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Je vous l'ai
déjà dit : je me déplace souvent, je me déplace
beaucoup. Egalement, je me sens déplacé. Je serai bien
en peine de vous dire s'il s'agit là d'un fait exprès
ou d'une inversion tragique de ma capacité d'être sans
cesse au bon endroit. Toujours est-il qu'au soir, lorsque je devrais
dormir déjà depuis de longues heures -j'en sais qui
dans l'instant où leur tête s'appuie sur l'oreiller s'engagent
dans un sommeil sans rêve qui ne cesse qu'au bruit du réveil,
je tuerai quelquefois pour ce privilège- je sens soudain, au
détour d'une anodine digression préparatoire à
mon endormissement, remonter avec un bruit de siphon quelque épisode
abominable de mon passé pourtant court, un épisode où
j'ai troqué cette liberté de mouvement contre le fait
coûteux de paraître déplacé.
Je ne sais pas vous mais moi seul dans mon lit je me couvre parfois
de la plus grande honte. Quand mon esprit, dans ce cas strictement
indépendant et, n'ayons pas peur de mots, malintentionné
(n'a t-il jamais entendu parler de l'oubli celui-là ?) me fait
revivre une de ces situations, membre permanente d'une petite liste
privée et inavouable de ce que j'ai fait de pire, j'éprouve
un tel sentiment de malaise qu'il me faut ouvrir les yeux, me redresser
et chasser de toutes mes forces l'intrus pour reprendre un cours de
rêverie plus adapté, c'est-à-dire à la
fois industrieux et héroïque, en tous cas décisif.
La honte. Quelle horreur de vous parler de ça. Ce sentiment
lorsque je l'éprouve me gèle le cur. A un tel
point qu'on pourrait sans doute construire un bonhomme de neige de
taille moyenne avec mes poumons. Nous ne sommes censés éprouver
de honte que dans le regard d'autrui : on m'a vu faire ce que j'ai
fait et je ne m'en relèverai jamais (c'est dingue ce que la
honte a pu coucher comme honnêtes hommes). C'est faux : mes
pires hontes n'ont plus de témoin, j'en suis le seul dépositaire.
Ces quelques épisodes qui restent inscrits comme à l'acide
dans ma mémoire se sont passés pour la plupart il y
a quelques temps déjà, avec pour récipiendaires
des gens qui ont largement disparu de ma vie et qui ne se sont dans
la majorité des cas rendus compte de rien, ou si peu, ou ont
avec mansuétude gommé de leur mémoire ma réflexion,
mon attitude ou mon acte. Pourtant, moi, je ne trouve aucun moyen
de me débarrasser de ces souvenirs et je préfèrerais
crever plutôt que de m'en ouvrir à quiconque. Ces histoires
honnies surgissent à leur envie, pas toujours au soir, parfois
au débotté en pleine conversation avec mes proches amis
(ceux qui n'ont jamais eu honte de moi, j'ai fait disparaître
les autres) me causant sans apparente raison une rougeur de jeune
fille. Au lit ou en public, il vous faut alors vous concentrer pour
raccrocher un fil d'idées plus plaisant, sous peine de quitter
votre chambre ou la conversation de vos amis pour aller arpenter les
rues, solitaire et masqué d'un sac en papier enfilé
sur la tête, en hurlant " je vous en prie, je vous demande
pardon ".
Atroces questions : combien de personnes pourraient vous dire "
lui, je me souviens ! Je me demande encore comment il lui est possible
de sortir de chez lui : figurez-vous qu'un jour, il y a quinze ou
vingt ans de ça, à un ami dont le père venait
de mourir, il lui dit comme ça
" Argh. Quant à
ceux des mes amis qui pourraient vous raconter des horreurs que j'ai
faites ou dites sans que je ne m'en sois rendu compte ou pire, je
le sais mais bon, j'espère que c'est passé inaperçu.
Vous vous rendez compte ? Moi qui pose au sacré chic type.
Argh à nouveau, celle-là est trop abominable, je préfère
l'oublier. Celle-ci est plus amusante : combien de fois ai-je vécu,
sans m'en rendre compte ou sans y prêter attention, un moment
de honte absolue qui en ce moment même tient éveillée
et pantelante une personne dont je ne me souviens ni du nom ni du
visage ? Cet événement qui, là - maintenant,
lui glace ou lui fait bouillir le cur, lui fend la cervelle
comme un caillot de poison, je ne l'ai même pas ressenti. A
vrai dire, je me souviens assez peu de moments invraisemblables où
des amis ou des passants prirent honte comme on prend conscience :
d'un coup, à la manière d'une combustion spontanée.
Je prie pour que ce tout cela soit parfaitement réciproque.
Il n'empêche que la dizaine de mes hontes personnelles continuent
à briller telle une constellation qui illuminerait le ciel
de ma profonde stupidité.
" Mais qui est ce con qui a parlé ? " me suis-je
souvent demandé alors que tous les regards se tournaient vers
moi avec colère ou embarras, avec amusement ou mépris.
Je me souviens de ces épisodes honteux, chacun tel un bloc
de pierre qui m'est étroitement lié, qui m'entrave,
qui m'est attaché au cou comme autant de poids morts et calcinés
qui me hantent, qui me couleront, qui me mèneront au fond lorsque,
étouffé une bonne fois pour toutes, je me jetterai pour
en finir dans la Mer Méditerranée après m'être
déchiré le visage, quand même mes cheveux voudront
dissimuler aux yeux des hommes cette face cramoisie et méchamment
bienveillante et qu'on retrouvera exorbitée au bout d'un corps
humide et lesté de gros galets d'une matière visqueuse
sur lesquels on pourra lire, en lettres nettes et calligraphiées,
: " EM hoc fecit ". Un peu comme Raskolnikov, les bonnes
raisons de s'en faire en moins, remplacées par des mesquineries
et des bêtises, ce qui, vous en conviendrez, est tout de même
moins pousse-au-crime qu'un meurtre. Alors le pire ce sera ce moment
où je n'aurai plus besoin de me souvenir de quoi que ce soit
pour sentir dans mon ventre ou autour de mon cou cette crispation
doucereuse, quand nul épisode inavouable ne viendra perturber
mon ego, quand ces lourdes pierres de goudron ne serreront plus ma
gorge mais que mon corps lui même sera empli de cette matière,
que je ressentirai la honte simplement d'être moi et de faire
de que je fais. A ce moment là, je crois que rien d'autre ne
restera possible qu'un rêve solitaire et sanglant.
Ceci dit, rien que de vous avoir parlé, je me sens un peu mieux.
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