Ca s'est passé
l'année dernière. C'est dire si je n'aurais pas dû
m'occuper de cette affaire, étant en retraite depuis 18 ans.
C'était l'objectif que je m'étais fixé dans la
vie : partir en retraite. Je n'ai pas compté mes heures ni
mes efforts mais j'y suis parvenu. A 71 ans, j'ai remis mon étude
de notaire, et je suis parti à la pêche pour de bon.
Finis les procès, les actes et les ennuis de toutes sortes,
j'en avais assez d'avoir affaire à mes semblables. Qu'ils se
débrouillent entre eux. Désormais, je ne m'occuperais
plus que de poissons. Et de ma femme.
Mais je connaissais Nicolas Alois depuis quarante ans. Quand il est
arrivé dans notre petite ville, il n'avait rien. Il venait
de quitter son pays pour chercher fortune. Il traînait en remorque
sa femme et leurs deux enfants. A 45 ans, il a tout recommencé.
Il a ouvert une petite affaire de maçonnerie qui a marché
du tonnerre de Dieu. Il n'y a que les hommes du Nord pour savoir construire
correctement. Par chez nous, qu'est-ce que vous voulez, les hommes
n'ont pas assez de conscience. Ils bâclent leur travail. Quelle
importance ça peut avoir, au fond ? On ne s'occupe pas trop
de notre maison, par ici. Avec le temps sec comme il est, on n'a pas
besoin de se bâtir des forteresses pour être à
l'abri. Les belles maisons sont, plus que partout ailleurs, l'affaire
des riches. Quand un artisan comme Nicolas Alois s'installe dans la
région, il est assuré d'avoir le gratin en matière
de clientèle, le genre de bonhomme qui ne regarde pas à
la dépense, ou même s'il y regarde, il y comprend si
peu que c'en est indécent. En 50 ans de carrière Nicolas
a amassé une véritable fortune. J'en sais quelque chose,
j'étais chargé de l'administrer. C'est le seul client
que j'aie gardé après mon départ en retraite.
Au fond il était devenu mon unique ami et je crois que j'aurais
craint de le perdre sans le prétexte des affaires.
Mais l'année
dernière, quand il a senti qu'à 95 ans il commençait
à perdre pied, que sa santé ne s'améliorait
pas, qu'elle ne s'améliorerait plus, il a pensé à
l'euthanasie. Il m'en a parlé aussitôt.
" De quoi j'ai besoin pour me faire euthanasier, maître
? "
" D'un chirurgien, d'un certificat médical, de votre
accord écrit et d'un témoin reconnu. Vous êtes
sûr ? " J'ai posé la question, malgré tout.
On avait beau continuer à simuler les relations professionnelles,
lui m'appelant maître et moi lui donnant du vous, ça
me faisait un choc de le voir sur le départ.
" Ah ! Maître ! Vous n'imaginez pas ce que c'est de se
voir dépérir comme ça. Regardez-moi : il y
a cinq ans encore j'étais fringuant comme un jeune premier
et aujourd'hui je ne peux même plus marcher. Je reste cloué
dans ce lit toute la journée. Je ne me lève que pour
pisser et prendre ma douche. J'ai pas envie d'en arriver au point
où je ne saurai plus rester propre tout seul. Et puis, ma
femme est morte, alors franchement
C'est quoi au juste un
témoin reconnu ? "
J'ai soupiré. Je me doutais qu'on en arriverait là.
" Quelqu'un de votre parenté directe. Ou bien une personne
mandatée. " " Comme vous par exemple ? " "
Ah non, moi, j'ai pris ma retraite. " " Mais, maître,
ça n'a rien d'officiel, cette retraite. Ca n'existe plus
ces choses-là. Tout ce que vous avez fait, c'est vendre votre
cabinet. Pour les autorités vous êtes toujours en exercice,
puisque vous êtes vivant. " " Nicolas, j'aimerais
au moins que vous ne me demandiez pas ça. Vous choisissez
l'euthanasie, soit. Je ne suis pas à votre place, après
tout, si c'est aussi insupportable que vous le dites
Mais
au moins, ne me demandez pas de signer. " " Et à
qui voulez-vous que je demande ? " " Je ne sais pas moi,
vous avez des enfants, non ? "
Il s'est mis
à rire, du fond de son fauteuil-lit. Un rire voilé
qui l'a laissé sans souffle. " Des enfants ? Par pitié,
maître, vous savez très bien
" " Je
ne sais rien du tout, Nicolas. Vous n'en parlez jamais. Votre fille,
bien sûr, vous n'avez pas besoin, il suffit d'ouvrir les journaux,
on ne voit qu'elle en ce moment. Avec tous ces films qu'elle sort
à tous les coins du système solaire. Depuis qu'elle
a eu son Oscar en 2051, on sait tout de sa vie. Mais votre fils,
le petit Léo ? Qu'est-ce qu'il est devenu ce gamin ? Ca va
faire 15 ans qu'il est parti et je ne l'ai jamais revu. Qu'est-ce
qui s'est passé ? "
Il a grogné. " Des affaires de famille. On est partis
fâchés, enfin, surtout lui. En fait, c'est le deuxième
service que je voulais vous demander. J'aimerais bien revoir mon
fils, maître. Avant de mourir, avouez que c'est légitime.
Et puis au bout de 15 ans, il a peut-être désarmé.
J'aimerais que vous intercédiez pour moi. "
J'ai dit oui.
On ne refuse pas des choses pareilles. Où irait le monde
si on se mettait à dire non aux dernières volontés
d'un ami, je vous le demande ? Si on refusait de raccommoder les
pères et les fils ? On a déjà bien assez de
guerres comme ça.
J'ai obtenu
les coordonnées de Léo auprès de sa sur
Claire, l'actrice bien connue. J'en ai profité pour lui annoncer
que son père était mourant, qu'il avait demandé
l'euthanasie. Elle a été bouleversée, bien
entendu. " Ca sera pour quand ? Parce que j'ai un tournage
qui débute dans un mois, début novembre, et je serai
bloquée pendant 9 mois. " " L'histoire se passe
sur Mars " a-t-elle ajouté. Toute excitée.
Mars. J'ai 89
ans et je n'y ai jamais mis les pieds. Ca semble inconcevable à
la jeunesse d'aujourd'hui, mais je n'ai jamais quitté la
Terre. Les gens de mon âge comprendront. A notre époque,
à la fin du vingtième, on ne partait pas comme ça.
On faisait sa vie là où on était né.
Mais les jeunes d'aujourd'hui n'ont pas cette obstination-là.
Au moindre problème, ils déguerpissent. Ils s'en vont,
et plus c'est loin mieux c'est. De mon temps, c'était les
Etats-Unis d'Amérique. Aujourd'hui, c'est Mars. Voire, comme
le jeune Léo, Titan, autour de Saturne. Je ne devrais pas
l'appeler le jeune Léo. Il a 55 ans, il pourrait se vexer.
Il s'est avéré
que Léo Alois n'était plus sur Titan depuis deux ans.
Autant pour les relations frère sur. Claire en savait
à peine plus sur son frère que leur père. Mais
elle est tellement occupée. Et puis, à une femme comme
ça, on pardonne tout, pas vrai ? Un sourire pareil, une voix
pareille, on pardonne tout. Je pardonnais déjà tout
à sa mère.
Bref, Léo Alois vivait à nouveau sur Terre. C'est
ce que m'a appris la concession minière pour laquelle il
avait travaillé sur Titan, pendant plus de 13 ans. Il était
rentré depuis 2052. Ils avaient sa nouvelle adresse : Villa
Mar, au sud-ouest de la Bolivie, sur la route d'Uyuni. J'ai trouvé
le téléphone de la mairie. J'ai appelé. Ils
ont pris mon nom, mon numéro de téléphone,
ils ont dit qu'ils transmettraient.
Le lendemain, Léo m'a rappelé. Il parlait d'une voix
cassante, impatiente. " C'est à quel sujet, maître
? Ca y est ? Le vieux a enfin passé l'arme à gauche
? " C'est ce qu'il m'a dit, au mot près, je le jure.
J'en suis resté comme ça. " Non Léo, je
lui ai dit. Ton père est toujours en vie, mais il n'en a
plus pour longtemps. Il a demandé l'euthanasie. " "
Très bonne idée de sa part. Rappelez-moi quand ça
sera fait. " Et il a raccroché.
J'ai rapporté tout ça à Nicolas Alois. Comment
leurs relations avaient pu en arriver là, je n'en savais
rien et je ne voulais pas le savoir. Ca ne me regardait pas. Il
nous restait trop peu de temps ensemble pour le gâcher avec
des histoires sordides. " Il refuse d'entendre parler de vous,
Nicolas, j'ai dit. Je n'ai pas eu le temps de dire trois mots, il
a coupé net. " Ca n'était l'exacte vérité,
mais je n'avais pas le cur de la lui dire. " Vous savez
où il vit alors ? " m'a-t-il demandé. "
Oui quelque part en Bolivie. " " Ah, sur Terre donc ?
" " En effet, il est revenu il y a deux ans. " Il
est resté silencieux une petite minute, puis il m'a fait
" Ecoutez, maître, je sais que c'est beaucoup vous demander,
mais vous ne voulez pas tenter encore le coup ? " " Vous
n'avez pas bien compris, Nicolas, j'ai répondu. Je ne peux
pas. Dès que je prononce votre nom, il raccroche. "
" C'est pour ça qu'il faut aller le voir ! Maître,
vous ne voulez pas aller le voir ? "
Aller le voir
! A mon âge ! Autant vous le dire, je ne suis jamais allé
sur Mars, mais je ne suis jamais allé en Amérique
du sud non plus ! En fait, je n'ai presque jamais quitté
mon pays. La Bolivie, à mon âge ! Avec les problèmes
d'altitude, la nourriture qui vient d'on ne sait où. Il paraît
même qu'il y a de l'arsenic dans l'eau. Mais Nicolas a insisté
" Je ne vais pas crever dans l'heure, vous savez ! Je peux
tenir trois jours ! " " Une semaine. Hors de question
que je prenne moins que ça, Nicolas. Imaginez, le décalage
horaire. Et puis vous n'avez plus votre femme, vous ne pouvez pas
savoir. Je ne peux pas partir comme ça, du jour au lendemain.
" " Une semaine sans problème. Même deux,
s'il le faut. Au pire, je me ferai mettre en coma le temps que vous
me le rameniez. "
C'est comme
ça que je me suis retrouvé embarqué pour la
Bolivie. Honnêtement, j'aurais préféré
Mars. Là-haut du moins on a apporté la civilisation.
Les gens vivent dans des stations tout confort, à une température
décente et ils ont, paraît-il, ces petits véhicules
volants pour se déplacer d'un endroit à un autre.
La Bolivie, c'est autre chose. On en est encore à installer
l'eau courante. Il n'y a même pas de tout à l'égoût.
Villa Mar est un endroit complètement perdu. Pour s'y rendre,
on prend l'avion jusque Antofargasta, au Chili, puis le train pour
Uyuni, et enfin un 4*4 pour traverser le Salar. Le chauffeur m'a
laissé devant la petite ferme de Léo. Il m'a dit en
espagnol qu'il passerait me chercher vers 3 heures de l'après
midi, pour être à Uyuni avant la tombée de la
nuit.
Léo travaillait autour de ses machines. Il s'est arrêté
quand il m'a vu, mais dès que je lui ai expliqué ce
que je venais faire il s'est remis à taper sur ses moteurs
comme si je n'étais pas là. J'ai attendu deux trois
minutes. Il a relevé la tête juste le temps de me dire
" Inutile de rester là, maître. Je vous ai dit
de m'appeler quand il serait mort. Je ne veux rien savoir avant
ça. " Puis il est retourné à ses bruits
de ferraille et de tôle.
J'étais en colère contre moi, d'avoir accepté
de venir. J'aurais dû m'en douter. Au pire, j'aurais dû
mentir au fils en disant que le père était mort. Mais
après 18 ans d'inactivité je perds mes réflexes.
Heureusement, j'ai encore plus d'un tour dans mon sac.
J'étais
en uniforme de travail : costume noir et chapeau, chaussures de
cuir verni et petite mallette. Maudite soit ma conscience professionnelle.
Même à 89 ans, je ne peux pas travailler autrement
qu'en costume-cravate. Mais en voyant la réaction de Léo,
je me suis dit que j'avais une carte à jouer, avec mon habit
de pauvre vieux. Il était 11 heures. Le ciel avait beau être
immaculé, à cette altitude il fait toujours froid.
Le vent vous rentre dans le corps au moindre souffle, en trimbalant
une petite poussière qui vous irrite les yeux et la gorge.
J'ai traversé la route, j'ai posé ma mallette et je
me suis assis dessus, faisant mine d'attendre mon chauffeur. Léo
savait qu'il serait en retard plutôt qu'en avance, trop occupé
à vider des bières ou dieu sait quoi chez l'un ou
l'autre. Il savait que j'en avais pour 4 heures, posé sur
ma mallette, recroquevillé comme je pouvais dans mon costume,
pleurant et toussant comme si j'allais passer là, au bord
de la route, en face de son hangar. J'avais pris garde à
ce qu'il m'ait sous les yeux. Dix minutes plus tard il a posé
son marteau et il s'est approché en essuyant ses mains sur
un chiffon noir de cambouis.
" D'accord maître. Vous avez gagné. Je ne vais
pas vous laisser là pendant 4 heures. Entrez donc boire le
café. Après ça, je nous ferai à déjeuner.
"
Il se doutait que j'en profiterais pour l'entreprendre. Je n'ai
donc pas eu à tourner autour du pot. Nous étions dans
sa cuisine, moi assis à la table, lui affairé devant
sa cuisinière à charbon.
" Il est mourant, Léo. Même avec l'assistance
et les médicaments il ne durera pas longtemps. Le médecin
devra le débrancher bientôt de toutes façons.
Si tout n'est pas en règle à ce moment-là,
tu te retrouveras avec une tonne de paperasses, sans compter les
procédures judiciaires. "
" Allons maître, ne me dites pas que vous êtes
venus sans les papiers à me faire signer. Ca ne serait pas
très professionnel. "
J'ai soupiré. " Dans le cas d'une euthanasie, le témoin
reconnu doit voir le malade. Il est censé se faire une idée
lui-même sur la nécessité de la chose. "
" Et bien vous n'avez qu'à signez, vous. Après
tout vous êtes la personne la plus proche de lui. Et vous
êtes, comment dit-on, assermenté, c'est ça ?
" " Mandaté. Ou plutôt, mandatable. Par toi
et ta sur. " " Dans ce cas, considérez-vous
comme mandaté. " " Et si je refuse ? " "
Je ne pense pas que vous ayez le droit " m'a-t-il répondu.
J'ai re-soupiré. Il avait parfaitement raison : je n'avais
pas le droit de refuser le mandat sans une raison sérieuse.
Et je n'en avais pas.
" Bon sang, Léo. Tu me vois, moi ? Je t'ai fait pitié,
tout à l'heure, pas vrai ? Et bien lui, Il est trois fois
plus mal que moi. Essaye un peu de l'imaginer
"
Il a haussé les épaules. " Faut bien que son
tour arrive, c'est comme ça. "
J'arrivais à bout d'arguments. J'allais devoir lui faire
sortir sa colère si je voulais avoir une chance de le convaincre.
J'allais devoir lui faire sortir son histoire, même si je
ne voulais pas l'entendre. " Léo, tout ce qu'il demande,
c'est te revoir. Je ne devrais pas être ici. J'ai du travail
et toi aussi. S'il n'avait pas tant insisté
"
Il s'est retourné en apportant les deux tasses de café
fumant. " Et alors ? Il connaissait la règle, non ?
On ne peut pas dire que je l'ai pris par surprise ! Il s'est passé
la même chose avec maman, il se passera la même chose
avec lui ! Qu'est-ce qu'il a à pleurnicher comme ça
! Maman au moins est pas venue chougner. Elle savait qu'elle me
reverrait pas, elle a fermé sa gueule ! Elle a crevé
dans son coin sans emmerder le monde ! Il a qu'à faire pareil
! "
" Tu ne crois pas que tu es un peu dur, non ? A ton âge
"
Il était lancé. " Quoi mon âge ? Vous savez
ce qu'ils ont fait, eux, à mon âge ? "
" Justement, tu pourrais
"
" Ils l'ont abandonné ! Il a abandonné son père
parce qu'il avait 76 ans, Halzeimer et qu'il coûtait trop
cher ! J'étais là ! J'avais 5 ans, j'étais
dans la voiture quand ils ont ouvert la porte et qu'ils l'ont déposé
devant l'hôpital ! C'est elle qui a écrit la lettre
aux médecins ! " On est désolés, on peut
plus prendre soin de lui, on espère qu'il sera heureux, c'est
un déchirement pour nous, blabla
! " Déchirement
mon cul, oui ! Et vous voudriez que je lève le petit doigt
pour des gens comme ça ? Je vais vous dire, maître.
Sur Titan, j'ai travaillé dans les pires conditions. A certains
moments, j'ai même dû me battre, physiquement, pour
pas crever. Mais j'ai jamais vu personne laisser tomber quelqu'un
d'autre comme ils l'ont laissé tomber. Personne. Pourtant
on était tous des étrangers les uns pour les autres
"
J'ai attendu qu'il se calme un peu. Au bout de deux minutes, je
l'ai interrompu et je lui ai dit " Ecoute Léo, de toutes
façons il faudra te déplacer pour signer tous les
papiers et procéder à la liquidation. Ta sur
ne le fera pas, tu le sais très bien, elle est impossible
à joindre. Et puis même, j'aurais besoin de ta signature.
" " Mais je m'en fous, moi, de la succession. Vous croyez
que j'ai fait tout ça en attendant de toucher son argent
? Je n'en veux pas, de son argent. Vous n'avez qu'à tout
liquider et donner les sous aux pauvres. Préparez-moi un
papier dans lequel je dis que je renonce à tout, je vous
le signe et c'est terminé. "
" Et les gens qui travaillent pour lui, j'en fais quoi ? "
" Comment ça ? "
" Ton père emploie plus de 120 personnes. Si je liquide
comme tu le proposes, je fais 120 chômeurs. "
J'étais
plutôt content de moi. J'avais tapé juste. Je le tenais,
et à la régulière. Sans avoir à lui
raconter de salades. Il a grommelé, protesté encore
un peu, prétendu que de toutes façons il n'y connaissait
rien, qu'il ne voyait pas ce qu'il pourrait faire pour eux. "
Tu pourrais reprendre l'affaire. " " Vous voulez rire,
je n'ai aucune idée de la manière dont ça marche.
Et aucune envie d'apprendre. " " Mais il y a des gens
compétents dans le personnel de ton père, tu sais
Et puis je serai là pour te conseiller
" Il a
réfléchi. " On est bien d'accord. Je ne veux
pas reprendre ses affaires. Si je retourne là-bas, c'est
juste le temps de les remettre à quelqu'un qui saura y faire.
Point barre. " J'ai répondu " J'ai bien compris.
Ecoute, Léo, pourquoi tu ne rentres pas avec moi ? Au moins
j'aurais de la compagnie. Je te promets que je ne te reparlerai
plus de le voir. " Il a fini par accepter.
Je n'aurais
pas dû être si fier. Dans la manière dont je
venais de mener l'affaire, l'idée de le piéger une
fois sur place était déjà là.
Ca s'est passé
dans le bureau du médecin. Nous étions tous les deux
dans la pièce, Léo penché sur les documents
et moi regardant par la fenêtre. Il y a eu un bruit dans le
couloir. Je me suis retourné et Léo a levé
la tête. Le temps qu'il réagisse, un infirmier avait
poussé le fauteuil-lit à l'intérieur et fermé
la porte à clefs.
Les cinq minutes qui ont suivi, ça a été le
chaos total. Léo s'est jeté sur la porte, s'est mis
à cogner de toutes ses forces pour qu'on lui ouvre. Son père
essayait de lui parler mais il hurlait comme un dément, tapait
des poings et des pieds. Il a menacé de mettre le feu si
on ne le laissait pas sortir.
Pourtant, il s'est fatigué le premier. Nicolas continuait
à parler, à voix basse. Petit à petit, Léo
s'est tu.
" Tu es en colère contre moi et tu te dis que je devrais
me cacher
Tu me trouves indécent à me pavaner
comme ça devant tout le monde... Tu te dis que si les gens
savaient.. que c'est une honte... Tu te demandes comment on peut
abandonner un pauvre vieux aux mains des hospices publics alors
qu'il n'a plus rien, plus sa tête, plus de sous rien, un pauvre
vieux qui vous a élevé, qui vous a nourri
"
" Maître, m'a fait Léon, dites-lui de se taire
ou j'avance la date de son euthanasie. "
Nicolas s'est mis à rire. Une quinte de rire qui l'a laissé
sans forces. " Arrête tes menaces, Léo. Deux jours
avant ma mort, c'est vraiment ridicule. Tu m'en veux et pour me
punir tu me fais subir le même traitement. Qu'est-ce qu'elle
en dit, ta fille ? "
Léo a sursauté.
" Je sais, tu n'as pas de fille. Qu'est-ce qu'elle en dit,
la petite Josepha, la fille de la matrone que tu bricoles trois
fois par semaine ? Qu'est-ce qu'elle en pense ? Comment crois-tu
qu'elle va te juger, quand tu auras laissé tes parents crever
tous seuls, sans les revoir ? En te déplaçant juste
pour signer leur autorisation d'euthanasie ? C'est pas à
elle que tu veux tout laisser ? "
Pour le coup, Léo s'est réveillé. Il a bondi
sur son père et lui a agrippé le bras comme s'il voulait
en faire de la bouillie. " Qui t'a dit ça, hein ? Qui
t'a parlé de ça ? " Nicolas l'a regardé
en souriant : " Ah, enfin tu me prends dans tes bras
" Mais son fils a crié " Répond ! "
" Oh, ne t'affole pas, je vais le dénoncer. Je n'en
suis pas à une honte près. Entre notaires, tu sais,
on communique
"
Léo s'est approché de moi et j'ai cru que j'allais
me faire étriper. " Vous, vous vous êtes foutu
de ma gueule depuis le début (il avait la voix rauque à
force de se contenir). Vous m'avez fliqué pendant je ne sais
combien de temps, peut-être des années, vous êtes
venu me voir, vous m'avez manipulé et menti et maintenant
vous m'avez piégé dans ce bureau
Vous allez
me payer tout ça... "
" Laisse tomber, Léo. A lui aussi je lui ai forcé
la main. J'avais besoin de certains renseignements sur ta situation
si je voulais tout te léguer. Il n'a fait que son travail.
"
Léo était sur le point d'exploser. Il soufflait pour
garder le contrôle de lui-même. Et puis il a craqué.
Il s'est laisser glisser lentement contre la porte. Il gémissait.
" Mais pourquoi ? Pourquoi à la fin ? Qu'est-ce que
je t'ai fait ? Ca ne t'a pas suffi d'abandonner ton père,
il faut aussi que tu tortures tes enfants ? "
" Tu ne
comprends rien. Je fais ça parce que je t'aime, Léo.
Pourquoi voudrais-tu que je prenne tant de peine, juste avant de
mourir ? Je fais ça pour que tu ne subisses pas l'opprobre
des tiens, comme ça m'est arrivé. Qu'ils ne puissent
pas t'accuser de m'avoir laissé tomber. Quand j'ai abandonné
ton grand-père, j'étais loin d'être le seul
dans mon cas. Je ne dis pas que tout le monde le faisait, mais ça
n'était pas rare non plus. Les hospices n'étaient
pas encore ces espèces de mouroirs insalubres d'aujourd'hui,
où on drogue les vieux pour ne pas les entendre se plaindre.
Mais forcément ! Il y a trop de vieux ! On vit trop vieux
! Et de mon temps, il y a cinquante ans, c'était le début,
Léo ! Ce que tu oublies, c'est qu'une maladie comme celle
de ton grand-père, ça n'était pas remboursé,
pas complètement
Les médicaments étaient
hors de prix
Et puis il fallait quelqu'un près de lui
en permanence
Il partait de chez lui et il se perdait
Il devenait agressif avec les gens parce qu'il avait peur
Il aurait fallu prendre une assurance privée, mais à
l'époque on n'avait pas le sou
Pourquoi tu crois qu'on
a changé de pays, après ça ? Tu as honte aujourd'hui
mais à l'époque, personne n'aurait pensé avoir
honte
A l'époque, c'est moi qu'on a plaint pour avoir
à prendre une décision pareille : tout quitter pour
pouvoir nourrir ma femme et mes enfants
Ton grand-père
a été mieux soigné, bien mieux que je n'aurais
pu le faire
De toutes façons, il ne se souvenait de
rien. Il ne me reconnaissait pas
Le seul qu'il reconnaissait,
c'était toi
Il t'appelait Nicolas
Il te confondait
avec moi
"
" C'était pas une raison pour le laisser mourir tout
seul. "
" Qu'est-ce que tu aurais fait, toi, si je ne t'avais pas piégé
aujourd'hui ? Elle aurait eu quel goût, ta vengeance ?
Tu veux que je te dise ?
Il y a cinquante ans on t'aurait
mis en prison pour ça (il a montré les papiers) On
t'aurait mis en tôle et tu aurais fait la une des journaux
: " il signe l'arrêt de mort de son père "
Tu aurais été obligé de déménager,
de changer de nom
La petite Josepha t'aurait sûrement
craché au visage en apprenant ça
Mais aujourd'hui,
c'est accepté
Ca fait partie des choses normales, tu
n'as pas à en rougir
Note bien, je ne m'en plains pas
Heureusement qu'on me permet de partir quand je le souhaite
Je n'aurais pas supporté d'être comme ça bien
longtemps
Comme ça je peux mourir avant de me chier
dessus
Mais moi au moins j'ai essayé de le sauver,
mon père. Je n'ai pas payé les médecins pour
qu'on lui débranche le cur
"
" C'est dégueulasse de dire des choses pareilles "
disait Léo. Il était accroupi contre la porte. Il
pleurait tout ce qu'il savait.
" Je sais bien que c'est dégueulasse
Je ne te
reproche rien, je suis trop content de te voir là
devant
moi
Allez, embrasse-moi, Léo. Ta sur et toi,
vous êtes tout ce que je vais laisser sur cette terre. J'ai
sacrifié tout mon passé pour essayer de vous faire
un avenir
Faut pas t'en vouloir comme ça, fiston
Faut pas en vouloir à ceux qui restent
C'est assez
dur comme ça, de savoir ce qu'on a à faire
De
toutes façons, quand on meurt, on est toujours seul
Alors la honte, tu sais
"
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