Transit Hôtel Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
On ne reste que cinq heures dans cet hôtel… Je tire à moi la couverture jetable… Les rizières ! Je vole au-dessus d'un océan de brins verts étincelants bordé de montagnes en pains de sucre, sur des kilomètres… Les rizières, à n'en plus finir ! Les vois-tu aussi, Carole ? Le Vietnam éternel, là, sous nos yeux ! Ne lâche pas ma main… Nous survolons la campagne de Hoa Lu et les petites figures courbées sur les brins de riz ne nous voient pas, elles ne se redressent pas pour nous dire bonjour. J'aimerais leur dire… Te souviens-tu de ma voisine sur le vol Saigon-Hanoï, celle qui était assise en tailleur sur son siège et qui me disait que nous semblions en lune de miel tous les deux ? Elle nous proposa de nous prendre dans son taxi pour aller au centre-ville. Et cette autre, te rappelles-tu, dans le train de nuit de Ninh Binh à Hué, qui te parlait tout le temps, un coude posé sur ta cuisse, heureuse d'être gentille avec toi, même si tu ne comprenais pas un traître mot de ce qu'elle voulait te dire ? Et les autres… les familles qui dorment sur une paillasse dans la réception des hôtels dont elles ont la gérance (et c'étaient des hôtels corrects, oui). Nous en avons vu beaucoup ces derniers temps, des hôtels, avec Carole… Chaque fois poser son corps sur le lit, brancher la climatisation, attendre que la température descende, que le ventilateur sèche la sueur, que la fraîcheur apaise notre fatigue, dormir, comme ici à l'hôtel de transit.
Chez Aeroflot, ils sont vraiment nostalgiques. Je croyais que cela s'arrêtait aux symboles, la faucille et le marteau qu'ils n'ont pas retirés de leur logo, des choses de cet ordre ; mais non, cela va plus loin, comme cet hôtel où l'on conduit les passagers qui ont attendu des heures assis sur des marches ou allongés sur les sièges en fer des couloirs de l'aéroport. Les faces blêmes des salariés de nuit, payés au lance-pierre, abandonnés dans le chaos de la nouvelle économie russe. Les Vietnamiens ont importé de Chine le communisme de marché ; ici, ils ont inventé le libéralisme mafieux d'Etat. Malheur aux pauvres et vogue la galère… Nous avions l'impression que la fonctionnaire des douanes qui regardait nos passeports avait la jaunisse. C'était peut-être l'éclairage… Décidément, cet hôtel de l'Amitié entre les Peuples (Soyuz, avec des majuscules en langue de bois) m'inspire des pensées bien moroses. Il n'est pas si mal cependant. C'est vrai que la réceptionniste peinturlurée et décolletée, le visage un peu vérolé et la bouche définitivement fermée au mouvements zygomatiques, serait plus à sa place dans un bouge de la rue Saint-Denis ; que le papier-peint se décolle… mais bon, nous dormons quelques heures dans un lit propre, avec une température supportable… C'est que, voyez-vous, les lieux anodins, dans certains pays qui sont à peine sortis de la " tragédie de l'histoire ", me sont suspects. J'ai toujours l'impression que sous la fraîche couche de normalité ruisselle encore le sang des peuples martyrs, de tous ces Russes broyés par la machine absurde de la bureaucratie totalitaire, par exemple… Quand nous traversions la Rivière des Parfums par le vieux pont de Hué, rénové depuis quelques années, je repensais aux foules en panique gravissant les poutrelles d'acier déchiquetées par les bombardements pendant l'offensive du Têt. C'était quand ? En 1968, il y a moins de quarante ans… Le napalm… Les horreurs de la guerre de libération… Le patriotisme me semble parfois une invention expressément inventée pour faire souffrir les peuples.
L'impression est renforcée quand on y pense sur un transat, au bord de la piscine d'un grand hôtel… Nous sommes bien, là, ne trouves-tu pas ? Des enfants viennent nous voir, ils croient que nous sommes des clients de l'hôtel. Nous avons seulement payé cinq dollars pour avoir accès à la piscine, nous sommes en visite au Saigon Morin à Hué, au Continental à Saigon… D'ici, il semble que rien n'a changé. Pourtant… Quand les Français se sont installés à Saigon en 1862, la ville comptait 10000 habitants. C'était un " misérable village de bambous " posé sur un marais infesté de moustiques et traversé par une rivière nauséabonde. Cinquante ans plus tard, Saigon était une des plus belles villes d'Extrême-Orient, dont témoignent encore quelques villas plus qu'à moitié dissimulées par la crasse, des échoppes immondes, les misères et les destructions d'une interminable guerre de libération. Cela fait sourire les Cambodgiens. Ils ont vu partir les Français sans qu'un seul coup de feu ait été tiré. C'est vrai qu'en matière d'horreur et de libération, ils se sont bien rattrapés ensuite.
Les voyages rendent sceptique en matière historique, apparemment. C'est le sentiment national (l'illusion du sentiment national ?) qui s'estompe. La Libération… Même à Paris nous avons eu notre libération. C'est sûr que si les Parisiens étaient restés chez eux, les Allemands seraient partis quand même… Mais sans quelques morts, apparemment l'Histoire ne se fait pas. A Paris, on a mis une plaque pour chaque Parisien tué alors qu'il avait cru bon d'empoigner un fusil pour descendre un Allemand avant qu'il ne parte. Cela fait quelques centaines de plaques. A Hanoï, si les Vietnamiens avaient eu l'idée baroque de faire la même chose, ils auraient pu paver toute la ville. Avec cinq millions de pavés patriotiques.
Décidément, on ne dort pas bien à l'hôtel Soyuz. Le transit passe mal, permettez-moi l'expression. On garde du Vietnam de beaux souvenirs mais peut-être un peu douloureux tout de même. Te rappelles-tu cette française que nous avons rencontré dans le delta du Mékong ? Elle voulait adopter un enfant vietnamien. Elle disait que c'était peut-être à cause de son père, décédé aujourd'hui, qui avait fait la guerre d'Indochine et qui, selon sa mère, avait eu un enfant d'une Vietnamienne. Il avait voulu les faire venir en France mais elle avait refusé, elle était restée. Elle n'était pas la seule. Elle ne serait pas la seule. Les abords de l'hôtel Rex, à Saigon, où logeaient les officiers américains, étaient truffés de bars à filles, très jeunes, malades… Futures mères, futurs orphelins de l'histoire du patriotisme.
La souffrance ne dure pas, et la mort n'existe pas… La leçon d'Epicure devant la plage de Nha Trang… Le Sailing Club, " le meilleur bar du Vietnam ", îlot de luxe hédoniste, phare du renouveau économique… Le Tam-Tam Café d'Hoi An… Lieux plus fabuleux encore que les grands hôtels, car sans solution de continuité avec le pays réel, à même le trottoir, pieds de nez parfaitement insolents au totalitarisme, à la répression, commémoration permanente de la faillite du communisme à l'orientale…
Cependant, couvrant ces quelques éclats, ces moments d'ivresse, alors que j'ai quitté Hanoï et que je dors quelques heures à l'hôtel Soyuz, ce sont les rizières éternelles qui défilent indéfiniment sous mes yeux, clairsemées de chapeaux coniques penchés sur les brins verts, ce paysage qui semble devoir survivre à toutes les folies de l'Histoire…

 
DH
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