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On ne reste que
cinq heures dans cet hôtel
Je tire à moi la couverture
jetable
Les rizières ! Je vole au-dessus d'un océan
de brins verts étincelants bordé de montagnes en pains
de sucre, sur des kilomètres
Les rizières, à
n'en plus finir ! Les vois-tu aussi, Carole ? Le Vietnam éternel,
là, sous nos yeux ! Ne lâche pas ma main
Nous survolons
la campagne de Hoa Lu et les petites figures courbées sur les
brins de riz ne nous voient pas, elles ne se redressent pas pour nous
dire bonjour. J'aimerais leur dire
Te souviens-tu de ma voisine
sur le vol Saigon-Hanoï, celle qui était assise en tailleur
sur son siège et qui me disait que nous semblions en lune de
miel tous les deux ? Elle nous proposa de nous prendre dans son taxi
pour aller au centre-ville. Et cette autre, te rappelles-tu, dans
le train de nuit de Ninh Binh à Hué, qui te parlait
tout le temps, un coude posé sur ta cuisse, heureuse d'être
gentille avec toi, même si tu ne comprenais pas un traître
mot de ce qu'elle voulait te dire ? Et les autres
les familles
qui dorment sur une paillasse dans la réception des hôtels
dont elles ont la gérance (et c'étaient des hôtels
corrects, oui). Nous en avons vu beaucoup ces derniers temps, des
hôtels, avec Carole
Chaque fois poser son corps sur le
lit, brancher la climatisation, attendre que la température
descende, que le ventilateur sèche la sueur, que la fraîcheur
apaise notre fatigue, dormir, comme ici à l'hôtel de
transit.
Chez Aeroflot, ils sont vraiment nostalgiques. Je croyais que cela
s'arrêtait aux symboles, la faucille et le marteau qu'ils n'ont
pas retirés de leur logo, des choses de cet ordre ; mais non,
cela va plus loin, comme cet hôtel où l'on conduit les
passagers qui ont attendu des heures assis sur des marches ou allongés
sur les sièges en fer des couloirs de l'aéroport. Les
faces blêmes des salariés de nuit, payés au lance-pierre,
abandonnés dans le chaos de la nouvelle économie russe.
Les Vietnamiens ont importé de Chine le communisme de marché
; ici, ils ont inventé le libéralisme mafieux d'Etat.
Malheur aux pauvres et vogue la galère
Nous avions l'impression
que la fonctionnaire des douanes qui regardait nos passeports avait
la jaunisse. C'était peut-être l'éclairage
Décidément, cet hôtel de l'Amitié entre
les Peuples (Soyuz, avec des majuscules en langue de bois) m'inspire
des pensées bien moroses. Il n'est pas si mal cependant. C'est
vrai que la réceptionniste peinturlurée et décolletée,
le visage un peu vérolé et la bouche définitivement
fermée au mouvements zygomatiques, serait plus à sa
place dans un bouge de la rue Saint-Denis ; que le papier-peint se
décolle
mais bon, nous dormons quelques heures dans un
lit propre, avec une température supportable
C'est que,
voyez-vous, les lieux anodins, dans certains pays qui sont à
peine sortis de la " tragédie de l'histoire ", me
sont suspects. J'ai toujours l'impression que sous la fraîche
couche de normalité ruisselle encore le sang des peuples martyrs,
de tous ces Russes broyés par la machine absurde de la bureaucratie
totalitaire, par exemple
Quand nous traversions la Rivière
des Parfums par le vieux pont de Hué, rénové
depuis quelques années, je repensais aux foules en panique
gravissant les poutrelles d'acier déchiquetées par les
bombardements pendant l'offensive du Têt. C'était quand
? En 1968, il y a moins de quarante ans
Le napalm
Les
horreurs de la guerre de libération
Le patriotisme me
semble parfois une invention expressément inventée pour
faire souffrir les peuples.
L'impression est renforcée quand on y pense sur un transat,
au bord de la piscine d'un grand hôtel
Nous sommes bien,
là, ne trouves-tu pas ? Des enfants viennent nous voir, ils
croient que nous sommes des clients de l'hôtel. Nous avons seulement
payé cinq dollars pour avoir accès à la piscine,
nous sommes en visite au Saigon Morin à Hué, au Continental
à Saigon
D'ici, il semble que rien n'a changé.
Pourtant
Quand les Français se sont installés
à Saigon en 1862, la ville comptait 10000 habitants. C'était
un " misérable village de bambous " posé sur
un marais infesté de moustiques et traversé par une
rivière nauséabonde. Cinquante ans plus tard, Saigon
était une des plus belles villes d'Extrême-Orient, dont
témoignent encore quelques villas plus qu'à moitié
dissimulées par la crasse, des échoppes immondes, les
misères et les destructions d'une interminable guerre de libération.
Cela fait sourire les Cambodgiens. Ils ont vu partir les Français
sans qu'un seul coup de feu ait été tiré. C'est
vrai qu'en matière d'horreur et de libération, ils se
sont bien rattrapés ensuite.
Les voyages rendent sceptique en matière historique, apparemment.
C'est le sentiment national (l'illusion du sentiment national ?) qui
s'estompe. La Libération
Même à Paris nous
avons eu notre libération. C'est sûr que si les Parisiens
étaient restés chez eux, les Allemands seraient partis
quand même
Mais sans quelques morts, apparemment l'Histoire
ne se fait pas. A Paris, on a mis une plaque pour chaque Parisien
tué alors qu'il avait cru bon d'empoigner un fusil pour descendre
un Allemand avant qu'il ne parte. Cela fait quelques centaines de
plaques. A Hanoï, si les Vietnamiens avaient eu l'idée
baroque de faire la même chose, ils auraient pu paver toute
la ville. Avec cinq millions de pavés patriotiques.
Décidément, on ne dort pas bien à l'hôtel
Soyuz. Le transit passe mal, permettez-moi l'expression. On garde
du Vietnam de beaux souvenirs mais peut-être un peu douloureux
tout de même. Te rappelles-tu cette française que nous
avons rencontré dans le delta du Mékong ? Elle voulait
adopter un enfant vietnamien. Elle disait que c'était peut-être
à cause de son père, décédé aujourd'hui,
qui avait fait la guerre d'Indochine et qui, selon sa mère,
avait eu un enfant d'une Vietnamienne. Il avait voulu les faire venir
en France mais elle avait refusé, elle était restée.
Elle n'était pas la seule. Elle ne serait pas la seule. Les
abords de l'hôtel Rex, à Saigon, où logeaient
les officiers américains, étaient truffés de
bars à filles, très jeunes, malades
Futures mères,
futurs orphelins de l'histoire du patriotisme.
La souffrance ne dure pas, et la mort n'existe pas
La leçon
d'Epicure devant la plage de Nha Trang
Le Sailing Club, "
le meilleur bar du Vietnam ", îlot de luxe hédoniste,
phare du renouveau économique
Le Tam-Tam Café
d'Hoi An
Lieux plus fabuleux encore que les grands hôtels,
car sans solution de continuité avec le pays réel, à
même le trottoir, pieds de nez parfaitement insolents au totalitarisme,
à la répression, commémoration permanente de
la faillite du communisme à l'orientale
Cependant, couvrant ces quelques éclats, ces moments d'ivresse,
alors que j'ai quitté Hanoï et que je dors quelques heures
à l'hôtel Soyuz, ce sont les rizières éternelles
qui défilent indéfiniment sous mes yeux, clairsemées
de chapeaux coniques penchés sur les brins verts, ce paysage
qui semble devoir survivre à toutes les folies de l'Histoire
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| DH |
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