|
Mon plus beau
spectacle quotidien, c'est la foule dans Paris, et plus particulièrement
dans les transports publics, où elle est plus facile à
observer et où elle a un caractère plus intense, parce
qu'elle se tient immobile et qu'elle est plus dense.
Les femmes âgées et les enfants ne m'intéressent
pas. Mon il est attiré par la beauté sensuelle
des jeunes filles qui, à Paris, et quel que soit le milieu
social, prennent beaucoup de soin de leur apparence. Les goûts,
les styles vestimentaires sont aussi différents et variés
que les communautés ethniques, sociales, culturelles qui
habitent la capitale ; mais d'une manière générale
les jeunes parisiennes font preuve d'un goût sûr, actuel.
Elles passent dans la ville, comme dans le poème de Baudelaire,
la peuplant de leur fraîcheur, de leur beauté, de leur
convoitise aussi, cette vanité particulière que les
hommes pardonnent toujours aux femmes.
Je regarde
les hommes aussi, les hommes de tout âge. Certains sont beaux,
d'autres ont un visage, une silhouette marqués par une vie
pénible, des soucis. Je les perçois comme une sorte
de galerie de portraits, dans laquelle la descendance du sang noble
aurait cédé la place à une filiation plus complexe,
quelque chose qui ressemblerait à une fraternité au
sein de la communauté des hommes.
J'aimerais fixer toutes ces images perçues, tous ces visages
et tous ces corps, toutes ces existences. Benoît photographie
dans le métro, mais il ne sait pas encore précisément
quoi faire de ces clichés. J'ai aussi vu dans un magazine
de photographie des prises de vue affreuses sur le même sujet.
Des hommes dans le métro sont transformés en autant
de fantômes grisâtres, en ombres inquiétantes
imprimées sur un support faussement abîmé, comme
s'ils avaient survécu à quelque cataclysme imaginaire.
Je ne vois pas les voyageurs du métro de cette manière.
Je suis systématiquement focalisé sur la part morale
de ces personnes croisées sur mon trajet quotidien. Sur leur
visage, dans leur attitude, je vois l'humanité, détachée
du contexte indéniablement déprimant des rames bruyantes
et sales, des stations et des couloirs glauques et puants. Je rêve,
par un habile montage, d'y substituer un paysage improbable, idéal,
pour obtenir quelque chose de ressemblant à la pochette psychédélique
du mythique album de Blind Faith, où une enfant rousse à
peine pubère se tient debout, torse nu, avec à la
main une sorte d'avion chromé stylisé, dans un paysage
abstrait de campagne anglaise où un ciel uniformément
bleu s'oppose à une étendue de pelouse, ou un champ
peut-être, parfaitement verts.
Le résultat de ce collage, s'il est artificiel, n'est pas
faux. Le contexte est toujours subjectif, il n'est à la limite
qu'une formulation de notre esprit, une projection à partir
du sujet focalisé, qui lui confère sa valeur. Le contexte,
dans l'il de la subjectivité, est toujours une abstraction.
Dans l'univers confiné de la ligne 13, entouré chaque
matin de déesses noires, de héros de la classe ouvrière,
de la grande famille de l'immigration, je me demande si les Portes
de la Perception de Huxley, qui s'étaient fermées
sur les désillusions de l'overdose et du terrorisme, ne se
sont pas entrouvertes. Mais ce ne sont plus les arabesques colorées
du psychédélisme qui servent de toile de fond à
la beauté du jour. Je ressens un froid sur le visage, un
embrun atlantique, et c'est comme un jusant tout d'un coup, la marée
se retire et découvre une plage détrempée et
uniformément grise, avec quelques bunkers affaissés
ça et là.
|