Ligne 13, direction Saint-Denis Université Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
 
" Un éclair… puis la nuit ! "
CB
 

Mon plus beau spectacle quotidien, c'est la foule dans Paris, et plus particulièrement dans les transports publics, où elle est plus facile à observer et où elle a un caractère plus intense, parce qu'elle se tient immobile et qu'elle est plus dense.
Les femmes âgées et les enfants ne m'intéressent pas. Mon œil est attiré par la beauté sensuelle des jeunes filles qui, à Paris, et quel que soit le milieu social, prennent beaucoup de soin de leur apparence. Les goûts, les styles vestimentaires sont aussi différents et variés que les communautés ethniques, sociales, culturelles qui habitent la capitale ; mais d'une manière générale les jeunes parisiennes font preuve d'un goût sûr, actuel. Elles passent dans la ville, comme dans le poème de Baudelaire, la peuplant de leur fraîcheur, de leur beauté, de leur convoitise aussi, cette vanité particulière que les hommes pardonnent toujours aux femmes.

Je regarde les hommes aussi, les hommes de tout âge. Certains sont beaux, d'autres ont un visage, une silhouette marqués par une vie pénible, des soucis. Je les perçois comme une sorte de galerie de portraits, dans laquelle la descendance du sang noble aurait cédé la place à une filiation plus complexe, quelque chose qui ressemblerait à une fraternité au sein de la communauté des hommes.
J'aimerais fixer toutes ces images perçues, tous ces visages et tous ces corps, toutes ces existences. Benoît photographie dans le métro, mais il ne sait pas encore précisément quoi faire de ces clichés. J'ai aussi vu dans un magazine de photographie des prises de vue affreuses sur le même sujet. Des hommes dans le métro sont transformés en autant de fantômes grisâtres, en ombres inquiétantes imprimées sur un support faussement abîmé, comme s'ils avaient survécu à quelque cataclysme imaginaire. Je ne vois pas les voyageurs du métro de cette manière. Je suis systématiquement focalisé sur la part morale de ces personnes croisées sur mon trajet quotidien. Sur leur visage, dans leur attitude, je vois l'humanité, détachée du contexte indéniablement déprimant des rames bruyantes et sales, des stations et des couloirs glauques et puants. Je rêve, par un habile montage, d'y substituer un paysage improbable, idéal, pour obtenir quelque chose de ressemblant à la pochette psychédélique du mythique album de Blind Faith, où une enfant rousse à peine pubère se tient debout, torse nu, avec à la main une sorte d'avion chromé stylisé, dans un paysage abstrait de campagne anglaise où un ciel uniformément bleu s'oppose à une étendue de pelouse, ou un champ peut-être, parfaitement verts.
Le résultat de ce collage, s'il est artificiel, n'est pas faux. Le contexte est toujours subjectif, il n'est à la limite qu'une formulation de notre esprit, une projection à partir du sujet focalisé, qui lui confère sa valeur. Le contexte, dans l'œil de la subjectivité, est toujours une abstraction.
Dans l'univers confiné de la ligne 13, entouré chaque matin de déesses noires, de héros de la classe ouvrière, de la grande famille de l'immigration, je me demande si les Portes de la Perception de Huxley, qui s'étaient fermées sur les désillusions de l'overdose et du terrorisme, ne se sont pas entrouvertes. Mais ce ne sont plus les arabesques colorées du psychédélisme qui servent de toile de fond à la beauté du jour. Je ressens un froid sur le visage, un embrun atlantique, et c'est comme un jusant tout d'un coup, la marée se retire et découvre une plage détrempée et uniformément grise, avec quelques bunkers affaissés ça et là.

 
DH
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