On meurt toujours seul Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
Ca s'est passé l'année dernière. C'est dire si je n'aurais pas dû m'occuper de cette affaire, étant en retraite depuis 18 ans. C'était l'objectif que je m'étais fixé dans la vie : partir en retraite. Je n'ai pas compté mes heures ni mes efforts mais j'y suis parvenu. A 71 ans, j'ai remis mon étude de notaire, et je suis parti à la pêche pour de bon. Finis les procès, les actes et les ennuis de toutes sortes, j'en avais assez d'avoir affaire à mes semblables. Qu'ils se débrouillent entre eux. Désormais, je ne m'occuperais plus que de poissons. Et de ma femme.
Mais je connaissais Nicolas Alois depuis quarante ans. Quand il est arrivé dans notre petite ville, il n'avait rien. Il venait de quitter son pays pour chercher fortune. Il traînait en remorque sa femme et leurs deux enfants. A 45 ans, il a tout recommencé. Il a ouvert une petite affaire de maçonnerie qui a marché du tonnerre de Dieu. Il n'y a que les hommes du Nord pour savoir construire correctement. Par chez nous, qu'est-ce que vous voulez, les hommes n'ont pas assez de conscience. Ils bâclent leur travail. Quelle importance ça peut avoir, au fond ? On ne s'occupe pas trop de notre maison, par ici. Avec le temps sec comme il est, on n'a pas besoin de se bâtir des forteresses pour être à l'abri. Les belles maisons sont, plus que partout ailleurs, l'affaire des riches. Quand un artisan comme Nicolas Alois s'installe dans la région, il est assuré d'avoir le gratin en matière de clientèle, le genre de bonhomme qui ne regarde pas à la dépense, ou même s'il y regarde, il y comprend si peu que c'en est indécent. En 50 ans de carrière Nicolas a amassé une véritable fortune. J'en sais quelque chose, j'étais chargé de l'administrer. C'est le seul client que j'aie gardé après mon départ en retraite. Au fond il était devenu mon unique ami et je crois que j'aurais craint de le perdre sans le prétexte des affaires.

Mais l'année dernière, quand il a senti qu'à 95 ans il commençait à perdre pied, que sa santé ne s'améliorait pas, qu'elle ne s'améliorerait plus, il a pensé à l'euthanasie. Il m'en a parlé aussitôt.
" De quoi j'ai besoin pour me faire euthanasier, maître ? "
" D'un chirurgien, d'un certificat médical, de votre accord écrit et d'un témoin reconnu. Vous êtes sûr ? " J'ai posé la question, malgré tout. On avait beau continuer à simuler les relations professionnelles, lui m'appelant maître et moi lui donnant du vous, ça me faisait un choc de le voir sur le départ.
" Ah ! Maître ! Vous n'imaginez pas ce que c'est de se voir dépérir comme ça. Regardez-moi : il y a cinq ans encore j'étais fringuant comme un jeune premier et aujourd'hui je ne peux même plus marcher. Je reste cloué dans ce lit toute la journée. Je ne me lève que pour pisser et prendre ma douche. J'ai pas envie d'en arriver au point où je ne saurai plus rester propre tout seul. Et puis, ma femme est morte, alors franchement… C'est quoi au juste un témoin reconnu ? "
J'ai soupiré. Je me doutais qu'on en arriverait là. " Quelqu'un de votre parenté directe. Ou bien une personne mandatée. " " Comme vous par exemple ? " " Ah non, moi, j'ai pris ma retraite. " " Mais, maître, ça n'a rien d'officiel, cette retraite. Ca n'existe plus ces choses-là. Tout ce que vous avez fait, c'est vendre votre cabinet. Pour les autorités vous êtes toujours en exercice, puisque vous êtes vivant. " " Nicolas, j'aimerais au moins que vous ne me demandiez pas ça. Vous choisissez l'euthanasie, soit. Je ne suis pas à votre place, après tout, si c'est aussi insupportable que vous le dites… Mais au moins, ne me demandez pas de signer. " " Et à qui voulez-vous que je demande ? " " Je ne sais pas moi, vous avez des enfants, non ? "

Il s'est mis à rire, du fond de son fauteuil-lit. Un rire voilé qui l'a laissé sans souffle. " Des enfants ? Par pitié, maître, vous savez très bien… " " Je ne sais rien du tout, Nicolas. Vous n'en parlez jamais. Votre fille, bien sûr, vous n'avez pas besoin, il suffit d'ouvrir les journaux, on ne voit qu'elle en ce moment. Avec tous ces films qu'elle sort à tous les coins du système solaire. Depuis qu'elle a eu son Oscar en 2051, on sait tout de sa vie. Mais votre fils, le petit Léo ? Qu'est-ce qu'il est devenu ce gamin ? Ca va faire 15 ans qu'il est parti et je ne l'ai jamais revu. Qu'est-ce qui s'est passé ? "
Il a grogné. " Des affaires de famille. On est partis fâchés, enfin, surtout lui. En fait, c'est le deuxième service que je voulais vous demander. J'aimerais bien revoir mon fils, maître. Avant de mourir, avouez que c'est légitime. Et puis au bout de 15 ans, il a peut-être désarmé. J'aimerais que vous intercédiez pour moi. "

J'ai dit oui. On ne refuse pas des choses pareilles. Où irait le monde si on se mettait à dire non aux dernières volontés d'un ami, je vous le demande ? Si on refusait de raccommoder les pères et les fils ? On a déjà bien assez de guerres comme ça.

J'ai obtenu les coordonnées de Léo auprès de sa sœur Claire, l'actrice bien connue. J'en ai profité pour lui annoncer que son père était mourant, qu'il avait demandé l'euthanasie. Elle a été bouleversée, bien entendu. " Ca sera pour quand ? Parce que j'ai un tournage qui débute dans un mois, début novembre, et je serai bloquée pendant 9 mois. " " L'histoire se passe sur Mars " a-t-elle ajouté. Toute excitée.

Mars. J'ai 89 ans et je n'y ai jamais mis les pieds. Ca semble inconcevable à la jeunesse d'aujourd'hui, mais je n'ai jamais quitté la Terre. Les gens de mon âge comprendront. A notre époque, à la fin du vingtième, on ne partait pas comme ça. On faisait sa vie là où on était né. Mais les jeunes d'aujourd'hui n'ont pas cette obstination-là. Au moindre problème, ils déguerpissent. Ils s'en vont, et plus c'est loin mieux c'est. De mon temps, c'était les Etats-Unis d'Amérique. Aujourd'hui, c'est Mars. Voire, comme le jeune Léo, Titan, autour de Saturne. Je ne devrais pas l'appeler le jeune Léo. Il a 55 ans, il pourrait se vexer.

Il s'est avéré que Léo Alois n'était plus sur Titan depuis deux ans. Autant pour les relations frère sœur. Claire en savait à peine plus sur son frère que leur père. Mais elle est tellement occupée. Et puis, à une femme comme ça, on pardonne tout, pas vrai ? Un sourire pareil, une voix pareille, on pardonne tout. Je pardonnais déjà tout à sa mère.
Bref, Léo Alois vivait à nouveau sur Terre. C'est ce que m'a appris la concession minière pour laquelle il avait travaillé sur Titan, pendant plus de 13 ans. Il était rentré depuis 2052. Ils avaient sa nouvelle adresse : Villa Mar, au sud-ouest de la Bolivie, sur la route d'Uyuni. J'ai trouvé le téléphone de la mairie. J'ai appelé. Ils ont pris mon nom, mon numéro de téléphone, ils ont dit qu'ils transmettraient.
Le lendemain, Léo m'a rappelé. Il parlait d'une voix cassante, impatiente. " C'est à quel sujet, maître ? Ca y est ? Le vieux a enfin passé l'arme à gauche ? " C'est ce qu'il m'a dit, au mot près, je le jure. J'en suis resté comme ça. " Non Léo, je lui ai dit. Ton père est toujours en vie, mais il n'en a plus pour longtemps. Il a demandé l'euthanasie. " " Très bonne idée de sa part. Rappelez-moi quand ça sera fait. " Et il a raccroché.
J'ai rapporté tout ça à Nicolas Alois. Comment leurs relations avaient pu en arriver là, je n'en savais rien et je ne voulais pas le savoir. Ca ne me regardait pas. Il nous restait trop peu de temps ensemble pour le gâcher avec des histoires sordides. " Il refuse d'entendre parler de vous, Nicolas, j'ai dit. Je n'ai pas eu le temps de dire trois mots, il a coupé net. " Ca n'était l'exacte vérité, mais je n'avais pas le cœur de la lui dire. " Vous savez où il vit alors ? " m'a-t-il demandé. " Oui quelque part en Bolivie. " " Ah, sur Terre donc ? " " En effet, il est revenu il y a deux ans. " Il est resté silencieux une petite minute, puis il m'a fait " Ecoutez, maître, je sais que c'est beaucoup vous demander, mais vous ne voulez pas tenter encore le coup ? " " Vous n'avez pas bien compris, Nicolas, j'ai répondu. Je ne peux pas. Dès que je prononce votre nom, il raccroche. " " C'est pour ça qu'il faut aller le voir ! Maître, vous ne voulez pas aller le voir ? "

Aller le voir ! A mon âge ! Autant vous le dire, je ne suis jamais allé sur Mars, mais je ne suis jamais allé en Amérique du sud non plus ! En fait, je n'ai presque jamais quitté mon pays. La Bolivie, à mon âge ! Avec les problèmes d'altitude, la nourriture qui vient d'on ne sait où. Il paraît même qu'il y a de l'arsenic dans l'eau. Mais Nicolas a insisté… " Je ne vais pas crever dans l'heure, vous savez ! Je peux tenir trois jours ! " " Une semaine. Hors de question que je prenne moins que ça, Nicolas. Imaginez, le décalage horaire. Et puis vous n'avez plus votre femme, vous ne pouvez pas savoir. Je ne peux pas partir comme ça, du jour au lendemain. " " Une semaine sans problème. Même deux, s'il le faut. Au pire, je me ferai mettre en coma le temps que vous me le rameniez. "

C'est comme ça que je me suis retrouvé embarqué pour la Bolivie. Honnêtement, j'aurais préféré Mars. Là-haut du moins on a apporté la civilisation. Les gens vivent dans des stations tout confort, à une température décente et ils ont, paraît-il, ces petits véhicules volants pour se déplacer d'un endroit à un autre. La Bolivie, c'est autre chose. On en est encore à installer l'eau courante. Il n'y a même pas de tout à l'égoût.
Villa Mar est un endroit complètement perdu. Pour s'y rendre, on prend l'avion jusque Antofargasta, au Chili, puis le train pour Uyuni, et enfin un 4*4 pour traverser le Salar. Le chauffeur m'a laissé devant la petite ferme de Léo. Il m'a dit en espagnol qu'il passerait me chercher vers 3 heures de l'après midi, pour être à Uyuni avant la tombée de la nuit.
Léo travaillait autour de ses machines. Il s'est arrêté quand il m'a vu, mais dès que je lui ai expliqué ce que je venais faire il s'est remis à taper sur ses moteurs comme si je n'étais pas là. J'ai attendu deux trois minutes. Il a relevé la tête juste le temps de me dire " Inutile de rester là, maître. Je vous ai dit de m'appeler quand il serait mort. Je ne veux rien savoir avant ça. " Puis il est retourné à ses bruits de ferraille et de tôle.
J'étais en colère contre moi, d'avoir accepté de venir. J'aurais dû m'en douter. Au pire, j'aurais dû mentir au fils en disant que le père était mort. Mais après 18 ans d'inactivité je perds mes réflexes. Heureusement, j'ai encore plus d'un tour dans mon sac.

J'étais en uniforme de travail : costume noir et chapeau, chaussures de cuir verni et petite mallette. Maudite soit ma conscience professionnelle. Même à 89 ans, je ne peux pas travailler autrement qu'en costume-cravate. Mais en voyant la réaction de Léo, je me suis dit que j'avais une carte à jouer, avec mon habit de pauvre vieux. Il était 11 heures. Le ciel avait beau être immaculé, à cette altitude il fait toujours froid. Le vent vous rentre dans le corps au moindre souffle, en trimbalant une petite poussière qui vous irrite les yeux et la gorge. J'ai traversé la route, j'ai posé ma mallette et je me suis assis dessus, faisant mine d'attendre mon chauffeur. Léo savait qu'il serait en retard plutôt qu'en avance, trop occupé à vider des bières ou dieu sait quoi chez l'un ou l'autre. Il savait que j'en avais pour 4 heures, posé sur ma mallette, recroquevillé comme je pouvais dans mon costume, pleurant et toussant comme si j'allais passer là, au bord de la route, en face de son hangar. J'avais pris garde à ce qu'il m'ait sous les yeux. Dix minutes plus tard il a posé son marteau et il s'est approché en essuyant ses mains sur un chiffon noir de cambouis.
" D'accord maître. Vous avez gagné. Je ne vais pas vous laisser là pendant 4 heures. Entrez donc boire le café. Après ça, je nous ferai à déjeuner. "
Il se doutait que j'en profiterais pour l'entreprendre. Je n'ai donc pas eu à tourner autour du pot. Nous étions dans sa cuisine, moi assis à la table, lui affairé devant sa cuisinière à charbon.
" Il est mourant, Léo. Même avec l'assistance et les médicaments il ne durera pas longtemps. Le médecin devra le débrancher bientôt de toutes façons. Si tout n'est pas en règle à ce moment-là, tu te retrouveras avec une tonne de paperasses, sans compter les procédures judiciaires. "
" Allons maître, ne me dites pas que vous êtes venus sans les papiers à me faire signer. Ca ne serait pas très professionnel. "
J'ai soupiré. " Dans le cas d'une euthanasie, le témoin reconnu doit voir le malade. Il est censé se faire une idée lui-même sur la nécessité de la chose. " " Et bien vous n'avez qu'à signez, vous. Après tout vous êtes la personne la plus proche de lui. Et vous êtes, comment dit-on, assermenté, c'est ça ? " " Mandaté. Ou plutôt, mandatable. Par toi et ta sœur. " " Dans ce cas, considérez-vous comme mandaté. " " Et si je refuse ? " " Je ne pense pas que vous ayez le droit " m'a-t-il répondu. J'ai re-soupiré. Il avait parfaitement raison : je n'avais pas le droit de refuser le mandat sans une raison sérieuse. Et je n'en avais pas.
" Bon sang, Léo. Tu me vois, moi ? Je t'ai fait pitié, tout à l'heure, pas vrai ? Et bien lui, Il est trois fois plus mal que moi. Essaye un peu de l'imaginer… "
Il a haussé les épaules. " Faut bien que son tour arrive, c'est comme ça. "
J'arrivais à bout d'arguments. J'allais devoir lui faire sortir sa colère si je voulais avoir une chance de le convaincre. J'allais devoir lui faire sortir son histoire, même si je ne voulais pas l'entendre. " Léo, tout ce qu'il demande, c'est te revoir. Je ne devrais pas être ici. J'ai du travail et toi aussi. S'il n'avait pas tant insisté… "
Il s'est retourné en apportant les deux tasses de café fumant. " Et alors ? Il connaissait la règle, non ? On ne peut pas dire que je l'ai pris par surprise ! Il s'est passé la même chose avec maman, il se passera la même chose avec lui ! Qu'est-ce qu'il a à pleurnicher comme ça ! Maman au moins est pas venue chougner. Elle savait qu'elle me reverrait pas, elle a fermé sa gueule ! Elle a crevé dans son coin sans emmerder le monde ! Il a qu'à faire pareil ! "
" Tu ne crois pas que tu es un peu dur, non ? A ton âge… "
Il était lancé. " Quoi mon âge ? Vous savez ce qu'ils ont fait, eux, à mon âge ? "
" Justement, tu pourrais… "
" Ils l'ont abandonné ! Il a abandonné son père parce qu'il avait 76 ans, Halzeimer et qu'il coûtait trop cher ! J'étais là ! J'avais 5 ans, j'étais dans la voiture quand ils ont ouvert la porte et qu'ils l'ont déposé devant l'hôpital ! C'est elle qui a écrit la lettre aux médecins ! " On est désolés, on peut plus prendre soin de lui, on espère qu'il sera heureux, c'est un déchirement pour nous, blabla… ! " Déchirement mon cul, oui ! Et vous voudriez que je lève le petit doigt pour des gens comme ça ? Je vais vous dire, maître. Sur Titan, j'ai travaillé dans les pires conditions. A certains moments, j'ai même dû me battre, physiquement, pour pas crever. Mais j'ai jamais vu personne laisser tomber quelqu'un d'autre comme ils l'ont laissé tomber. Personne. Pourtant on était tous des étrangers les uns pour les autres… "
J'ai attendu qu'il se calme un peu. Au bout de deux minutes, je l'ai interrompu et je lui ai dit " Ecoute Léo, de toutes façons il faudra te déplacer pour signer tous les papiers et procéder à la liquidation. Ta sœur ne le fera pas, tu le sais très bien, elle est impossible à joindre. Et puis même, j'aurais besoin de ta signature. " " Mais je m'en fous, moi, de la succession. Vous croyez que j'ai fait tout ça en attendant de toucher son argent ? Je n'en veux pas, de son argent. Vous n'avez qu'à tout liquider et donner les sous aux pauvres. Préparez-moi un papier dans lequel je dis que je renonce à tout, je vous le signe et c'est terminé. "
" Et les gens qui travaillent pour lui, j'en fais quoi ? "
" Comment ça ? "
" Ton père emploie plus de 120 personnes. Si je liquide comme tu le proposes, je fais 120 chômeurs. "

J'étais plutôt content de moi. J'avais tapé juste. Je le tenais, et à la régulière. Sans avoir à lui raconter de salades. Il a grommelé, protesté encore un peu, prétendu que de toutes façons il n'y connaissait rien, qu'il ne voyait pas ce qu'il pourrait faire pour eux. " Tu pourrais reprendre l'affaire. " " Vous voulez rire, je n'ai aucune idée de la manière dont ça marche. Et aucune envie d'apprendre. " " Mais il y a des gens compétents dans le personnel de ton père, tu sais… Et puis je serai là pour te conseiller… " Il a réfléchi. " On est bien d'accord. Je ne veux pas reprendre ses affaires. Si je retourne là-bas, c'est juste le temps de les remettre à quelqu'un qui saura y faire. Point barre. " J'ai répondu " J'ai bien compris. Ecoute, Léo, pourquoi tu ne rentres pas avec moi ? Au moins j'aurais de la compagnie. Je te promets que je ne te reparlerai plus de le voir. " Il a fini par accepter.

Je n'aurais pas dû être si fier. Dans la manière dont je venais de mener l'affaire, l'idée de le piéger une fois sur place était déjà là.

Ca s'est passé dans le bureau du médecin. Nous étions tous les deux dans la pièce, Léo penché sur les documents et moi regardant par la fenêtre. Il y a eu un bruit dans le couloir. Je me suis retourné et Léo a levé la tête. Le temps qu'il réagisse, un infirmier avait poussé le fauteuil-lit à l'intérieur et fermé la porte à clefs.
Les cinq minutes qui ont suivi, ça a été le chaos total. Léo s'est jeté sur la porte, s'est mis à cogner de toutes ses forces pour qu'on lui ouvre. Son père essayait de lui parler mais il hurlait comme un dément, tapait des poings et des pieds. Il a menacé de mettre le feu si on ne le laissait pas sortir.
Pourtant, il s'est fatigué le premier. Nicolas continuait à parler, à voix basse. Petit à petit, Léo s'est tu.
" Tu es en colère contre moi et tu te dis que je devrais me cacher… Tu me trouves indécent à me pavaner comme ça devant tout le monde... Tu te dis que si les gens savaient.. que c'est une honte... Tu te demandes comment on peut abandonner un pauvre vieux aux mains des hospices publics alors qu'il n'a plus rien, plus sa tête, plus de sous rien, un pauvre vieux qui vous a élevé, qui vous a nourri… "
" Maître, m'a fait Léon, dites-lui de se taire ou j'avance la date de son euthanasie. "
Nicolas s'est mis à rire. Une quinte de rire qui l'a laissé sans forces. " Arrête tes menaces, Léo. Deux jours avant ma mort, c'est vraiment ridicule. Tu m'en veux et pour me punir tu me fais subir le même traitement. Qu'est-ce qu'elle en dit, ta fille ? "
Léo a sursauté.
" Je sais, tu n'as pas de fille. Qu'est-ce qu'elle en dit, la petite Josepha, la fille de la matrone que tu bricoles trois fois par semaine ? Qu'est-ce qu'elle en pense ? Comment crois-tu qu'elle va te juger, quand tu auras laissé tes parents crever tous seuls, sans les revoir ? En te déplaçant juste pour signer leur autorisation d'euthanasie ? C'est pas à elle que tu veux tout laisser ? "
Pour le coup, Léo s'est réveillé. Il a bondi sur son père et lui a agrippé le bras comme s'il voulait en faire de la bouillie. " Qui t'a dit ça, hein ? Qui t'a parlé de ça ? " Nicolas l'a regardé en souriant : " Ah, enfin tu me prends dans tes bras… " Mais son fils a crié " Répond ! " " Oh, ne t'affole pas, je vais le dénoncer. Je n'en suis pas à une honte près. Entre notaires, tu sais, on communique… "
Léo s'est approché de moi et j'ai cru que j'allais me faire étriper. " Vous, vous vous êtes foutu de ma gueule depuis le début (il avait la voix rauque à force de se contenir). Vous m'avez fliqué pendant je ne sais combien de temps, peut-être des années, vous êtes venu me voir, vous m'avez manipulé et menti et maintenant vous m'avez piégé dans ce bureau… Vous allez me payer tout ça... "
" Laisse tomber, Léo. A lui aussi je lui ai forcé la main. J'avais besoin de certains renseignements sur ta situation si je voulais tout te léguer. Il n'a fait que son travail. "
Léo était sur le point d'exploser. Il soufflait pour garder le contrôle de lui-même. Et puis il a craqué. Il s'est laisser glisser lentement contre la porte. Il gémissait. " Mais pourquoi ? Pourquoi à la fin ? Qu'est-ce que je t'ai fait ? Ca ne t'a pas suffi d'abandonner ton père, il faut aussi que tu tortures tes enfants ? "

" Tu ne comprends rien. Je fais ça parce que je t'aime, Léo. Pourquoi voudrais-tu que je prenne tant de peine, juste avant de mourir ? Je fais ça pour que tu ne subisses pas l'opprobre des tiens, comme ça m'est arrivé. Qu'ils ne puissent pas t'accuser de m'avoir laissé tomber. Quand j'ai abandonné ton grand-père, j'étais loin d'être le seul dans mon cas. Je ne dis pas que tout le monde le faisait, mais ça n'était pas rare non plus. Les hospices n'étaient pas encore ces espèces de mouroirs insalubres d'aujourd'hui, où on drogue les vieux pour ne pas les entendre se plaindre. Mais forcément ! Il y a trop de vieux ! On vit trop vieux ! Et de mon temps, il y a cinquante ans, c'était le début, Léo ! Ce que tu oublies, c'est qu'une maladie comme celle de ton grand-père, ça n'était pas remboursé, pas complètement… Les médicaments étaient hors de prix… Et puis il fallait quelqu'un près de lui en permanence… Il partait de chez lui et il se perdait… Il devenait agressif avec les gens parce qu'il avait peur… Il aurait fallu prendre une assurance privée, mais à l'époque on n'avait pas le sou… Pourquoi tu crois qu'on a changé de pays, après ça ? Tu as honte aujourd'hui mais à l'époque, personne n'aurait pensé avoir honte… A l'époque, c'est moi qu'on a plaint pour avoir à prendre une décision pareille : tout quitter pour pouvoir nourrir ma femme et mes enfants… Ton grand-père a été mieux soigné, bien mieux que je n'aurais pu le faire… De toutes façons, il ne se souvenait de rien. Il ne me reconnaissait pas… Le seul qu'il reconnaissait, c'était toi… Il t'appelait Nicolas… Il te confondait avec moi… "
" C'était pas une raison pour le laisser mourir tout seul. "
" Qu'est-ce que tu aurais fait, toi, si je ne t'avais pas piégé aujourd'hui ? Elle aurait eu quel goût, ta vengeance ?… Tu veux que je te dise ?… Il y a cinquante ans on t'aurait mis en prison pour ça (il a montré les papiers) On t'aurait mis en tôle et tu aurais fait la une des journaux : " il signe l'arrêt de mort de son père "… Tu aurais été obligé de déménager, de changer de nom… La petite Josepha t'aurait sûrement craché au visage en apprenant ça… Mais aujourd'hui, c'est accepté… Ca fait partie des choses normales, tu n'as pas à en rougir… Note bien, je ne m'en plains pas… Heureusement qu'on me permet de partir quand je le souhaite… Je n'aurais pas supporté d'être comme ça bien longtemps… Comme ça je peux mourir avant de me chier dessus… Mais moi au moins j'ai essayé de le sauver, mon père. Je n'ai pas payé les médecins pour qu'on lui débranche le cœur… "
" C'est dégueulasse de dire des choses pareilles " disait Léo. Il était accroupi contre la porte. Il pleurait tout ce qu'il savait.
" Je sais bien que c'est dégueulasse… Je ne te reproche rien, je suis trop content de te voir là… devant moi… Allez, embrasse-moi, Léo. Ta sœur et toi, vous êtes tout ce que je vais laisser sur cette terre. J'ai sacrifié tout mon passé pour essayer de vous faire un avenir… Faut pas t'en vouloir comme ça, fiston… Faut pas en vouloir à ceux qui restent… C'est assez dur comme ça, de savoir ce qu'on a à faire… De toutes façons, quand on meurt, on est toujours seul… Alors la honte, tu sais… "

 
FXS
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