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Personnages :
Apparaissent
sur scène :
Flora, aînée
des 3 surs. 41 ans, mariée, deux enfants dont Fabien.
Henry, troisième frère. 34 ans, célibataire.
A racheté la maison familiale à la mort des parents.
Blandine,
deuxième sur. 32 ans, récemment mariée,
enceinte de 3 mois.
Francis, deuxième frère. 36 ans, marié, 6 enfants.
Jean, le plus jeune des frères. 28 ans, célibataire.
Fabien, fils aîné de Flora. 23 ans.
Arnaud, meilleur ami de Henry. 34 ans.
Elodie, sur d'Arnaud. 27 ans.
N'apparaissent
pas sur scène :
Margot, troisième
sur. 30 ans, mariée.
Régis, époux de Margot. 33 ans. Ramasseur d'ordures.
Benjamin, aîné des frères. 38 ans, marié,
1 enfant.
Grand salon. Au fond à gauche une fenêtre haute aux
croisées blanches, munie d'un store intérieur blanc.
Au fond à droite, une commode haute, massive, dont les portes
s'ajustent mal. La porte côté cour donne sur le reste
de la maison, notamment sur l'entrée. La porte côté
jardin donne sur un petit couloir puis la cuisine. Devant la haute
fenêtre, tourné vers la salle, un canapé en
cuir marron aux accoudoirs droits. Devant l'armoire, tourné
vers la salle, un fauteuil du même modèle que le canapé.
A côté, une petite table ronde en bois blanc vernie
couleur chêne, sur laquelle est posé un vieux téléphone
gris à cadran.
La pièce est décorée de couleurs sombres, pauvrement
éclairée de lampes hautes aux abat-jour sales. Les
meubles et les bibelots sont un mélange de rustique campagnard
et de bon marché clinquant terni par les années, respirant
le vieux et la misère, assemblés sans goût.
Au mur, entre l'armoire et la fenêtre, un crucifix en bois
sombre.
Blandine
est assise sur le canapé, au plus près du centre de
la scène, calée contre l'accoudoir. Elle porte une
jupe en flanelle grise couvrant le mollet, un corsage blanc et un
châle en crochet rose. Elle tricote.
Flora tourne le dos à la salle. Elle regarde par les stores
de la fenêtre du fond. Elle porte une robe noire sévère,
serrée à la taille d'une ceinture noire, un châle
noir sur les épaules. Ses cheveux noirs sont ramenés
sur le haut de la nuque en un chignon très strict.
FLORA : Ca y
est. Le voilà qui rentre. Il est à peine deux heures
de l'après-midi et il a déjà fini sa journée.
Et il n'a même pas ramassé nos ordures ! (Elle se
retourne) Cette fois-ci, Blandine, nous le tenons ! Il a oublié
nos poubelles ! C'est la faute professionnelle ! Attends un peu
qu'il parte au bistrot et je téléphone illico au maire
! Ah, je savais bien qu'il finirait par faire un faux-pas ! (Elle
retourne à la fenêtre) Non, non, il est bien rentré
Je vais téléphoner au maire pour lui signaler et lui
dire que je ne veux plus qu'il s'occupe de notre rue
Non,
je lui dirai qu'il ne s'occupe plus des poubelles
Ca sera
déjà ça de pris. Si je n'arrive pas à
les faire déménager, qu'on cesse de dire que mon beau-frère
est ramasseur d'ordures
Même ça, il n'arrive
pas à le faire correctement
Ma pauvre Margot. Tu vas
peut-être finir par comprendre que j'avais raison quand je
te disais de ne pas épouser ce type.
JEAN (entre dans la pièce par la gauche ; il est habillé
d'un pantalon noir évasé aux coutures satinées
et pailletées, chemise verte à fleurs vert foncé,
largement ouverte, veste en velours violet, sourcils épilés,
fond de teint visible) : Ah ! Blandine ! Ma petite Blandine
! C'est la catastrophe ! La catastrophe ! Impossible de mettre la
main sur mon chapeau. Tu ne l'aurais pas vu, par hasard ? Ca n'est
pas possible
J'étais certain de l'avoir laissé
sur mon lit, dans la chambre là-haut, tu sais ? Cette maison
est trop grande, un vrai labyrinthe
Quelle idée d'avoir
racheté un truc pareil, je te jure. Je ne comprends pas Henry.
Enfin, c'est son problème, pas vrai ? On ne l'a pas forcé.
Ca n'aurait tenu qu'à moi, j'aurais tout envoyé promener
et j'aurais acheté un petit deux-pièces à Paris,
du côté de Saint-Paul. J'ai justement un ami qui vend
le sien. Dommage que je n'aie pas de quoi sinon
D'ailleurs,
pour être tout à fait franc, je me demande s'il ne
nous a pas un peu
tu vois ? Arnaqués, le frérot,
au moment du partage. Je suis sûr qu'elle valait plus que
ça, cette maison. Ah ! Elodie (entre Elodie par la droite,
dans une tenue très jeune, très fraîche)
Elodie, écoute, c'est la catastrophe. Impossible de mettre
la main sur mon chapeau. Tu ne l'aurais pas aperçu, par hasard
?
ELODIE : il ressemble à quoi, ce chapeau ?
JEAN : Oh, un truc assez simple, noir. Avec des grands rebords,
comme ça, et un ruban vert tout autour. Je l'ai choisi exprès,
à cause de la chemise. Ca n'est pas possible, quelle heure
est-il ?
ELODIE : Deux heures, pourquoi ? Tu pars où, habillé
comme ça ?
JEAN : Deux heures, mon Dieu ! Patrick va arriver dans une minute
et je n'ai pas mon chapeau. Non, ça n'est pas possible, il
ne faut pas qu'il entre ici. Elodie, tu peux me rendre un service
? Si jamais il sonne à la porte, retiens-le dehors, dis-lui
que je descends tout de suite.
ELODIE : Il ressemble à quoi ?
JEAN : Mais je viens de te le dire ! Tout noir, avec des rebords
et
ELODIE : Non, pas le chapeau, Patrick.
JEAN : Oh pour ça tu le reconnaîtras. De toutes façons,
je ne vois pas bien qui d'autre pourrait sonner à cette porte.
Où ai-je bien pu fourrer ce satané chapeau ? (Il
sort par la droite, en grommelant.)
ELODIE : Blandine, est-ce que je peux te parler ? (Toutes deux
jettent un regard inquiet vers Flora, qui continue à épier
par la fenêtre. Elodie s'assoit à côté
de Blandine qui pose son tricot sur ses genoux. Elle se tient droite,
les jambes serrées. Elodie l'imite, légèrement
tournée vers elle. Elle parle à voix basse.) Voilà.
Je ne sais pas trop à qui en parler. Il y a bien mon frère,
mais c'est mon frère, tu comprends ? Je veux dire, c'est
un homme. Et puis c'est son meilleur ami, je veux dire, c'est le
meilleur ami d'Henry.
(Au nom de Henry, les deux femmes tournent la tête vers
Flora. Puis elles se regardent et se détournent aussitôt,
gênées. Entre Henry, par la droite. Habillé
vieux chic, pantalon à pinces et pull à col roulé.
Il marche d'un pas ferme et lourd. Physique athlétique, visage
dur et affirmé, gestes patauds.)
HENRY (va droit à la table ronde, soulève le téléphone
; parle entre ses dents) : Foutu portefeuille. Je l'ai pourtant
bien laissé là ! J'ai téléphoné
d'ici et comme
(se tournant vers les deux femmes, à
voix haute) Ah ! Elodie ! Dis-moi, je cherche mon portefeuille.
Tu ne l'aurais pas vu, par hasard ?
ELODIE (balbutiant) : Ton
Votre
portef
ton portefeuille
noir ?
HENRY : Oui, noir. Je n'en ai qu'un. Comment le sais-tu ? Tu ne
l'as pas vu ? Je l'ai laissé là, près du téléphone,
il n'y a pas une demi-heure. Cette baraque est trop grande, on perd
tout, et puis il y a trop de passage. Franchement. Qu'est-ce que
tu fais là, au fait ?
ELODIE (totalement désemparée) : Euh, ça
n'est pas moi, enfin, c'est Arnaud, c'est Arnaud qui
Il a
voulu
Alors moi comme je
(Elle s'interrompt, se lève et sort en courant de la pièce,
par la gauche.)
HENRY : Arnaud qui quoi ? Arnaud est ici ? Mais où ? Depuis
quand ? Attends, tu pars où, là ? (Il se tourne
vers Blandine qui n'a pas bougé, les mains posées
à plat sur son tricot, les yeux baissés) Mais
qu'est-ce qui lui prend ? Blandine, tu n'as pas vu mon portefeuille,
des fois ?
FLORA : Ca y est ! (Elle se retourne) Ca y est, je te l'avais
dit ! Dix minutes pour se changer et hop ! il est parti ! Ca, il
va encore aller au bistrot.
HENRY : Qui ça ?
FLORA : Qui ça mais qui ça mais Régis, bien
sûr ! Ton cher beau-frère, le mari de ta sur
Margot, tu te souviens ? Mais non, tu ne fais attention à
rien, toi. A part ta petite personne
HENRY : Bonjour Flora ! Content de te voir. Tu es passée
prendre le café ? Quelle surprise
FLORA : Oh, ça va bien, hein ! Je me demande ce que tu ferais
si je n'étais pas là pour prendre soin de cette maison.
Et de cette famille, d'ailleurs. Pendant que tu vaques à
Dieu sait quoi, tout le village ne parle que de nous. Une famille
de poubelleux, voilà ce qu'on en dit ! De poubelleux et d'ivrognes
! Il paraît qu'il était encore au bistrot hier soir,
à jouer à son satané tiercé. Parce qu'il
y a ça, en plus : il joue ! Si encore il gardait ses sous
Mais d'après le père Pintard, il aurait payé
à boire à tout le monde ! Il a gagné une jolie
somme à ce qu'on raconte
Plus de 500 euros !
HENRY : Mais comment tu sais tout ça ?
FLORA : Comment, comment, je m'intéresse, figure-toi. Il
faut bien, pendant que ta sur étale notre honte partout
dans le village. (Henry hausse les épaules.) Tu vois,
même ça tu t'en moques ! Il pourrait au moins lui offrir
une robe décente, mais non ! Il préfère offrir
à boire à ses ivrognes de copains ! 500 euros, tu
te rends compte ? Quand je pense que mon Pierre met presque deux
semaines à gagner autant
Il n'y a de la chance que
pour les crapules.
HENRY (il regarde sous la table, puis sous le canapé)
: Tu ne peux pas leur foutre la paix, non ? Qu'est-ce que tu lui
reproches, à Régis ? Il ne fait rien de mal. Et Margot
ne s'en plaint pas, que je sache
FLORA : Evidemment, elle n'ose pas. C'est insupportable de les avoir
comme ça, à côté. Tous les jours. (A
ces mots, Henry se redresse, la regarde et rit, l'air outré.)
Dire que c'est notre sur. Il a fallu qu'ils viennent habiter
là. Ah, c'est pas moi qui viendrai pleurer le jour où
les propriétaires les expulseront. Je ne sais pas comment
tu fais pour rester dans cette maison, avec ce type juste en face.
(Elle retourne à la fenêtre.)
HENRY : Arrête un peu et dis-moi plutôt si tu n'as pas
vu mon portefeuille. (Entre Arnaud ; plus petit qu'Henry mais
soigné de sa personne, distingué.) Arnaud, justement
je te cherchais. Elodie m'a dit que tu étais là.
ARNAUD (sourire goguenard, les mains dans les poches) : Tu
as perdu quelque chose, on dirait.
HENRY (retourne les coussins à côté de Blandine)
: Ben oui, mon portefeuille. Tu ne l'aurais pas vu ? Tu vois bien
à quoi il ressemble :
ARNAUD et HENRY (en même temps) :
noir
ARNAUD (Henry s'est tu) :
en cuir usé, assez
gros, comme s'il y avait beaucoup de cash à l'intérieur.
Et des papiers. Beaucoup de papiers.
HENRY (s'avance vers lui) : D'accord. Qu'est-ce que tu en
as fait ?
ARNAUD : Pourquoi j'en aurais fait quelque chose de spécial
?
HENRY : Arrête un peu, tu crois que je ne vois pas ton air
? Donne-le-moi, maintenant. (Il s'avance jusqu'à le toucher.)
ARNAUD (se recule en sortant le portefeuille de sa poche)
: Beaucoup de papiers. Apparemment, tu connais beaucoup de monde,
dis-moi
HENRY : Quoi ! Tu as regardé dedans ! Tu as fouillé
dans mes affaires !
ARNAUD : Il fallait bien que je sache à qui il appartenait.
Je n'ai pas trouvé de carte d'identité. Par contre,
j'ai trouvé les coordonnées d'une certaine Natasha..
HENRY (ils se poursuivent dans la pièce) : Rends-moi
ça !
ARNAUD :
19 ans, blonde et bien faite
HENRY : Arnaud arrête ça tout de suite ! Ca ne te regarde
pas !
ARNAUD :
habitant Paris mais disposée à se déplacer
HENRY (menaçant, cette fois) : Arnaud !
ARNAUD :
disposée à beaucoup de choses, apparemment,
si on la paye bien.
HENRY (lui arrache le portefeuille des mains) : Et ferme
ta gueule ! Est-ce que je me mêle, moi ?
ARNAUD : Oh là ! Monsieur est chatouilleux sur le chapitre,
dis-moi
Voilà, le voilà ton portefeuille ! Evite
de le laisser traîner n'importe où. Surtout avec des
choses pareilles dedans, si tu ne veux pas qu'on les voit.
HENRY (vérifie fébrilement le contenu) : Il
n'y a que toi, je te signale, pour lire ce qui ne t'appartient pas
Fouille-merde, va
ARNAUD : Et alors ?
HENRY : Alors quoi ?
ARNAUD : Ben alors ? La jeune Natasha ?
HENRY : Mais tais-toi, enfin ! (Il jette un coup d'il inquiet
vers Flora, qui regarde toujours à la fenêtre et a
ignoré l'incident.) Viens dans la cuisine, je vais t'expliquer
ARNAUD : Va nous faire du café, j'ai un mot à dire
à ta sur d'abord.
HENRY (inquiet, s'exclamant) : Quoi ? Qu'est-ce que tu lui
veux à ma sur ?
ARNAUD : Mais non crétin ! (A voix basse) Pas à
elle ! A Blandine !
(Henry sort par la droite en haussant les épaules.)
ARNAUD : Dis-moi, Blandine
(Elodie entre par la gauche)
Ah tu es là ! Où étais-tu passée ?
ELODIE : Euh
je te cherchais
ARNAUD : Ah bon ? Tu as des choses à me dire ?
ELODIE : Et bien oui, enfin non
enfin j'en parlais avec Blandine
quand Henry
(elle s'interrompt)
ARNAUD (regarde sa sur puis Blandine qui a repris son tricot
; comprend) : Ah non ! Ah non ! Pas ça ! J'ai déjà
dit ce que je pensais là-dessus !
ELODIE : Mais tu ne sais même pas
ARNAUD : Oh si je sais ! Oh si je sais bien ! Et c'est non, tu m'entends
! Non et non ! Henry est mon meilleur ami, mais je ne le laisserai
jamais sortir avec ma sur.
ELODIE : Mais
ARNAUD : Pas de mais. Il n'est pas fréquentable, je suis
bien placé pour le savoir. Et ne me demande pas pourquoi.
Pas fréquentable un point c'est tout. Pas par des jeunes
filles comme toi, en tous cas. Pas par ma sur. (Il sort
par la gauche.)
(A ce moment, le téléphone sonne. Une fois, deux
fois. Blandine a levé les yeux de son travail. Elodie et
elle se regardent. Sonnerie. Flora se retourne, regarde à
droite, à gauche. Finalement, excédée, elle
se dirige vers l'appareil.)
FLORA : Personne pour répondre au téléphone
! Evidemment. (Elle décroche.) Allo oui
Non,
sa sur
Flora, qui d'autre voulez-vous
Oui
Ah, bonjour monsieur le maire, justement vous tombez bien, j'allais
vous appeler. (Avec un mauvais sourire) A propos des poubelles,
figurez-vous. Et bien oui, il faut bien en parler, apparemment les
gens que vous payez pour ça ne font plus leur travail
C'est comme je vous le dis, aujourd'hui nous n'avons pas été
ramassés (coup d'il triomphant autour d'elle)
Comment ça, vous êtes au courant. Déjà
? Dans ce cas j'espère bien
(Silence plus long,
sourcils froncés) Normal ? Qu'est-ce que vous voulez
dire par : c'est normal ? Je vous dis que nous n'avons pas été
ramassés
Comment, quelles plaintes ? Quelles relances
? Ecoutez, je vous appelle pour vous signaler que
D'accord,
vous m'appelez pour me signaler que mes poubelles n'ont pas été
ramassées -ce que j'avais noté, merci bien- et
Oui, vous appelez mon frère, mais vous nous connaissez depuis
assez longtemps pour savoir que mon frère est incapable de
gérer la maison
Bref, vous reconnaissez vous-même
que vos employés
Bon d'accord, ce ne sont pas vos employés.
On ne va pas s'en sortir si vous ergotez comme ça à
chaque phrase
Je ne le prends pas sur ce ton, mais je trouve
un peu fort que vous trouviez " normal " que
Hein
?
Quels impôts locaux ? Oui, ceux de la localité,
ça va, merci, je ne suis pas idiote, mais je ne vois pas
ce que ça a
Mais comment voulez-vous que je sache s'il
les a payés ou pas, monsieur le maire, je vous répète
que nous n'avons pas été ramassés comme nous
l'aurions dû et je vous prie de bien vouloir
(Longue
explication au bout du fil ; gestes d'impatience, soupirs exaspérés
de Flora) Bon, bien, écoutez, je vais voir de quoi il
en retourne. Si Henry me confirme qu'il a oublié de régler
cette petite facture -il ne s'agit au pire que d'un oubli, nous
sommes bien d'accord- nous tâcherons de régler ce contretemps
aussi vite que possible
Sous huitaine si vous voulez, ça
prendra le temps qu'il faudra, en attendant j'exige que
Mais
si, je dis bien j'exige
Comment cela, je n'ai rien à
exiger, mais monsieur le maire, je vous rappelle que
(Hurlement)
Un quoi ?
Ah bien ça
Ah bien ça
On nous y reprendra à voter pour vous, monsieur Rougeot.
Quand je pense que notre famille
Ecoutez
Et bien c'est
ça, envoyez votre huissier, tous les huissiers que vous voulez,
et vous verrez comment nous les recevrons, nous !
C'est ça,
bien le bonjour chez vous ! (Elle raccroche violemment. Pendant
la conversation, Elodie s'est éclipsée et Blandine
a repris son tricot. Elle est complètement recroquevillée
dans le canapé.) Ah ça ! (Flora crie, hors
d'elle-même.) Non mais tu as entendu ? Tu as entendu comment
ce petit
Cette espèce de
mon Dieu, il faut que
je me calme, je vais devenir vulgaire
Non mais
Les huissiers
! Ce Rougeot nous menace des huissiers ! Il peut dire adieu à
son fauteuil de maire, celui-là ! Et tout ça à
cause de ce Régis. Mais il faut que ça cesse, tu m'entends
! Ca n'a que trop duré, Blandine ! Trop duré ! Il
faut faire quelque chose ! (Avec un soupir d'exaspération
elle se détourne et revient à la fenêtre. Entre
Fabien, par la gauche.)
FABIEN (regarde autour de lui d'un air soucieux et pressé.
Aperçoit sa mère à la fenêtre, s'arrête
net ; danse d'un pied sur l'autre) : Maman ? (Pas de réaction)
Moman ? (Toujours rien. D'une voix de bébé)
Moomaannn !
FLORA : Tu ne vois pas que je réfléchis, non ? Qu'est-ce
qu'il y a ? Qu'est-ce qui t'arrive encore ? Ecoute, j'ai plus important
que tes petits problèmes pour l'instant. Ton oncle et ta
tante continuent à faire des leurs, figure-toi. Figure-toi
qu'il refuse désormais de ramasser nos poubelles (elle
crache ce dernier mot d'un ton plein de mépris). C'est
pourtant bien la seul chose qu'il sache faire
Au lieu de ça,
il nous attire des histoires à la mairie et nous menace d'huissiers.
Et évidemment, ton oncle ne fait rien.
FABIEN : Je ne comprends rien. Quel oncle ?
FLORA : Quel oncle, mais Henry bien sûr.
FABIEN : Tonton Henry refuse de ramasser nos poubelles ?
FLORA : Mais non, espèce d'idiot ! Régis refuse de
ramasser nos poubelles ! Et Henry ne fait rien pour l'en empêcher.
Où plutôt pour le forcer. Bref, peu importe, toujours
est-il que c'est à moi de trouver une solution, comme d'habitude.
Alors tu comprends, tes petits problèmes
Excuse-moi
mon chéri, pour le coup je crois que ça attendra.
Mais il n'aura pas un sou, tu m'entends ? Pas un sou ! Hors de question
que nous déboursions un seul centime pour entretenir la honte
de la famille !
(Elle sort de la pièce par la gauche, à grands
pas, en maugréant.)
FABIEN (s'assoit à côté de Blandine)
: Au fond, c'est peut-être toi que j'aurais dû venir
voir en premier. Au moins, tu ne vas pas m'étriper dès
la deuxième phrase. Alors que Maman
(Il soupire.
Après quelques secondes)
Voilà. Tu comprends,
tout ça c'est de sa faute. C'est vrai, si elle ne m'avait
pas forcé à faire des études de médecine
Moi, tout ce que je voulais, c'était être écrivain
Je m'en fous, moi, de soigner les gens. D'autant que la plupart
du temps, ça sera pour un rhume ou une bronchite ou la grippe
de l'hiver. Voire juste parce que madame Michu a envie de se plaindre
à quelqu'un et que ça fait vingt ans que son mari
et ses enfants ne l'écoutent plus. Non, moi ce que je veux
justement, c'est qu'on m'écoute. Ah bien sûr, c'est
moins noble que médecin, hein, mais franchement, qu'est-ce
qu'on en a à foutre, de la noblesse ? Quelle noblesse, d'abord,
la noblesse de qui ? La noblesse du Bon Dieu, pour qu'il nous sauve
quand on arrivera la-haut ? Non, j'y crois pas, à toutes
ces conneries (Blandine se signe, effrayée). Moi,
je veux des femmes maintenant. Et comme je ne peux pas faire chanteur
de rock, écrivain, ça me paraît bien. Bref,
puisqu'on parle de femmes, voilà ce qu'il se passe.
Tu comprends, Blandine, c'est bien beau de ce dire qu'on va faire
écrivain. Mais faut encore que ça rapporte. Pour le
moment, je suis à peu près tranquille, tant que maman
continue à me payer ma chambre d'étudiant et mes frais
d'étude. Mais quand elle va découvrir que je ne suis
même pas inscrit aux examens de juin, ça va changer.
Et d'ici là, j'ai intérêt à avoir trouvé
une solution de remplacement.
Alors j'ai essayé, tu sais. Faudrait pas croire que j'ai
décidé comme ça de but en blanc de me lancer
dans le porno parce que j'aimais ça ou quoi. Non, j'ai tenté
d'autres choses. J'ai envoyé des articles à des revues
littéraires, des nouvelles, même un recueil de poèmes
Et puis rien
Que des refus
Je m'étais dit Fabien,
si en mars tu n'as toujours rien décroché, tant pis,
tu fais n'importe quoi mais tu trouves un truc qui se vend. Le temps
de le vendre on sera bien en juin
Avec dans l'idée,
déjà, de faire dans le sexe, c'est vrai. C'est vrai,
ça, je peux pas dire, dès que j'ai pensé alimentaire,
j'ai pensé sexe.
Et puis j'ai vu cette annonce dans un magazine. Une maison de production
cherchait des idées originales pour des " scénarios
coquins ". Je me suis dit, ça je peux le faire. C'est
vrai, un scénario de cul, c'est jamais que du remplissage
entre deux scènes (Blandine ferme les yeux et pose ses
mains sur sa bouche). Il y a deux mois, j'ai tenté ma
chance. Et tiens-toi bien : ça a marché !
Mais bon. Jusque là c'est surtout des bonnes nouvelles. Il
y avait le risque que maman l'apprenne mais je pouvais utiliser
un pseudo. Non. C'est après que les choses se compliquent.
Moi, tu comprends, pour mon histoire j'ai utilisé un lieu
que je connaissais bien. Ici (Blandine tressaille). Ben oui,
c'est logique, non ? Je connais la maison depuis que je suis tout
petit. En même temps ça n'est pas chez mes parents
Tu imagines un peu, un film porno qui se passe chez tes parents
? (Il rit, parle désormais sans regarder Blandine qui
se signe à tours de bras.) Avec l'orgie finale dans le
salon, sur le canapé où ta mère venait s'allonger
pour faire la sieste l'après-midi
Et une séance
de sodomie sur la table de la cuisine, là où tu prends
ton petit-déjeuner tous les matins
Bref, le film se
passe ici, du moins dans le scénario. Du moins, la maison
que je décris, c'est celle-ci. Et voilà que le producteur
a décidé de venir tourner ici
Tu imagines un
peu, Blandine ? Je ne suis pas dans la
ARNAUD (rentre par la droite, suivi de Henry) : Bravo en
tous cas. Sympathique. Et ça fait longtemps que tu fais ce
genre de trucs ? Je veux dire, si ça date du lycée,
tu aurais au moins pu m'en faire profiter.
HENRY : Mais non, pas au lycée, il faut toujours que tu exagères
tout.
ARNAUD : Je n'exagère rien. Quand on avait 18 ans, je ne
t'ai jamais vu avec une seule fille. Moi je pensais que, tu vois
bien
(Il fait un geste)
HENRY : Ben justement, la branlette, tu sais, au bout d'un moment
ARNAUD : Oui mais quand même
Des putes, d'accord, mais
des mecs
HENRY : Je n'ai jamais dit ça !
ARNAUD : Non, c'est vrai, tu ne l'as pas dit
HENRY : Très bien.
ARNAUD :
mais tu l'as fait.
HENRY : Je n'ai jamais dit ça ! C'était un travelo
! Et je l'ai mis dehors dès que je m'en suis aperçu
!
ARNAUD : Mouais. C'est une question de temps. Un jour, on te retrouvera
au lit avec Jean.
HENRY : Jean ?
ARNAUD : Ton frère, crétin. Quand je pense que ma
sur
HENRY : Attends, comment ça mon frère ? Comment ça
ta sur ?
ARNAUD : Oh arrête ! Tu ne vas pas me dire
FRANCIS (entre par la gauche) : Fabien, mon garçon
(Arnaud et Henry sursautent en réalisant simultanément
la présence de Francis et de Fabien). Je me douterais
bien que je te trouverais ici. Tu n'aurais pas vu ta mère
?
FABIEN (très inquiet, en hurlant presque) : Ma mère
? Pourquoi ma mère ? Qu'est-ce que tu lui veux à ma
mère ?
FRANCIS : Calme-toi, je ne vais pas la manger. C'est à propos
de ton oncle. Figure-toi qu'il fait des siennes.
FABIEN (calmé) : Ah oui ! Je sais, maman m'a vaguement
expliqué. Il paraît qu'il refuse de ramasser nos poubelles.
FRANCIS : Nos poubelles ? Qu'est-ce que tu racontes ? Je ne te parle
pas de ça, je te parle du
de leur
enfin du "
divorce ", quoi
FABIEN : Quoi ? Ils veulent divorcer ?
FRANCIS : Oui, tu imagines ! Un divorce, dans la famille ! C'est
hors de question, vous comprenez tous ! Un divorce, mon Dieu ! (Il
se signe.) J'ai essayé de lui faire entendre raison,
je lui ai dit " Benjamin "
FABIEN : Benjamin ?
FRANCIS : Et bien oui, ton oncle Benjamin. Tu te souviens de lui,
non ? Alors je lui ai dit " Ecoute Benjamin, je t'aime beaucoup,
tu es mon frère. Et c'est précisément pour
ça qu'il est de mon devoir (c'est ce que je lui ai dit
: de mon devoir) de t'empêcher de faire une chose pareille.
Tu ne sais pas ce que ça coûte, un divorce ?
FABIEN : Ah ça, c'est pas donné, c'est sûr.
FRANCIS : C'est au minimum dans les dix, vingt années de
purgatoire, un divorce. Dans le meilleur des cas, quand ça
n'est pas toi qui veux divorcer ! Mais là, dans son cas à
lui, c'est
Ca peut aller jusqu'à
jusqu'à
l'excommunication ! (Blandine et lui se signent ensemble)
Mon Dieu, quelle horreur. Pourquoi ? Mais pourquoi le Seigneur nous
impose-t-il ça à nous ?
HENRY : Ecoute, Francis, je ne suis pas certain que cette histoire
nous regarde.
FRANCIS : Comment ça, ça ne nous regarde pas ? Mais
enfin, Henry, c'est notre frère ! Nous devons aider notre
prochain comme nous-même, Henry. Est-ce que tu sais ce que
tu risques, si tu n'aides pas ton prochain ?
HENRY : C'est ridicule.
FRANCIS : Ah, ne vas blasphémer, par-dessus le marché
! On ne peut pas laisser faire ça. C'est notre devoir de
chrétien. Alors voilà, j'ai réfléchi.
Comme il n'a pas l'air de vouloir changer d'idée, je me suis
dit, il n'y a pas trente-six solutions. Il faut le faire interner.
HENRY et FABIEN : Interner ?!
FRANCIS : Oui, je me suis renseigné, tout ce dont on a besoin,
c'est de deux certificats médicaux et de notre signature.
Avec ça, on peut demander l'internement psychiatrique.
HENRY : Mais ça ne va pas ! Benjamin n'est pas fou !
FRANCIS : C'est toi qui le dis. Moi, ça fait longtemps que
je pense qu'il ne va pas bien. Tu ne te souviens pas de la fois
où il a voulu tuer papa ? (Il se signe.)
HENRY : Mais enfin, Francis, c'était un accident !
FRANCIS : C'est ce qu'il a toujours dit, mais je n'y ai jamais cru.
Un fusil de chasse, ça ne part pas tout seul.
HENRY : Il avait 9 ans, bon sang ! Et la balle est passée
à deux bons mètres !
FRANCIS : C'est bien ce que je dis, ça ne date pas d'hier,
ses accès de folie. Et puis il y a eu cette autre histoire,
quand il a démoli l'armoire du salon. Soi-disant qu'il voulait
la déménager et qu'elle était trop lourde
Mais j'étais là, moi. Je l'ai vu s'acharner sur ce
pauvre meuble. Une véritable crise de démence. En
vérité c'est pour son bien. Benjamin a une nature
violente et il est incontrôlable. Tout le monde le sait. Une
armoire qui venait de nos grands-parents. Et qui valait une fortune,
même si la question n'est pas là.
HENRY : Francis, tu veux que je te dise, je crois que c'est toi
qui ne tournes pas rond. On va y réfléchir, calmement.
Viens dans la cuisine, j'ai fait du café. Arnaud, vieux,
tu nous excuses : affaires de famille
ARNAUD : Oh, ne t'inquiète pas, j'ai eu mon compte pour aujourd'hui.
D'ailleurs, nous devons y aller. Personne n'a vu ma sur ?
(Il sort par la gauche.)
HENRY : Allez Francis, viens par là, on va causer.
FRANCIS : Si tu veux, mais pour moi c'est tout vu. Tu ne te rends
pas bien compte : cette armoire, c'était au moins du Louis
XVI
(Ils sortent par la droite.)
FLORA (entrant par la gauche) : Mais où se cache-t-il
donc ? Henry ? Henry ? Personne n'a donc vu Henry ?
FABIEN : il vient de partir dans la cuisine, avec Francis. Il te
cherchait, d'ailleurs.
FLORA : Henry ?
FABIEN : Non, Francis. Tu sais, maman, je crois que Henry a raison
: il est complètement frappé.
FLORA : Henry ?
FABIEN : Mais non, Francis ! Figure-toi qu'il veut
FLORA : De quoi je me mêle, d'abord ? Pour qui tu te prends
à juger comme ça ton parrain ? C'est des affaires
de grandes personnes, ça ne te regarde pas.
FABIEN : Maman, j'ai 23 ans.
FLORA : Et alors ? Tu crois que ça fait de toi un homme ?
Tu pourras dire quelque chose le jour où tu auras un métier.
Qu'est-ce que tu fais là, d'ailleurs ? Tu n'as pas mieux
à faire ? Tu n'as pas un examen à réviser ?
Tu ne deviendras pas docteur en te tournant les pouces, mon fils.
Allez ouste ! Au travail ! Du vent ! Je dois parler à ta
tante. Entre grandes personnes.
(Fabien sort en haussant les épaules.)
FLORA : Bien. Blandine, j'ai bien réfléchi et j'ai
trouvé une solution. Heureusement que je suis là.
Le seul moyen de s'en débarrasser, c'est de les exproprier.
(Blandine ouvre des yeux effarés.) Oh, bien sûr,
tu vas me dire, c'est très joli comme idée mais ma
petite Flora, comment comptes-tu t'y prendre ? Et bien ça
n'est pas difficile. Le curé, lui, ne peut rien refuser à
la famille. Et ça n'est pas un ingrat, comme ce moins que
rien de Rougeot. La paroisse a besoin d'un nouveau presbytère.
Il se trouve que la maison de ta sur, dans le temps, était
le presbytère du village. Elle a été abandonnée
pour des questions de salubrité, je crois, mais rien qui
ne s'arrange avec quelques petits travaux auxquels nous nous ferons
un devoir de prêter main forte
Bref, tu saisis : la
paroisse fait parvenir une demande écrite pour récupérer
ce qui lui appartient. La mairie n'a pas le droit de refuser. Et
hop, le tour est joué. (Elle retourne à la fenêtre
et reprend son observation.) Du moins, si je peux faire une
chose, ils n'habiteront plus en face de chez nous. Avec un peu de
chance, ils ne trouveront pas à se reloger dans le village
et seront obligés de partir. (Elle a un rire mauvais.
Puis, après un silence de quelques secondes, elle soupire.)
Et ces ordures qui s'entassent devant la maison ! Il n'y aura donc
personne pour nous en débarrasser ?
Rideau.
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