Beaucoup moins
connus que les Jeux Olympiques organisés à Athènes,
les Jeux de la Honte Mycéniens furent pourtant un apex culturel
et sportif de l'antiquité hellène. Grandes furent les
prouesses chantées par les aèdes, magnifiques furent
les joutes qui opposèrent les Cités. Les Jeux de la
Honte offraient une occasion unique de vider de vieilles querelles
en ajoutant à la gloire de la Victoire le plaisir de l'Humiliation,
dans un climat de haine virile et de camaraderie traîtresse
à peine troublé par les rumeurs guerrières. En
effet, les Jeux de la Honte, contrairement à la mascarade athénienne,
ne constituaient en aucun cas une trêve, et nombreuses furent
les attaques sournoises et les pillages dilettantes commis en l'absence
des défenseurs de la Cité ennemie, partis défendre
leur honneur à Mycènes. Suivant les commentaires les
plus cyniques de Croton de Delphes (" du pur Croton ", disaient
ses admirateurs), cette pratique courante ajoutait même du piquant
aux Jeux de la Honte, en une sorte de compétition hors de la
compétition, la palme revenant sans nul doute à Mycènes
lors des deuxièmes Jeux de la Honte pour une série d'actes
de cambriolage éhontés sur les villas des athlètes
Spartiates et Athéniens.
Traversant les siècles pour nous guider de leur lumière
dans la fange apocalyptique de notre monde embourbé dans ses
valeurs fumeuses, les Jeux de la Honte prennent aujourd'hui un sens
renouvelé et quasiment mystique. En voici les principales épreuves,
telles que transmises par les écrits de Mycolédon le
Sporique de Syracuse.
La lutte Honteuse
Deux athlètes
surmotivés s'affrontent en duel lors d'un tournoi en élimination
directe. Face à face, les pieds solidement ancrés
dans le sable, drapés dans une chlamyde blanche, les yeux
rivés à ceux de leur adversaire, les deux combattants
s'agonisent d'injures bien senties pour tenter de faire naître
un sentiment de honte visible par les spectateurs et les juges.
Tremblements de la voix ou du corps, rougeurs du visage, perte de
sang-froid, hystérie mènent les concurrents à
la défaite.
Les injures
les plus vicieuses étaient bien sûr autorisées,
voire encouragées. Croton de Delphes rapporte sans complaisance
(" du 100% Croton ", disaient ses admirateurs) la victoire
éclatante de Myristos de Milet sur son adversaire quand il
plaisanta sans vergogne sur les supposées amours illicites
de sa mère avec un chien difforme. Il n'eut pas besoin de
sortir la gravure qu'il avait cachée sous sa chlamyde, son
concurrent s'effondrant en pleurs au souvenir de Nonos, son teckel
de compagnie décédé tragiquement dans un accident
causé par la chute d'une colonne dorique qu'il compissait
sans penser à mal.
L'année suivante, les annales rapportent que les cris d'Anthrax
de Sparte résonnèrent pendant plus d'une heure dans
l'agora honteuse des Jeux quand il fut vaincu parce que son adversaire
avait découvert qu'il avait mis sa chlamyde à l'envers,
laissant visible l'étiquette. Son entraîneur fut condamné
à être mangé (de l'intérieur) par un
renard.
Le lancer de Honte
Après
une intense concentration plus ou moins respectée par les
spectateurs, l'athlète confesse sa plus terrible humiliation
en hurlant à la face des juges. Ceux-ci attribue une appréciation
à l'aide d'un instrument sacré représentant
le sceptre d'Hermès, et prenant la forme d'une tablette blanche
munie d'une poignée sur laquelle est écrite une inscription
plus ou moins moqueuse. Bien entendu, le gagnant est celui qui recueille
le plus de lazzis et de rires devant l'intensité de l'humiliation
qu'il a un jour subi. Susciter de la compassion est éliminatoire.
Le grand
Telios gagna un jour cette épreuve en racontant comment il
avait perdu un combat d'éloquence contre un Perse subtil,
dans le temple d'Athéna emplie par une foule attentive composée
de sa mère et de toutes ses anciennes petites amies. L'année
suivante, il gagna de nouveau en contant son odyssée incroyable
dans le harem d'un guerrier oriental très poilu, après
sa capture lors de sa tentative d'exil destinée à
fuir sa réputation désastreuse. La même année,
Anthrax de Sparte termina deuxième avec le récit de
sa participation à la bataille des Thermopyles, où
un camarade facétieux avait lié ensemble les lacets
de ses cothurnes. Pour cette triste deuxième place, son nouvel
entraîneur fut noyé dans la moussaka.
La course
à la Honte
Les athlètes
se placent en ligne devant les juges, dans une position propice
à la déclamation. Au signal du départ (un juge
jette une figue très mûre en l'air et tente de la gober),
les athlètes doivent être le plus rapidement la risée
de tous et se couvrir de honte. Le premier qui y parvient emporte
la course. Pour gagner, il faut parler plus fort que les autres,
gesticuler plus vite que les autres et être plus ridicule
que les autres. Plus fort, plus vite, waah la honte !
D'après
Mycolédon le Sporique, Microbitos l'Athénien gagna
trois années de suite en faisant simplement tomber sa chlamyde
à peine la figue étalée. L'année suivante,
il fut battu par Ajax le farceur, qui déclencha une hilarité
générale en singeant la coutume vestimentaire (toge
drapée en tissu à rayures, lourde chaîne en
or sur la poitrine et cercles en bronze et bois noir) des barbares
étrusques fils de la louve. Dans le même concours,
Anthrax de Sparte termina deuxième en brandissant une pancarte
" Paix dans le monde ". Au retour, son entraîneur
fut tondu par un général spartiate.
Marathon de la Honte
Le Marathon
de la Honte est l'épreuve reine, car elle commémore
la victoire des Mycéniens sur les Perses à la bataille
de Marathon. Le très intelligent Strategos des Mycéniens
battit Subranipal le fourbe en lui prenant ses deux as d'un coup
sur une bataille de huit, ce qui mit fin à la partie de cartes
qui durait depuis quinze heures.
Les concurrents se couvrent d'opprobre pendant la plus grande durée
possible. Le plus prolifique, celui interrompt son autocritique
le dernier est déclaré gagnant.
Cette épreuve
était sans doute aucun la préférée de
Croton de Delphes, dont la prose à ce sujet confine à
la logorrhée (ses détracteurs l'accusaient de ne plus
savoir être synthétique). Croton nous apprend par exemple
que le marathon des deuxièmes jeux fut remporté par
l'anonyme Varax avec le récit circonstancié de son
humiliante vie d'éleveur de chiens de compagnie. Il est vrai
que les pires difficultés de la vie d'un guerrier grec ne
sont que broutilles face au calvaire d'un homme condamné
sa vie entière à se courber devant ses chiens (pour
leur donner à manger) et à subir leurs caprices et
défauts (notamment leur insupportable arrogance). Mais lors
des cinquièmes jeux, ce fut un guerrier qui gagna : le noble
Anthrax de Sparte triompha en racontant interminablement les avanies
des ses précédentes participations aux jeux, et fut
même surpris d'être couronné (il croyait passer
en commission d'appel suite à son échec dans l'épreuve
du lever de honte, apparemment sabotée par son entraîneur).
A la suite de ce titre, il fut banni de Sparte et s'installa à
Mycènes pour ouvrir un petit commerce de perruques.
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