Les jeux de la Honte Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
Beaucoup moins connus que les Jeux Olympiques organisés à Athènes, les Jeux de la Honte Mycéniens furent pourtant un apex culturel et sportif de l'antiquité hellène. Grandes furent les prouesses chantées par les aèdes, magnifiques furent les joutes qui opposèrent les Cités. Les Jeux de la Honte offraient une occasion unique de vider de vieilles querelles en ajoutant à la gloire de la Victoire le plaisir de l'Humiliation, dans un climat de haine virile et de camaraderie traîtresse à peine troublé par les rumeurs guerrières. En effet, les Jeux de la Honte, contrairement à la mascarade athénienne, ne constituaient en aucun cas une trêve, et nombreuses furent les attaques sournoises et les pillages dilettantes commis en l'absence des défenseurs de la Cité ennemie, partis défendre leur honneur à Mycènes. Suivant les commentaires les plus cyniques de Croton de Delphes (" du pur Croton ", disaient ses admirateurs), cette pratique courante ajoutait même du piquant aux Jeux de la Honte, en une sorte de compétition hors de la compétition, la palme revenant sans nul doute à Mycènes lors des deuxièmes Jeux de la Honte pour une série d'actes de cambriolage éhontés sur les villas des athlètes Spartiates et Athéniens.
Traversant les siècles pour nous guider de leur lumière dans la fange apocalyptique de notre monde embourbé dans ses valeurs fumeuses, les Jeux de la Honte prennent aujourd'hui un sens renouvelé et quasiment mystique. En voici les principales épreuves, telles que transmises par les écrits de Mycolédon le Sporique de Syracuse.


La lutte Honteuse

Deux athlètes surmotivés s'affrontent en duel lors d'un tournoi en élimination directe. Face à face, les pieds solidement ancrés dans le sable, drapés dans une chlamyde blanche, les yeux rivés à ceux de leur adversaire, les deux combattants s'agonisent d'injures bien senties pour tenter de faire naître un sentiment de honte visible par les spectateurs et les juges. Tremblements de la voix ou du corps, rougeurs du visage, perte de sang-froid, hystérie mènent les concurrents à la défaite.

Les injures les plus vicieuses étaient bien sûr autorisées, voire encouragées. Croton de Delphes rapporte sans complaisance (" du 100% Croton ", disaient ses admirateurs) la victoire éclatante de Myristos de Milet sur son adversaire quand il plaisanta sans vergogne sur les supposées amours illicites de sa mère avec un chien difforme. Il n'eut pas besoin de sortir la gravure qu'il avait cachée sous sa chlamyde, son concurrent s'effondrant en pleurs au souvenir de Nonos, son teckel de compagnie décédé tragiquement dans un accident causé par la chute d'une colonne dorique qu'il compissait sans penser à mal.
L'année suivante, les annales rapportent que les cris d'Anthrax de Sparte résonnèrent pendant plus d'une heure dans l'agora honteuse des Jeux quand il fut vaincu parce que son adversaire avait découvert qu'il avait mis sa chlamyde à l'envers, laissant visible l'étiquette. Son entraîneur fut condamné à être mangé (de l'intérieur) par un renard.


Le lancer de Honte

Après une intense concentration plus ou moins respectée par les spectateurs, l'athlète confesse sa plus terrible humiliation en hurlant à la face des juges. Ceux-ci attribue une appréciation à l'aide d'un instrument sacré représentant le sceptre d'Hermès, et prenant la forme d'une tablette blanche munie d'une poignée sur laquelle est écrite une inscription plus ou moins moqueuse. Bien entendu, le gagnant est celui qui recueille le plus de lazzis et de rires devant l'intensité de l'humiliation qu'il a un jour subi. Susciter de la compassion est éliminatoire.

Le grand Telios gagna un jour cette épreuve en racontant comment il avait perdu un combat d'éloquence contre un Perse subtil, dans le temple d'Athéna emplie par une foule attentive composée de sa mère et de toutes ses anciennes petites amies. L'année suivante, il gagna de nouveau en contant son odyssée incroyable dans le harem d'un guerrier oriental très poilu, après sa capture lors de sa tentative d'exil destinée à fuir sa réputation désastreuse. La même année, Anthrax de Sparte termina deuxième avec le récit de sa participation à la bataille des Thermopyles, où un camarade facétieux avait lié ensemble les lacets de ses cothurnes. Pour cette triste deuxième place, son nouvel entraîneur fut noyé dans la moussaka.

 

La course à la Honte

Les athlètes se placent en ligne devant les juges, dans une position propice à la déclamation. Au signal du départ (un juge jette une figue très mûre en l'air et tente de la gober), les athlètes doivent être le plus rapidement la risée de tous et se couvrir de honte. Le premier qui y parvient emporte la course. Pour gagner, il faut parler plus fort que les autres, gesticuler plus vite que les autres et être plus ridicule que les autres. Plus fort, plus vite, waah la honte !

D'après Mycolédon le Sporique, Microbitos l'Athénien gagna trois années de suite en faisant simplement tomber sa chlamyde à peine la figue étalée. L'année suivante, il fut battu par Ajax le farceur, qui déclencha une hilarité générale en singeant la coutume vestimentaire (toge drapée en tissu à rayures, lourde chaîne en or sur la poitrine et cercles en bronze et bois noir) des barbares étrusques fils de la louve. Dans le même concours, Anthrax de Sparte termina deuxième en brandissant une pancarte " Paix dans le monde ". Au retour, son entraîneur fut tondu par un général spartiate.


Marathon de la Honte

Le Marathon de la Honte est l'épreuve reine, car elle commémore la victoire des Mycéniens sur les Perses à la bataille de Marathon. Le très intelligent Strategos des Mycéniens battit Subranipal le fourbe en lui prenant ses deux as d'un coup sur une bataille de huit, ce qui mit fin à la partie de cartes qui durait depuis quinze heures.
Les concurrents se couvrent d'opprobre pendant la plus grande durée possible. Le plus prolifique, celui interrompt son autocritique le dernier est déclaré gagnant.

Cette épreuve était sans doute aucun la préférée de Croton de Delphes, dont la prose à ce sujet confine à la logorrhée (ses détracteurs l'accusaient de ne plus savoir être synthétique). Croton nous apprend par exemple que le marathon des deuxièmes jeux fut remporté par l'anonyme Varax avec le récit circonstancié de son humiliante vie d'éleveur de chiens de compagnie. Il est vrai que les pires difficultés de la vie d'un guerrier grec ne sont que broutilles face au calvaire d'un homme condamné sa vie entière à se courber devant ses chiens (pour leur donner à manger) et à subir leurs caprices et défauts (notamment leur insupportable arrogance). Mais lors des cinquièmes jeux, ce fut un guerrier qui gagna : le noble Anthrax de Sparte triompha en racontant interminablement les avanies des ses précédentes participations aux jeux, et fut même surpris d'être couronné (il croyait passer en commission d'appel suite à son échec dans l'épreuve du lever de honte, apparemment sabotée par son entraîneur). A la suite de ce titre, il fut banni de Sparte et s'installa à Mycènes pour ouvrir un petit commerce de perruques.

 
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