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1er octobre 2003 |
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Le drapeau de
Hong Kong rouge sang, avec sa fleur blanche éclatée
au milieu.
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5 octobre 2003 |
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La nuit, on
entend mieux le ressac de la mer. Les encres coulent des panneaux
publicitaires, elles se mélangent. Cette fois, c'est le ciel
qui enfle.
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7 octobre 2003 |
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Dans une chambre
d'hôtel à Kowloon, un jeune français attend
le sommeil près de la fenêtre. Longue errance de l'Australie
à la Corée, plongée dans la drogue, l'envie
de s'en sortir, les infos données pour remonter le réseau,
et finalement cette nuit au bout du monde, dans cette planque sous
la protection de la police. Près de la fenêtre, il
sent revenir son calme : Hong Kong ne dort pas non plus.
Dix ans plus
tard, dîner d'amis dans un restaurant à Soho. "
Vous me demandez si j'aime Hong Kong ? " Les lumières
dansent sur le visage de mon voisin de table. L'homme est étranger
mais ses enfants sont nés ici. " J'ai passé quinze
ans de ma vie dans cette ville. J'ai perdu mon fils dans cette ville."
Eclat jaune de la rue strié par les stores. Nous buvons encore.
Quelqu'un joue de la musique quelque part. Autour de nous, l'obscurité
s'étend. Brûlé vif : le châtiment réservé
par les triades aux indics.
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8 octobre 2003 |
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A minuit, les
tours s'éteignent. Plus d'éclairage de façade,
ne restent que les fenêtres. Plus de visages, rien que des
pupilles.
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10 octobre 2003 |
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" Hong
Kong ? Ce n'est plus ce que c'était. Il y a vingt ans, il
y avait un vrai esprit pionner ici, quelque chose dont on n'a plus
idée. " Le taxi monte et descend entre les tours d'Admiralty,
il nous ballotte. "Ceci dit, la carcasse est encore belle."
Sourire des passagers, traversé par un étrange frisson.
Nous filons sur l'échine de la ville. Les côtes se
dressent de part et d'autre, brillantes, immaculées.
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11 octobre 2003 |
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Ca m'apaise
de regarder les laveurs de vitres, il y en a beaucoup par ici. Ils
portent un uniforme bleu - immense building, minuscule serpillière
- ils passent tout au chiffon épais centimètre par
centimètre, cette vision m'apaise. Quelquefois, on voit des
hommes encordés se laisser glisser le long des tours, debout
sur une planche suspendue, laissant au passage une trace fine comme
de la bave d'escargot. De la rue jusqu'au ciel, deux lignes brillent.
Reflets de la mer et des nuages sur la paroi de verre, l'ombre des
hommes glisse au milieu de ces paysages changeants
+200 m,
+150 m, + 120 m
ils tiennent toujours le bras levé,
comme pour nous saluer. De temps en temps, ils suspendent leur course,
rincent leurs raclettes dans une solution savonneuse, puis ils continuent.
A Paris un
jour j'ai vu, couché sur le trottoir, un homme qui fumait
une cigarette. Vêtements sales et fripés, cheveux hirsutes,
il observait le ciel chargé. La fumée s'éleva
doucement, la pluie se mit à tomber. Alors l'homme lui tendit
son visage et ouvrit grand la bouche. Je suis assis dans ce Zambra
café - comme dans un hall d'attente - mais les cafés
d'attente, ça n'existe pas.
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12 octobre 2003 |
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Nouvelle nuit
d'insomnie. A quoi peut donc ressembler le visage de Wong Kar Wai
? Je n'en ai aucune idée. J'aurais pu choisir d'aller vivre
à Tokyo, Séoul ou Hong Kong. J'ai préféré
cette ville à toutes les autres à cause de ses films
et je n'en ai aucune idée. A Paris, dans le quartier latin
(il y a de cela presque dix ans maintenant), j'aimais regarder Tony
Leung déplier lentement son corps dans ces tons de bleu,
de rouge ou de vert acides qui ont baigné mon enfance au
Vietnam. Images saturées par les néons, le bruit,
la promiscuité, la couleur. Par le désarroi aussi.
Une espèce de silence, de grandeur à rebours, dans
un univers qui ne peut que le nier à chaque instant, en chacun
de ses points. Hong Kong ou le rêve d'une beauté impossible,
désespérée. Hong Kong intérieur murs.
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13 octobre 2003 |
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Dans les films
de WKW, il y a de longs plans séquences sur les rues de Hong
Kong ou sur les marchés la nuit. Les ampoules clignotent,
on voit des grands jets d'arrosage baigner longuement de grands
murs de carrelage blanc - eau et sang mêlés. Dans ce
désert, les hommes et les femmes ne se croisent même
pas, les femmes n'existent pas. On voit pourtant leurs longs cheveux,
leur profil pur, leurs yeux d'enfant remplir quelquefois tout l'écran.
Mais ce n'est qu'un mirage que les créatures d'ici perpétuent.
Ce sont des ombres, leur désir n'existe pas. S'il s'exprime,
c'est toujours travesti, à travers des jeux d'enfant (Chungking
Express), des larmes, des regards (Fallen Angels), ou
seulement le silence (In the Mood for Love).
Dans les films de WKW, les femmes sont investies d'une certaine
force mais on ne les comprend pas, on ne sait pas ce qu'elles veulent.
Il y a des rires, des étreintes mais pas de mots, jamais
aucun mot d'amour, et ce dialogue impossible se renoue de film en
film. A Hong Kong pourtant, tout est fait pour elles, les magasins
débordent : chaussures, sacs, accessoires, vêtements,
maquillage, etc. Et cependant, on ne sent jamais aucune vibration,
aucun désir - comme si elles se faisaient belles seulement
pour elles-mêmes, comme si elles ne pouvaient connaître
de l'amour que sa face narcissique. Etre une grande amoureuse :
dessein inconcevable pour une chinoise ?
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14 octobre 2003 |
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Hong Kong, c'est
l'éducation du regard par le saisissement. Un ami me disait
: " Cette ville est terrible, mais elle est graphique. "
Le film de Wong Kar Wai sur l'Argentine, c'est l'histoire d'un regard
nourri par Hong Kong qui va chercher de l'air au bout du monde et
parvient à la vision du sublime absolu : les chutes d'Iguazu.
Pour découvrir finalement, que vivre cerné par tant
de beauté est impossible. Retour sur une route droite et
nue mangée par la poussière, le vide éreintant,
les pylônes
Tony Leung finit par rentrer chez lui : du noir et blanc, on passe
soudain à la couleur, ce flux de couleurs extravagant qui
ondule à travers Hong Kong. Les chutes, métaphore
même de l'amour, du désir, de la beauté - violente,
impétueuse, dangereuse, élan vital. Mais ce lyrisme,
cette " chasteté ", écrit Christopher Doyle,
n'auraient pas été possible sans l'ombre colossale,
froide et pourtant nourricière de Hong Kong sur son oeil.
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21 octobre 2003 |
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La nuit est
blanche dans cette ville.
Quelques mois après mon arrivée à Hong Kong,
Leslie Cheung s'est jeté du haut du Mandarin Oriental et
j'ai reçu une lettre qui me disait : Tu te souviens ? Oui,
je me souviens. Quand je regarde les films de WKW maintenant, je
me souviens et la blessure est toujours là, intacte. Quand
je regarde les films de WKW maintenant, je reconnais les quartiers,
les rues, les marchés, il y a même des mots en cantonnais
que je comprends. Quand j'éteins la télévision
et que je regarde autour de moi, je vois que je suis à Hong
Kong et que c'est Paris, cette fois, qui est à l'autre bout
de la Terre. Cela fait bien longtemps que j'aurais pu le comprendre
- que j'avais quitté Paris pour oublier quelqu'un.
Quand je regarde ces films, je nous revois, main dans la main dans
la salle plongée dans le noir, et nous sortions bientôt
dans le froid, nous reprenions le vélo, nous allions faire
l'amour. Cette vie si lointaine aujourd'hui, presque impossible
maintenant, à se demander si c'est bien à moi que
c'est arrivé. L'Asie alors, c'était une toile de fond,
une couleur de peau, une éducation du goût, mais c'est
tout. En ce temps-là à Paris, il faisait un froid
glacial au bord de la Seine, nous pouvions voir notre haleine s'exhaler
dans la clarté des lampadaires tout en marchant.
Maintenant, je passe mon temps à lire des romans sur Hong
Kong ou Shanghai, où des groupes artistiques d'avant-garde
aiment à s'appeler " rive gauche." Je sais que
WKW tourne en ce moment même à Shanghai son dernier
film, dans le Bund, non loin du quartier français. Dans ces
romans dissidents, Paris apparaît comme une sorte de mirage,
le seul refuge qui reste en ce monde pour les écrivains,
les artistes, les intellectuels. Comme il m'arrive de lire quelquefois
dans la presse parisienne des articles de presse sur Gao Xinjiang,
François Cheng ou Shan Sa.
D'autres soirs, je vais prendre un verre au " 64 " à
Central. Ce café doit son nom à Tienanmen (4-06-89).
Au milieu du quartier expatrié de Lan Kwai Fong, coincé
entre des restaurants indiens, malaisiens et thaïlandais, c'est
un troquet de Bastille. Même comptoir massif, mêmes
affiches jaunies sur les murs, mêmes artistes aux visages
las, mêmes filles aux seins pointus. Un groupe joue dans l'arrière
salle des morceaux de jazz ou de soul. Passé un certain degré
d'ivresse et de fatigue, le silence, la nuit reviennent. C'est à
de telles heures que je pense aux films de WKW.
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10 novembre 2003 |
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Il y a un moment
que je n'ai jamais vu sur Hong Kong, c'est l'aube. Même lorsque
je veille, je m'endors toujours avant. Le va-et-vient incessant
des voitures a quelque chose d'apaisant, de rassurant. C'est comme
d'être assis au bord d'une rivière et d'écouter
l'eau couler. Plus encore : il y a une forme de tristesse dans cette
ville si démesurée que c'est comme de vivre près
des chutes d'Iguazu, des chutes humaines. La foule si dense que
c'est un flot continu qui dévale l'espace, torrent aveugle
et fou, si puissant qu'il finit par se consumer dans son propre
élan. Hong Kong ou la pureté du mouvement.
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11 novembre 2003 |
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Hong Kong à
marée haute, à marée basse.
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12 novembre 2003 |
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Le visage de
quelqu'un, sa voix surtout. Les inflexions cachées de sa
voix, les nuances profondes. Chacun mène, au milieu des guerres
collectives, la seule guerre possible à son échelle.
C'est à la couleur seule de leurs voix que je reconnais mes
amis, mes amours. J'ai passé des nuits entières à
écouter cette ville, à me remplir d'elle. Peut-être
avec les années, je finirais par oublier à quoi elle
pouvait ressembler lorsque j'y vivais. Mais sa voix, je ne peux
l'oublier.
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Shangaï, 22 novembre 2003 |
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J'aurai toujours,
quoi qu'il arrive, une forme d'adoration pour toi. C'est la base
de notre relation. Le travail que tu fais t'absout d'avance de tout
le reste, et tu le sais. Pour lui, tu oublies le temps, l'espace,
les gens, tu oublies jusqu'à ta propre vie. Alors je t'attends.
Je t'attends comme je n'ai jamais attendu auparavant. Sans désir,
sans impatience, je m'amuse à t'attendre. Finalement, j'ai
passé presque tout mon temps à regarder des lustres,
le premier tout en cristal au plafond de ce vieil hôtel de
Shanghai, le second composé de verres disposés en
cercles, suspendu au-dessus du comptoir de ce restaurant. J'ai regardé
l'horloge s'éclairer peu à peu dans la nuit, du haut
de cette tour de pierre qui domine tout le fleuve, les façades
noires, le plancher de bois sombre, les lampes d'or, les orchidées
rose foncé, cette fille qui se cache derrière ses
cheveux, les serveurs effacés, efficaces, moi-même
enfin, perdu dans mes pensées
C'étaient peut-être
les eaux du fleuve, toujours plus lourdes avec les heures, c'étaient
peut-être les pierres sculptées, noircies, souillées
du Bund, ou ces fleurs aux formes entêtantes, l'éclat
doux des lampes et leurs reflets sur le plancher ciré, ce
mélange amer de noir et d'orange dans lequel je me laissai
baigner.
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Shangaï, 23 novembre 2003 |
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Shanghai n'est
pas une ville, c'est une ville-monde. 20 millions d'habitants. On
peut y rouler pendant des heures sans en voir la fin. Les grues
à Shanghai sont des oiseaux de Préhistoire qui se
reposent dans la brume à l'ombre des grands ponts. C'est
un immense chantier qui s'étend entre deux fleuves : d'un
côté, l'Europe en démolition, de l'autre, l'Asie
future, construite sur le même rêve de grandeur mais
en plus dément.
Côté Bund, les corridors s'étiolent derrière
les façades victoriennes. Des sacs plastiques bouchent l'entrée
des escaliers. Une lampe à pétrole éclabousse
de ses lueurs un palier où s'entasse toute une famille. Un
portier dort à l'ombre d'un porche, entre deux candélabres.
Vélo rouillé, linteaux verdis, marbres fissurés.
Une colonne corinthienne se dessine sous du linge à sécher,
des perches de bambous pointent vers le ciel comme autant de lances.
La foule traverse ces décors en rangs compacts, visages parfois
pointus (pommettes hautes, yeux ronds et rieurs des mongols), parfois
plus empâtés (ceux des chinois du sud) - faces, corps
et bâtiments en morceaux, tous ces morceaux se propulsant
en avant comme animés d'une seule volonté.
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Shangaï, 25 novembre 2003 |
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C'est peut-être
à cause de tout ce verre sur les tours de Pudong que même
les fleuves à Shanghai ont l'air d'être de métal.?
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Shangaï, 26 novembre 2003 |
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La concession
française. Jardins, grilles de fer forgé, balcons,
et même du lierre grimpant. Pour la première fois depuis
longtemps, j'entends le vent dans les arbres. Douceur d'un soleil
d'hiver. Oui, c'est la France ici et c'est la Chine : palmiers mêlés
aux châtaigniers! Au détour d'une rue, un pan de mur
jaune percé d'une fenêtre à montant de bois
- une couette bleue et des cages d'oiseaux s'y balancent au milieu
des fleurs. Plus loin, une façade mangée de mousse,
sur laquelle du linge s'égoutte. Un homme rentre chez lui
en bicyclette. Sa femme l'attend sur le seuil de la porte, debout
à côté d'un monceau de gravats, ce sont les
ruines des maisons voisines.
Cette petite chaise au milieu de la foule, bien calée sur
ses quatre pieds de rotin, m'observe avec une expression amusée.
Plus tard, c'est la rencontre avec un lampadaire parisien. Une odeur
de patates douces grillées flotte dans l'air. Piliers, statues,
fresques et mosaïques luttent sans répit pour continuer
à exister. Shanghai, cette Angkor Vat de notre temps.
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Shangaï, 27 novembre 2003 |
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Je voudrais,
pour habiller son âme, acheter dans un atelier de couture
de la ville deux cheongsam : l'une sombre et vénéneuse,
l'autre éclatante. Quant au bleu de mes rêves, il ne
lui irait pas.
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Shangaï, 28 novembre 2003 |
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J'ai touché
le mur rouge et vert sous sa pellicule de plastique. Couleurs chaudes,
organiques qui s'effritent en poudre fine sous mes doigts, la couleur
même de mes songes. Puis j'ai touché sur le sol les
grands carreaux blancs et noirs de mes cauchemars d'enfant. Quatre
gigantesques colonnades encadrent un hall désert : Ce n'est
pas un hôtel ici, ce n'est même pas une banque, c'est
un tombeau, un mausolée. Des ouvriers y découpent
des planches, du verre, du plastique. On les voit quelquefois avaler
de la soupe en silence, assis le long de grandes tables de bois.
Il y a même une petite fille qui court toute seule dans cet
immense couloir et disparaît dans l'obscurité - les
gens sont gentils ici mais ils ont de drôles de sourires -
Le sous-sol est tapissé de broches de métal ou de
néons rouges comme des fers chauffés à blanc.
Il y a aussi un bar rond comme un uf. A l'entrée de
l'édifice, il n'y a même pas de porte, juste une lourde
toile peinte en trompe l'oeil cachant un ascenseur qui ne mène
nulle part, et gardée par deux cerbères.
Rentré
à mon hôtel, je m'assois dans cette petite pièce
au fond de ma chambre. Elle a quelque chose d'inquiétant
et pourtant, elle a deux fenêtres. L'une donne sur un mur,
l'autre sur une cour. Aucun meuble, juste une chaise peut-être
posée là pour que l'on puisse observer à loisir
le rayon de soleil posé sur le plancher. J'écoute
les bruits de la rue mais mon regard est irrésistiblement
attiré à l'intérieur, vers ma chambre coupée
en deux par ce mur percé d'une seule fenêtre. Je comprends
soudain la fonction de cette fenêtre : me voici aux premières
loges pour assister à l'ultime spectacle - celui de ma propre
vie. Alors je me tourne, et j'attends.
J'attends toujours.
La scène est vide.
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Shangaï, 28 novembre 2003 |
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Jazz bar. Le
corps de la chanteuse est une statue d'ébène dont
la beauté ici ne peut se comprendre. Nous ne la quittons
pas des yeux, cette figure de proue dressée au dessus du
zinc. Bar noir et bleu. L'éclat sourd des lampes basses se
réfléchit sur sa peau. Au fur et à mesure que
la nuit avance, sa voix se fait plus grave, plus profonde. Nous
parlons. Tu me dis par exemple que Hong Kong comme New York ou Amsterdam
est un port, que c'est pour cela que tu peux y vivre. Je hoche la
tête mais les mots ne me viennent pas. Ta présence
signifie beaucoup trop pour moi.
J'ai en partie
commencé à écrire ces chroniques à cause
- non pas de toi - mais de ton travail. Maintenant que nous sommes
tous deux réunis dans ce bar, les Hong Kong stories s'achèvent,
je le sais. C'est aussi que j'ai tellement dit ma ferveur pour Hong
Kong et si peu dit d'où me venait le besoin d'écrire
sur cette ville. Pour toi aussi, Hong Kong a été une
sorte de longue antichambre au bout de laquelle tu t'es mis à
travailler. Je suis maintenant assis à côté
de toi dans cette pièce. Antichambre : pièce faite
pour attendre. Si étrange de penser que l'on peut concevoir
des pièces pour cette seule activité. Tu me dis encore
d'autres choses et je ris, les autres rient aussi. Nous sommes entourés,
la chanteuse est si belle, tu le dis, tu le répètes,
je suis heureux, comblé, mais au fond de moi, je me sens
attendre je ne sais quoi. Et je sens que tu attends aussi.
La première
fois que tu es venu vers moi, tu portais un sac bourré de
livres. Tu m'as dit en rigolant : " C'est pour attendre. "
Je t'ai répondu : " Moi aussi, j'aime les livres, mais
je ne pourrais pas en porter autant. " Or sans le savoir, j'ai
aussitôt commencé à attendre. Non pas seulement
une, deux ou trois heures, mais bientôt des après-midi,
des matinées, des jours entiers. Au début, je croyais
t'attendre, toi. Puis je me suis rendu compte que j'attendais en
fait depuis des années. Nous sommes dans ce bar, tu discutes
avec les uns et les autres, tu t'en vas, tu reviens, tu applaudis,
tu fais le pitre,. Puis tu as tout à coup dans les yeux ce
regard particulier. Un homme te raconte sa vie, tu la partages avec
lui de tout ton cur. Mais ce qui vient te nourrir au plus
profond de toi, c'est la vibration des couleurs et l'espace autour
de sa douleur, tu la perçois intensément et je le
sens. Alors je regarde ton visage que cette attente d'une vie a
dévoré. Il n'y a rien que tu puisses faire pour moi.
Concentrer
sur son regard sur un seul motif, enregistrer les courbes d'un corps,
d'un visage, d'un il, portion par portion, comment elles se
déploient puis s'altèrent. Il y a dans de telles images
un amour désespéré. Les choses qui passent,
les fixer dans ce qu'elles ont d'éphémère.
Fugitive beauté. Soie mouchetée des fantaisies à
la WKW. Nuit passée dans un bar de Shanghai. Dire que ce
n'était pas à Hong Kong mais à Shanghai. Cette
ville est à elle seule un musée des passions, le musée
de toutes les passions humaines. Au coeur de la Chine future, cette
cité, nerveuse et fossilisée.
Et toi, tu
es humain, tellement humain, jamais je n'aurais cru qu'on pouvait
vivre si longtemps dans la société des hommes avec
un cur aussi nu que le tien.
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Shangaï, 1er décembre 2003 |
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Minuit sur le
Bund. Une voiture arrêtée sur l'avenue déserte.
Je ne sais pas si tu pourras entrer, dit-il. Le maquillage va nous
prendre deux ou trois heures. On fera peut-être un essai plus
tard cette nuit. Mais je ne pense pas que tu pourras entrer. Avec
elle, c'est spécial, tu sais. Même les assistants ne
seront pas autorisés à la voir. Il n'y aura qu'elle
et la caméra. Tu comprends, le look, c'est ce que nous avons
de plus secret. Les lumières dansent dans le taxi. Ton regard
m'ouvre comme un fruit mûr. Demain, je rentre à Hong
Kong.
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| PVK |
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