon système me permettait de mesurer au
jour le jour. J'éprouvais toujours néanmoins le même
plaisir à trouver des séries, des répétitions,
des fréquences ou inversement, des lieux isolés, où
je n'étais allé qu'une fois.
J'ai eu de la chance. Mon premier travail demandait de fréquents
déplacements. La France, l'Europe, les USA, l'Asie. Au moins
deux lignes par semaine, rien que pour les voyages professionnels
! Et quelles adresses ! Strasbourg, Barcelone, Palo-Alto, Hong-Kong
!
Je restais néanmoins un peu frustré que ma base
de données ne fasse pas de différence entre Dijon et
Shanghai.
Jusqu'au jour où Google a lancé Google Maps. Ce moteur
de recherche sur Internet permet de voir des photos satellite de toute
la Terre. Dès que la première version est sortie, limitées
aux USA, j'ai entré une adresse californienne extraite de ma
base. Sur la photo des USA, une petite flèche indiquait l'endroit
exact que j'avais entré. Lorsqu'on passait sa souris sur une
flèche, l'adresse exacte s'affichait. Le système permettait
de zoomer jusqu'à voir des détails de quelques mètres
! Les rues, les immeubles, jusqu'aux voitures qui passaient au moment
de la photo ! J'ai exploré toutes mes adresses américaines,
une par une, car la saisie manuelle ne permettait pas mieux.
J'ai alors créé une page web, sur laquelle j'ai copié
tous mes lieux. Pendant quelques semaines, j'ai guetté les
visites de Google sur ma page. Entre temps, le système avait
été étendu au monde entier, et je m'étais
délecté de revoir un par un tous mes lieux.
Un jour, Google a indexé mon site, et j'ai pu afficher en une
fois tous mes lieux sur une photo du globe. Des centaines de flèches
en France, des dizaines en Europe, en Asie, quelques unes sur d'autres
continents où j'étais allé en vacances ! On pouvait
voir, vraiment visualiser, comment j'avais rayonné à
partir des différents endroits où j'avais vécu,
quelles étaient les régions du monde que je connaissais
le mieux, et quelles étaient mes terra incognita !!! Je n'en
revenais pas, je jubilais.
J'ai passé la nuit à me replonger dans les souvenirs
de tous ces endroits. Je pouvais désormais faire afficher la
date. Aussitôt, un flot de souvenir liés à une
époque lointaine me revenait. Je reliais des images vues du
sol, avec mes yeux, et gravées dans ma mémoire, à
celles, aériennes, sur l'écran. Pendant des mois, j'ai
surchargé Google de requêtes, de zooms et de clics. J'ai
choisi une photo pour chaque adresse, voire, si possible , pour chaque
déplacement. J'ai mis ces photos sur le site. Désormais,
en cliquant sur une flèche, j'avais donc à la fois la
photo du lieu tel que je l'avais prise, et celle du satellite.
J'ai ensuite fouillé dans la documentation technique, et je
crois avoir trouvé la méthode ultime. J'ai découvert
les API, l'interface de programmation de Google. Avec les API, on
peut accéder directement aux fonctionnalités internes
du moteur. J'ai donc pu améliorer le système à
un point dont je ne rêvais même pas. Je pense avoir atteint
la perfection de mon carnet de route numérique.
L'API m'a permis d'utiliser les dates pour relier temporellement les
lieux entre eux. Maintenant, je peux naviguer d'un lieu à l'autre
en cliquant sur le bouton " suivant ". L'image " dézoome
" si la distance entre les deux lieux l'exige, comme un hélicoptère
qui décollerait à la verticale, se déplace à
l'horizontale, puis zoome à nouveau sur la destination finale.
Je revois ainsi les lieux où je ne suis que passé. Je
survole ainsi les mêmes plaines immenses de Mongolie que mon
avion avait survolé quand je suis allé à Pekin.
Cette nuit, j'ai installé un projecteur et un écran
géant chez moi. Je me suis préparé à boire,
de quoi grignoter. Ce soir, je vais projette l'ensemble du fichier
automatiquement. Le film commencera par une vue aérienne d'un
hôpital de province, l'image se déplacera de quelques
kilomètres pour se centrer sur la maison de mes parents, puis
celle de ma grand-mère. Chaque voyage durera dix secondes,
l'écran me montrera en haut la date, à droite les photos
que j'ai prises, et au centre, les photos satellite.
J'estime qu'il ne me faudra que dix heures environ, pour repasser
le film entier de ma vie. |
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| LN |
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