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Cher A***,

Une petite lettre pour te redire tout le plaisir que j'ai eu à passer ce week-end chez toi. Dans le train qui nous ramenait avec J*** vers Paris, nous avions du mal à nous réveiller complètement de cette étonnante nuit (à notre décharge, le choix des vins était en tout point remarquable). Je garde quelques images profondément imprimées sur ma rétine, et surtout cette improbable tempête de neige à quatre heures du matin sur le chemin du retour, semblant faire disparaître toute trace de ce qui venait d'arriver...

Je t'embrasse, tiens-moi au courant des tes déplacements.
A bientôt,
E***

PS : j'ai vérifié (j'avais des doutes mais ne voulais pas te contredire) et ni le confit de canard ni la fondue savoyarde ne sont des spécialités chartraines. En tout cas, c'était bon.

 
*
 

Cher J***,

J'ai écrit à A*** comme je te l'avais dit. Plus j'y repense et plus cette nuit m'a impressionné. Comme tu me dis, il ne s'est rien passé qui sorte de l'ordinaire éthylique des jeunes filles modernes, mais je sors si peu de chez moi... Le moins qu'on puisse dire, c'est la moralité a connu de sérieux revers dans les dix dernières années ! Je me souviens avec une certaine exactitude de mes dix-sept ans et mes (charmantes) camarades de classe étaient loin d'être aussi délurées. Il fallait batailler solidement pour arracher quelques bisous et espérer tâter du bout des doigts une courbe plus ou moins consentie. Là... Au moins celles d'aujourd'hui ne sont pas avares de leurs corps. J'en reste coi et je t'embrasse.

E***

 
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Cher J***

Je repense à quelque chose. Lors d'un voyage en Angleterre (tu sais, quand j'étais demi-anglais, que je trouvais la bière française trop fraîche et que je connaissais les chansons des Pogues par cœur), dans un pub bondé, une jeune fille de type britannique avait dévoilé sa poitrine (je parle en termes techniques) devant sa tablée. Outre la stupéfaction de mon sens moral et évidemment la joie de recevoir cette offrande largement consentie, j'avais été étonné de constater que les garçons qui accompagnaient cette extravertie affichaient un air plutôt gêné, voire très mal à l'aise, alors que ses camarades du même sexe riaient confortablement, comme épanouies par le bon tour qui venait de se jouer sous leurs yeux. Je m'étais dit, en mon for intérieur (particulièrement loquace lorsqu'il barbotte dans la Beamish Red), que décidément l'Angleterre est un pays étrange mais fascinant et que la même manifestation de joie exubérante dans un bar français aurait sans doute appelé de la part des spectateurs des comportements manquant de retenue, voire d'élégance.
Ce que j'ai vu samedi soir me laisse supposer que la capacité de réaction des garçons (j'ai du mal à dire hommes, tant nous relevions à nous seuls la moyenne d'âge au-delà de la majorité légale) est quand même fortement altérée par cette forme d'étonnement philosophique qui réside dans la contemplation d'une fille à poil. Bon, je prends une douche froide et je me couche.

Je t'embrasse,
E***

 
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Cher A***,


Nous philosophons beaucoup avec J*** sur l'avenir de notre civilisation : clonage, bioéthique, femmes à poil, nous sommes un peu perdus. Pour tout te dire, je crois avoir laissé une grande part de ma capacité de concentration dans cette hallucinante boîte de nuit. Je sais que je ne devrais pas m'offusquer du charmant spectacle qui nous a été spontanément proposé ce soir-là, mais il y a quelque chose que je n'arrive pas à comprendre, plus exactement à réduire. La chose est au premier abord facile à catégoriser en employant des termes vulgaires et désobligeants pour ces jeunes filles. Mais il y a dans cet événement une résistance à la vulgarité qui me laisse songeur, comme si ce qui s'était passé à ce moment-là dans cet endroit appartenait à autre chose, était en lui-même autre chose que deux filles ivres mortes dansant nues sur une table devant un parterre médusé regardant en silence.

J*** me dit que je parle trop de tout ça, je la boucle.
Je t'embrasse, à bientôt.
E***

 
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Cher J***

Je te préviens tout de suite pour éviter un nouveau message lassé sur mon répondeur, je parle encore du week-end chez A***.
Depuis quelques jours, je cherche à définir l'exacte impression que j'ai eu ce soir-là. Pas d'excitation en tant que telle, pas de sentiment de malaise (tu sais pourtant que je suis tout entier dévoué à éprouver honte et peine pour autrui, là rien), pas de réprobation morale (bon, c'est pas que je sois un être totalement moral, mais j'ai une connaissance du bien et du mal assez développé, voire trop pour vivre en 2005), pas de tristesse (pourtant le spectacle de ceux jeunes filles tellement offertes, sans défense car nues, livrées aux regards aurait de quoi attrister mais je n'ai rien ressenti de tel).
Je crois aujourd'hui que j'ai ressenti, tu vas rire, je te connais avec ton museau d'anarchiste espagnol, un sentiment de sacré, l'impression diffuse d'avoir assisté malgré moi non pas à une de ces manifestations internautiques d'un exhibitionnisme graveleux (tu sais, celles qu'il nous arrive d'évoquer après trop de demis) mais à une sorte de cérémonie païenne et décisive. Il y avait sur le corps de ces filles plus que nos regards, ce qu'elles offraient était autre chose que de la chair. Je dois y réfléchir.

Ton ami toujours confus
E***

 
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Cher A***,


J*** se moque de moi, sans doute t'a t-il déjà prévenu des théories que j'échafaude pour expliquer l'étonnant événement qui nous a vus rassemblé en cette fameuse nuit. Suis, si tu le peux, mon raisonnement et dis-moi si c'est moi qui cède au soliloque ou si je tiens là une raison plus profonde. Ne m'épargne pas je t'en prie.
Nous avons vu ces filles, mineures nous a t-il semblé, danser en riant, nues, debout sur une table devant une trentaine de garçons bouche bée, au milieu de la nuit dans cette boîte de province. Elles ont dansé, puis se sont arrêtées, sont descendues de la table pour se rhabiller et poursuivre leur soirée comme si de rien n'était.
Avons-nous assisté à un acte dégradant ? Cela aurait pu si elles y avaient été forcées. Tu me diras qu'on peut s'humilier de son plein gré, j'ai trouvé au contraire ces jeunes filles comme régénérées par cet acte, comme investies d'une autorité conférée par la transgression dionysiaque qui avait eu lieu. Une apologie du vice ? Ce fut en tous cas un vice bien doux à contempler et il n'y avait nulle invitation à participer : on a déjà vu apologie plus pressante. Alors quoi ? Qu'avons-nous vu ? Je disais à J*** (qui s'est moqué de moi, tu le connais) avoir la farouche impression d'avoir vu quelque chose de manifestement obscène, au sens étymologique du terme (je te le confie : "de mauvais augure") et non pas au sens qu'il a aujourd'hui dans notre langue, à savoir une manifestation à caractère grossièrement sexuel susceptible de blesser la délicatesse. J'ai vu dans cette nuit, j'ai vu dans ces jeunes filles un mauvais présage : j'ai vu le sacré nous frapper de stupeur.

Je dois réfléchir, je t'écris bientôt.
E***

 
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Cher J***


Je crois avoir convaincu A*** de mon point de vue, je sais bien que tu ne veux plus entendre parler de cette affaire, mais je pense être arrivé à un équilibre de pensée susceptible de te faire oublier nos divagations respectives.
Tout d'abord, je te parlais avant ton message peu amical de cette impression d'avoir assisté à quelque culte, d'avoir pris part à une cérémonie ou à quelque rite oublié dans cette boîte de nuit. C'est évidemment un peu ridicule compte tenu des circonstances. Mais tu admettras qu'il est tout de même miraculeux que deux filles nues dansant de façon provocante au milieu d'une trentaine de gars bourrés comme des coings puissent finir leur soirée en papotant sans que personne ne se permette un commentaire ou un geste déplacé, sans que même personne n'essaie de les draguer !
Comme toi, dans un premier temps, j'ai vu ces gamins habillés comme des stars de télé, comme toi j'ai pensé à l'importance de la pornographie en général dans notre société comme entreprise de dévoilement qui d'une certaine façon relativiserait l'exhibition du corps (d'autant plus que depuis qu'il est dangereux de se toucher sans être protégé, l'exhibitionnisme reste quand même le seul acte sexuel totalement sans risque), mais tu ne m'ôteras pas de l'esprit que ce soir là, nous sommes restés sans voix.
Je crois que, debout sur cette table, ces filles étaient des totems, des vénus, des idoles. Je crois que nous étions de fait prosternés devant elles. Je crois qu'elles nous faisaient peur, comme seul ce qui est sacré sait saisir d'effroi et que c'est pour cela que nous sommes tous, tels que nous sommes, repartis la queue basse. J'ai vu leur sourire que j'avais cru d'ivresse, il était de toute-puissance.

Je t'en prie, écris-moi.
Ton ami, E***

 
*
 

Cher A***,

J*** ne veux plus m'écrire ni me recevoir. Je ne sais plus que penser. J'ai l'impression d'avoir vécu quelque chose de décisif en votre compagnie mais les réactions de J*** et les tiennes (quoique plus modérées) me laissent penser que j'ai seul ressenti cette idée. Je dois être trop impressionnable, ou alors trop seul.
Je ne veux plus me souvenir que d'une seule chose : cette providentielle tempête de neige, lorsque nous roulions vers ta maison en revenant de cet endroit, en pleine nuit. Je me souviens des flocons dans les feux de ta voiture, de cette douce épaisseur qui recouvrait gentiment la route. Cette blancheur semblait cacher la laideur du monde. Elle semblait nous promettre quelque chose de neuf que, qui sait, nous aurons peut-être un jour la force de saisir.

Je t'embrasse, mon ami, j'espère te voir bientôt.
E***

 
 
 
 
EM
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