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5 - 1989 / 1

Nuit chaude d'été - Phoenix - Arizona. Fin de soirée de mariage. Extérieur Nuit.

Le docteur Jacobsen se tient dehors sur la terrasse, seul. Les trois quarts de convives sont déjà partis. Il fume un cigare.
" Une fois n'est pas coutume. Un mormon divorce et se remarie. Il fallait une première ! La moitié de ma famille n'est pas venue. De son côté, Nancy n'avait pas beaucoup de monde à inviter. Un peu plus et c'était celle de Jay, son ex, qui allait être en surnombre. Heureusement, que mes confrères ont rempli les tables du fond et ont fait l'ambiance, sinon la fête aurait plutôt ressemblé à un enterrement.
Je viens de la laisser pour une pause cigare. C'est fou, quand on se marie, on devient la vedette, le couple du jour. Impossible de se séparer, on ne forme plus qu'une seule et même personne pour une journée. A force de la serrer dans mes bras, de l'embrasser, de sourire pour chaque photo de chaque convive, j'ai beau l'aimer plus que tout au monde, je fatigue. Alors le cigare est là pour m'apaiser.
Tommy a 18 ans. Il me ressemble comme deux gouttes d'eau, cela devient de plus en plus flagrant. Il est à peine plus grand que moi. Ses traits sont marqués et sombres comme les miens. J'ai laissé pousser une longue barbe pour me distinguer de lui, mais ses yeux sombres ne peuvent plus mentir. Je vais devoir lui dire.
Vivre dans le mensonge me pèse. J'aurais du le dire à Nancy avant le mariage, cela aurait été plus juste. Mais j'avais trop peur qu'elle ne veuille plus se marier. Il va falloir lui dire et le dire aussi à Tommy. Pour lui, je suis sûr qu'il sera ravi. Il m'appelle papa depuis plus de 5 ans et pour lui, Jay n'est qu'un mythe qu'il a pu contempler sur des photographies floues et jaunies des années 70. Tommy ne devrait pas m'en vouloir, au contraire. Par contre, Nancy …
Et puis, si il n'y avait que Tommy, le problème serait simple. Dès que je vais lui dire, Nancy va comprendre pour les autres. Tous les autres enfants qui sont nés au cabinet. J'en ai revu par hasard en ville, il y a quelques jours, je n'ai pas osé lui faire face, de peur que les parents se rendent compte de la ressemblance. C'est fou comme les gens ne voient rien. J'étais heureux de voir ce petit bambin de 7 ans, en pleine forme lui aussi.
De toutes façons, je les suis tous à distance, mes enfants secrets. Je me renseigne sur eux, je suis leur évolution scolaire et médicale. Mais je préfère ne plus les côtoyer, cela éveillerait trop de soupçon. "

Nancy l'appelle de la salle. Il lui répond et termine son cigare.
" - Je vais le lui dire ce soir, cette nuit. Il faut profiter du mariage pour imposer cette vérité. Je n'ai aucun doute qu'elle me comprendra. Nancy, Tommy est notre fils. Je vais le lui dire ainsi. Le sperme de Jay ne pouvait fonctionner, trop d'heures s'étaient écoulées, j'ai donc utilisé le mien sans te le dire, car tu étais trop fragile pour savoir la vérité. J'ai mis ma graine dans ton corps, il y a 18 ans et tout s'est passé à merveille. Ta grossesse fut parfaite et l'accouchement se passa à merveille. Le résultat ? Tu peux le constater aujourd'hui, Tommy, ton Tommy, notre Tommy, va rentrer à Harvard, quelle réussite ! Il n'a aucun défaut apparent, c'est un jeune adulte, plein d'ambition et d'énergie. Oui, je vais le lui dire à peu près comme cela. Elle ne pourra pas m'en vouloir, j'en suis sûr. "

6 - 1989 / 2

Nuit chaude d'été - Phoenix - Arizona. Chambre des mariés - 5:30 a.m. Intérieur Nuit.

Nancy est dans le lit nuptial, tandis que le docteur est encore sur le balcon à fumer une cigarette.
" - Voilà, je suis mariée. Je suis mariée ! Il faut que je me le répète plusieurs fois dans ma tête, car jamais je n'aurais cru pouvoir me marier un jour. Oh, Jay ! J'espère que de là-haut, tu me pardonnes de t'avoir oublié, mais 18 ans de deuil, c'est long. Il fallait que je construise une autre vie. J'espère que tu me comprends. Et puis, je ne me suis pas mariée avec n'importe qui. J'ai choisi quelqu'un de complètement différent de toi. Moins beau, moins costaud, plus posé, plus raisonnable, qui me donnera la sécurité de vie pour moi et notre fils. Je ne le comparerai jamais à toi. Tu es unique, Jay, je t'aime, je t'aime encore jusqu'au bout de mes entrailles. Mon corps ne vibre plus, depuis longtemps. Je lui laisse mon corps que pour mieux penser à toi. Mes plaisirs, mes désirs passent par les images de nos ébats. Nos corps étaient alors fusionnels, avec lui, ce n'est que de la peau qui se colle et se décolle sans alchimie. Ton parfum me manque à en crever. Le sien est pathétique, sans saveur. Ta langue, je m'en délectais jusqu'à plus soif. La sienne, je n'ose lui ouvrir ma bouche. Tes doigts, ah, tes doigts, c'était du Vivaldi sur ma peau et sur mon sexe. Les siens, je ne lui autorise que de brefs instants où je pense à toi. Alors, tu vois, Jay, je l'épouse pour nous. Je l'épouse par procuration. Je n'aime chez lui que sa situation, sa gentillesse et l'exploit qu'il a fait de te rendre la vie au travers de Tommy.
Cet exploit n'a pas de prix. Savoir qu'un peu de toi est en lui, savoir que de ta mort est ressorti cet être qui aujourd'hui est devenu grand, savoir aussi que tes gènes fabuleux continueront de se multiplier à l'avenir, tout cela, je le lui dois. Et pour cela, je lui accorde le mariage et je lui donne l'illusion de l'aimer. Il a mérité mon respect et mon amour. C'est un homme juste, droit, qui a donné la vie à tellement d'enfants depuis ces vingt dernières années. Je tiens les comptes. 75. 75 enfants sont nés depuis Tommy. 75 enfants provenant de couples aux vies aussi compliquées que les nôtres. Et ce petit homme, médiocre d'apparence, a démêlé le chaos pour réinventer la vie. Ah, quel être généreux et fabuleux ! Pour cela, je l'aime. Et toi, Jay, je t'aime pour tout le reste. "

Le docteur entre dans la pièce, se tient près d'elle. Après quelques paroles d'usage, il lui dit solennellement la vérité sur Tommy. Elle écoute sans un mot. Puis des larmes, des cris dans cette fin de nuit.

Une voiture quitte l'hôtel à 6:10 a.m.

7 - 1994 / 1

Prison fédérale du Colorado - Matin frais d'hiver - Intérieur Jour. Faible lumière.

Docteur Jacobsen attend une visite. Il s'est bien habillé.
" - Je ne l'ai pas vu depuis cette fameuse nuit de mariage. Après, il y a eu l'accident. A l'enterrement, il n'y est même pas venu. Je n'ai jamais pu lui dire la vérité. Comme tout le monde, il a du l'apprendre par voie de presse. Mon avocate m'a dit qu'il était venu au procès. Il aurait pu me faire un signe. Cela m'aurait aidé pendant le procès.
Pourquoi veut-il me voir aujourd'hui ? Peut-être s'en veut-il de m'être resté silencieux pendant tant d'années. Mon fils, Tommy. J'ai appris que tu étais devenu médecin. Je suis fier de toi. Cela me prouve que je ne me suis pas trompé. Ta mère était trop passionnée pour comprendre, mais il te fallait ce cadre pour devenir ce que tu es devenu. Maintenant, l'avenir t'appartient. Tu seras riche et tu te trouveras une belle femme. Ah, Tommy, j'aurais tellement souhaité te le dire en face, te l'expliquer. J'espère que tu viens ce matin en paix avec toi-même et avec moi. J'espère que nous allons pouvoir reconstruire ensemble une famille.
Ta mère ? Elle est encore avec moi, tous les jours, en pensée. Son accident de voiture a été une tragédie pour moi. J'ai arrêté de pratiquer. Depuis, je ne vis plus vraiment. Je suis l'ombre de moi-même. Je t'attendais. Je t'ai envoyé tellement de lettres sans réponse. J'ai essayé de t'appeler mais je n'obtenais que la voix sur le répondeur. Cela me rassurait de t'entendre, quand même ? J'ai douté du bien fondé de mon existence. Le procès m'a mis sans dessus dessous. Je ne croyais plus en moi, en ma méthode. La condamnation fut une honte. Quel mépris ! Ton absence, ton mutisme, une déchirure.
Et aujourd'hui, tu reviens ! Qu'as-tu à me dire ? "


8 - 1994 / 2

Prison fédérale du Colorado - Matin frais d'hiver - Intérieur Jour. Faible lumière.

Tommy embrasse son père.
" - Papa, …, Père, …, Docteur Cecil Jacobsen, …, Cecil, …, Salaud ! Comment dois-je t'appeler ? Mon créateur sans doute ! "

Le docteur essaye de l'interrompre.
" - Laisse-moi parler ! Cela fait cinq ans, que je ne t'ai pas parlé. Laisse-moi te dire tout ce que j'ai à te dire. Papa, tu as l'air si misérable dans cette cage. Ces deux ans de prison t'ont rendu si maigre, si livide, je ne te reconnais même plus. Tu es pourtant le père de 76 enfants. J'ai le compte. 76. Je suis allé les voir un par un, après le procès. J'ai la liste. "

Il lui tend un dossier.
" - Tu sais, nous sommes tous des demi-frères ou demi-sœurs, alors le contact fut facile. A chaque fois, on se reconnaissait. Je suis tous allé les voir pour discuter de mon projet. Ils savent que je viens te voir aujourd'hui. Alors, ils t'ont, chacun à leur manière, écrit un petit mot. Tu verras, ce n'est pas si méchant. En général, nous ne t'en voulons pas, nous t'admirons même. Nous existons et nous sommes en pleine forme, grâce à toi. Alors, comment t'en vouloir ? "

Il s'assoit à la table et ouvre un autre dossier. Le docteur s'approche de lui, intrigué.
" - Je pense même que tes actes étaient en avance sur notre temps. A mon avis, c'est dommage que tu te sois limité à ces 76 naissances. Tu as manqué d'envergure. Je pense que nous pouvons beaucoup plus nous démultiplier. Papa, tu as montré au monde, que cela marchait. Tu as ouvert une brèche dans laquelle nous devons continuer ton œuvre.
La médecine a changé, père. Elle est devenue plus performante. Maintenant, tu pourrais faire des prouesses encore plus grande pour l'humanité. Mais tu es à la retraite, si j'ai bien compris et il te faudrait des années pour apprendre les nouvelles technologies qui arrivent sur le marché. Par contre, moi, je suis prêt. Je vais être ton digne successeur. Médecin, je ne suis pas mormon, mais un scientifique qui va donner un nouvel élan. Notre civilisation s'essouffle, l'Occident ne veut plus se reproduire, et bien aidons-la.
Toute ta vie, tu as joué avec ton sperme comme valeur idéale, mais à chaque naissance, il y avait cette incertitude de l'autre moitié. En voyant tous mes demi-frères et demi-sœurs, j'ai pu apprécier les différences. J'ai pu observer au combien l'ovule avait son influence sur le produit final. Cette incertitude était souvent assez pathétique. Je suis sûr que tu n'es pas fier de tous tes enfants, n'est-ce pas ? "

Le docteur s'oppose faiblement.
" - Qu'importe. Avec maman, tu avais trouvé un bon ovule, et je pense être un bon résultat, biologiquement parlant. Alors pourquoi s'arrêter là ?
Il faut chercher l'insémination parfaite. Puis en dégager les cellules pour les démultiplier. Démultiplier, cloner, voilà les nouveaux mots de la biologie moderne. Finie la procréation à la petite semaine, nous allons créer des cellules modèles, que nous vendrons au plus offrant. L'enfant à la demande, avec ses coordonnées préprogrammées. Ne fais pas cette tête, c'est possible. Grâce au clonage. "

Le docteur essaye de parler.
" - Ne commence pas. Pas toi. Tu ne vas pas me dire qu'il y a un problème d'éthique. Pas toi, mon père, mon créateur. C'est éthique parce que c'est la vie. Je ne fais que continuer ton travail.
Je suis comme toi, il y a vingt cinq ans. Jeune, plein d'avenir, avec beaucoup d'idées en tête. La mort de maman m'a permis d'avoir un peu d'argent de côté pour lancer la boite. Je l'ai appelé Jacobsen Technologies. Regarde, j'ai tous les papiers, ici. Aujourd'hui, il y a deux salariés dans cette boite. Deux médecins très motivés. Elle s'appelle Sarah, c'est une Jacobsen aussi. Elle ne t'a jamais vu mais elle a une grande admiration pour son créateur, comme pratiquement tous tes enfants. Je l'ai choisie parce qu'elle aussi provenait d'un bon ovule. Te rappelles-tu te Clara Fairbanks ?
Aux autres, je leur ai présenté mon projet, Jacobsen Technologies, et pour la plupart, ils y ont adhéré. Ils sont prêts à m'aider dans cette voie. Comme tu vois, le médecin que je suis est aussi un parfait manager. Mon business va fonctionner. L'état américain est déjà intéressé par un modèle à forte cadence de production. Cela pourrait être un premier marché bien juteux. Pas mal, non?

Le docteur met sa tête entre les mains et prie.
" - Tu m'as montré la voie, papa,…, mon créateur. Maintenant, nous l'empruntons avec beaucoup de fierté, Sarah et moi. Il nous faudra quelques années pour créer ce premier modèle. Mais ensuite, imagine le pactole à l'arrivée et la réussite scientifique. Un modèle pourra sans doute se vendre pour 50 000 dollars au minimum. Cela ne peut que marcher. Je n'ai aucun doute. De toutes façons, avec cette méthode, il n'y a plus de place pour le doute. Ce sera une usine de production d'êtres parfaits. Nous construirons des gens heureux, une civilisation écrasante par son intelligence et sa beauté. "

Le docteur lève la tête.
" - Pourquoi je suis venu te voir, aujourd'hui ? Pour plusieurs raisons. D'abord, pour te montrer que tu n'es plus seul. Nous sommes un groupe, une famille autour de toi. Pratiquement tous tes enfants te soutiennent et souhaitent ta libération au plus tôt. L'un d'entre eux s'est même lancé dans une carrière d'avocat pour réviser dans quelques années ton procès et réduire ta peine. Tu vois, nous t'accompagnons.
La seconde raison est la plus importante, à mes yeux. Pour réussir notre business, nous devons commencer au plus tôt nos recherches avec des données vivantes. Tu sais, malgré ton âge, il est fort possible que ton sperme possède encore de bonne propriété. Je souhaiterais pouvoir en récupérer aujourd'hui. C'est le but de ma visite et le souhait de tous les enfants. Dans nos futurs modèles de l'entreprise Jacobsen Technologie, nous voulons qu'il y ait un peu de notre créateur, un peu de toi. Tu comprends ? "

Le docteur s'insurge.
" - Nous ne sommes pas fous. Bien au contraire, nous avons compris la leçon que tu nous as appris, et nous la reproduisons à l'infini. Notre race sera les Jacobsen. Nous le croiserons avec d'autres cellules pour l'enrichir, mais l'objectif est là. Quelle folie y a-t-il de vouloir concevoir de nouvelles vies ? Papa, qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi pleures-tu ? Nous réalisons ton rêve, n'est-ce pas ? "

Le docteur répond de manière hystérique. Un flot de paroles incompréhensibles d'un homme épuisé par deux ans de prison.
" - Tu n'as plus tes esprits. C'est bien dommage. Moi qui me faisait un plaisir de te présenter mon projet. Moi qui me faisait un plaisir de ramener dans mon labo le sperme de mon père. J'en ai rêvé toutes les nuits de la semaine dernière. J'attendais notre rendez-vous avez l'impatience d'un jeune puceau. Mais ton comportement me dégoûte. Encore une fois tu gâches tout. Papa, donne-moi un peu de spermatozoïdes, s'il te plait. "

Le père lui crie de partir en pleurant.
" - C'est dommage que tu le prennes sur ce ton. Ton sperme n'est pas une condition nécessaire pour la réussite de l'entreprise. Le mien suffira. Je souhaitais juste t'associer à mon projet. Mais comme tu le prends mal, je préfère partir. Adieu, papa. Crève au plus vite dans ta cage de minable. Tes enfants vont s'occuper de prolonger le mythe. "

Le père lui crie dessus de nouveau. Il sort.


 
OBT
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