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9 juillet 2003 |
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De mon nouvel
appartement, je vois un rectangle de mer sur lequel passent les
bateaux. J'entends dans la pièce voisine les échos
de la télé hongkongaise. J'ai fini par m'y mettre
finalement, au cantonnais. Il y a des jours où cette ville
m'épuise jusqu'à l'os. Ces figures de plâtre,
mais la mer, le ciel, les montagnes
De mon nouvel appartement,
je vois aussi les autoroutes suspendues. Il y a peu de voitures
a cette heure de la nuit. Je me suis encore rapproché des
fenêtres des voisins, si c'était possible, mur contre
mur, lumières blanches, bleues ou vertes, ombres qui se profilent
quelquefois derrière les stores.
Pour aller
vers la mer dans ce quartier, il faut emprunter des passerelles
et passer entre les grands blocs. Il y a des restaurants, des petits
cafés avec terrasse, des lumières tamisées,
des plantes vertes. L'air est lourd et salé. Un grand coup
de vent passe, de temps en temps. Les passants regardent la devanture
des restaurants. Les serveurs regardent les passants. Le long de
la promenade au bord de la mer, dans l'ombre du Convention Centre,
il y a des pêcheurs. L'eau est opaque à cette heure.
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15 juillet 2003 |
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On dit que,
quelque part dans les Nouveaux Territoires, se trouvent les anciens
camps de réfugiés vietnamiens, ou plutôt ce
qu'il en reste, quelques baraques, des barbelés. On dit que
certains réfugiés y ont passé vingt ans de
leurs vies (travaillant en ville le jour, revenant y dormir la nuit),
que les vietnamiens du Nord et du Sud s'y battaient à mort,
que la radio, la télévision diffusaient constamment
le même message en vietnamien à l'intention des boat
people qui venaient se réfugier à Hong Kong. Un prêtre,
des amis, des collègues m'ont tous répété
les mêmes mots, plus de quinze ans plus tard. Mais ils sont
devenus incompréhensibles, à cause de leur accent,
à part les deux derniers : " Ne venez pas."
Quelquefois dans cette ville, quelqu'un me reconnaît et m'adresse
quelques mots. Ce sont des Chinois de Cholon ou de Dalat qui ne
parlent pas volontiers de leur passé. A Hong Kong, ils ont
commencé par faire des petits boulots pour survivre. Certains
sont partis vivre quelque temps en France, aux Etats-Unis ou au
Canada, d'autres sont revenus. Depuis, ils se sont complètement
fondus dans la société chinoise. Mais la manière
dont ils m'adressent la parole (toujours à voix basse), leurs
regards appuyés, leur tendresse instinctive pour moi m'en
ont plus appris sur ce qui s'était passé ici que tout
ce que j'ai pu lire. Même si je n'ai jamais pu savoir ce qui
s'était passé exactement. A Hong Kong, derrière
le mot " Vietnam ", s'étend un long sillage de
douleur, de violence, de mépris, parfois même de nostalgie.
Comme si certains avaient eu besoin de vivre à proximité
du pays de leur enfance, tout en sachant qu'ils n'y retourneront
jamais. Ces derniers jours, ce Vietnam d'autrefois flotte devant
mes yeux comme une brume
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Saïgon, 18 juillet 2003 |
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Retour sur l'asphalte
de l'aéroport. Je l'ai vue, cette asphalte, plusieurs fois
dans ma vie. La première fois, oui, je m'en souviens, puisque
maintenant je peux porter ce souvenir, c'était
une étendue
vacillante, submergée par des vagues de bras et de visages
qui venaient
s'écraser
contre les barrières. Bouches distendues par les syllabes
d'un nom chéri. Ecume. Je n'entendais pas ces noms, je les
devinais plutôt, aux cris, aux mains tendues,
au tumulte. Oui, maintenant, je me souviens. Des appels, des pleurs,
des bousculades, de cette chose muette et béante qui coulait
des corps et des
regards.
Sur cette aire
encadrée d'hommes en armes, quelques avions atterrissaient,
quelques passagers descendaient, accueillis comme les rescapés
d'un naufrage, à peine arrivés, aussitôt étreints
et soulevés, toutes ces expressions étrangères,
éloquentes, aimantes, souviens-toi, ta grand-mère,
tes oncles, tes tantes, tes cousins.
Saigon en 1978.
Cette fois,
le voyage n'a duré que deux heures. Les bâtiments sont
neufs, mais je reconnais l'asphalte et la disposition de l'aéroport
: cette sortie du hall en demi-courbe, la vague de chaleur qui étourdit
aussitôt, cette balustrade. Et la ville ? Je suis rentré
en moto, comme autrefois, les cheveux au vent. Les sons, les parfums,
les couleurs. Certaines rues ont été redessinées,
agrandies. Mais les arbres, les arbres sont toujours là.
Alors je vois, tendue entre les branches comme une seconde peau,
mon enfance qui m'attend.
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Saïgon, 19 juillet 2003 |
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Pas de tours
là-bas, ce serait quand même trop simple : plutôt
des rangées de façades sages aux couleurs pastel.
Certaines rues ont été redessinées, agrandies.
Mais les arbres, les arbres sont toujours là. Lente descente
vers le fleuve. Ombre profonde dans une poussière rouge intacte.
Le soleil si puissant que c'est comme un océan de lumière
qui roule sur la ville. Le retour finalement, après plus
d'une année passée à Hong Kong, et tant d'autres
passées à Paris. Au fil des jours, retour dans la
clarté des matins, la fraîcheur de la pluie, le pas
des marchands de soupe ambulants tard dans la nuit, cognant l'un
contre l'autre deux morceaux de bois, ce rythme familier qui me
fit écrire - il y a presque dix ans - cette page dans mon
journal :
Sur le lit
voisin, je ne parvins pas à m'endormir cette nuit là.
J'écoutais le ronronnement des pales du ventilateur, je regardais
la toile de la moustiquaire se gonfler à intervalles réguliers
comme le poumon d'un plongeur qui s'apprête à descendre
dans les grandes profondeurs. Et avec lui, je descendais, je descendais,
mais je ne cédais pas au sommeil. Je m'enfonçais lentement,
toujours plus avant dans ce puits vertical que creuse la trahison
d'un être aimé. La lourde chaleur de cette nuit à
l'autre bout du monde ressurgirait parfois dans ma mémoire
des années plus tard, par bouffées.
A l'aube, j'entendis distinctement le bruit des pas sur l'asphalte
des marchands de soupe ambulants. Je l'entendis avec une netteté
vraiment troublante, et cette netteté à elle seule
me permit de mesurer l'intensité des dernières pluies
de la nuit. Les marchands cognaient l'un contre l'autre des morceaux
de bois et ce son clair et rythmé portait très loin
dans la ville. Au tremblement de leur voix, on devinait sans peine
autour d'eux l'ombre pesante des grands immeubles en construction,
la froideur du béton et les angles plus aigus de la ferraille
que l'on y avait incorporé, les petits amas d'ordure de plus
en plus denses à l'approche du marché et puis, étrangement
mêlées à ces épluchures, la tache plus
sombre de corps d'enfants endormis.
Cet après-midi,
j'ai demandé à un enfant de rejouer ce rythme avec
ses baguettes de bois - rien que pour moi. Il s'est enfui en courant,
sous les rires moqueurs de ma famille.
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Saïgon, 21 juillet 2003 |
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Je fais partie
de la deuxième génération, celle qui a grandi
à l'étranger. Souvent, la guerre n'est pour cette
génération qu'un faisceau d'images et de mots. C'est
aussi une déchirure familiale opposant un camp à un
autre, une succession de dates, de séparations, de retrouvailles,
c'est une mémoire, un héritage. C'est une toile qu'on
porte sans le savoir enroulée autour de son cur. La
première nuit, je suis sorti de ma chambre et je suis venu
attendre la fraîcheur sur la terrasse. En contrebas, les nouveaux
quartiers résidentiels de Saigon, alignements d'étroites
maisons particulières bordées d'arbres et de plantes,
hermétiquement grillagées.
Après des années d'absence, je sais qu'il faudra à
ma famille des semaines pour étancher sa soif de paroles.
Je sens tous ces mots affluer dans mon ventre. Parmi eux, je sens
aussi la présence familière de questions interdites.
Mais Paris était à l'autre bout du monde, alors qu'Hong
Kong n'est qu'à deux heures et demie d'ici. Mon oncle sort
à son tour sur la terrasse. Il vient étendre un hamac.
Nous passons une partie de la nuit à discuter.
Lorsque j'étais
à Hong Kong, je passais des heures à regarder la mer
changer de couleur, des heures à contempler cette ville dont
je ne comprends pas la langue. Je voyais, sans le savoir, revenir
dans ma vie un espace mouvant bordé de présences démentes
et silencieuses : la foule, les tours, les nuages, toute cette agitation
autour d'un gouffre unique, insondé.
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Saïgon, 25 juillet 2003 |
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La mémoire
au fil des jours, des nuits, me revient. Un ami m'accompagne au
musée de la guerre. J'y retrouve cette image qui a hanté
mon enfance.
Sur cette
photo, un enfant est couché sur son frère. On peut
voir dans ses yeux quelque chose qui n'a pas d'âge, pas de
mémoire. Il a environ trois ans, et son frère n'est
qu'un bébé. Mais c'est la guerre. La terreur dans
ses yeux est si précise que l'on a l'impression de voir le
soldat en face de lui, fou de peur et hérissé d'armes,
qui tire sur tout ce qui bouge, qui va bientôt tirer sur lui.
Cette fraction de seconde est figée à jamais dans
le cadre de cette photographie. On devine aussi l'attitude du photographe.
Il a hésité un instant peut-être entre deux
réflexes musculaires : appuyer sur le déclic de son
appareil ou bondir dans le fossé pour sauver ces deux enfants.
Mais des enfants comme eux, il y en a des centaines, et il lui faut
témoigner.
Double mouvement de faux pour la conscience morale : pour le spectateur
de cette photographie aussi, le moment de l'action est passé.
Quant au photographe, par une sombre ironie, il lui a fallu laisser
échapper ce moment pour déclencher chez ce même
spectateur cette torsion caractérisée de l'appareil
digestif qu'on appelle la compassion. Le spectateur comme le photographe
ont quelque chose en commun : la croyance très chrétienne
que ces soubresauts de la conscience, comme de minuscules gouttes
d'acide dans le grand océan des souffrances humaines, changent
la composition chimique des temps et ouvrent la voie vers une ère
nouvelle.
Je regarde
de nouveau cette photo. Elle est plus petite que dans mon souvenir.
J'en retrouve d'autres, elles nous regardent toutes. Elles nous
regardent toutes. Cette fois, je ne la rejetterai pas. Je regarde
tout ce que je n'ai jamais pu vraiment regarder en face, toutes
ces photos que j'ai vues si souvent, enfant, qu'elles forment comme
un album de famille. Je les regarde et elles parlent, elles parlent,
je n'ai jamais su quoi leur répondre.
Les gens vont
et viennent dans le musée. La préposée porte
une tunique vietnamienne traditionnelle de couleur rose. Il fait
encore jour au-dehors. Il y a des carcasses de tanks et d'hélicoptères
dans le jardin du musée.
Jusque là,
il avait senti son cur battre avec régularité,
même lorsqu'il évoquait dans sa mémoire les
témoignages de sa propre famille. Il avait gardé longtemps
ces paroles dans son esprit et puis il les avait laissées
le quitter. Jusque là, il avait senti la chaleur de son sang
dans ses veines, mais comme on sent la caresse du vent à
l'orée d'une forêt. Alors le visage de l'enfant lui
apparut. Son visage lui apparut avec une expression d'une netteté
déroutante. C'était le visage qui avait été
le sien lorsqu'il avait attendu du secours.
Devant ce visage, il acquiesça et avec ce visage, il entra
en souffrance. Il la sentit se répandre comme un incendie
dans son corps, dans ses veines, puis dans sa conscience. Il sentit
la brûlure et il l'accepta. Il brûla longtemps. Puis
il sentit que quelque chose en lui durcissait, s'émiettait,
retournait à la poussière. Il ne s'inquiéta
pas du vide que cette disparition creusait en lui. La souffrance
de l'enfant lui demeurait inaccessible et il en serait toujours
ainsi. L'enfant était mort et il avait souffert seul. L'embrasement
de son âme n'était qu'une illusion.
Il accepta alors de considérer l'espace aveugle qui s'ouvrait
en lui. Il reconnut cet espace à son caractère hostile,
glacé : c'était celui de la solitude, de la peur devant
sa propre souffrance, devant sa propre mort, qui pouvaient, comme
pour l'enfant, l'enfermer pour toujours dans l'isolement. Cela,
il le vit dans le regard que fixait sur lui depuis maintenant plusieurs
mois, plusieurs années, jour et nuit, cet enfant. Et il reconnut
aussi ce regard.
C'était
le regard sans âge d'un corps tellement réduit par
la souffrance qu'il a l'expression des choses qu'on a abandonnées.
Une maison qu'on a décidé de ne plus habiter. Un jardin
qui retourne aux mauvaises herbes. Pas comme les paupières
fermées, les mains croisées d'un mort enlevé
par une mort paisible. Non. Comme une chose dont on a brisé
les limites et qui porte encore sur elle toutes les traces de l'effraction.
Il résista à la tentation d'effacer ces traces. Il
les considéra aussi. Elles avaient leur propre langage. Mais
ce langage ne laissait pas de place au sien. Ce langage ne lui permettait
pas de rester humain. Alors il demeura, dans son humanité,
désemparé, face à ce langage et en même
temps les yeux toujours ouverts face à lui.
L'enfant le regardait toujours mais quelque chose d'autre le regardait
en lui. Il accepta cette chose alors même que cette réalité
envahissait sa réalité avec un poids propre, des dimensions
propres, qui étaient inhumaines. Il constata sa présence
et se concentra sur sa respiration. Contre le flanc de la chose,
il essayait de vivre ce qu'il avait à vivre en propre. Il
sentit ses jointures grincer comme les gonds rouillés d'une
porte qui n'a pas servi depuis longtemps. Ses jointures grincèrent
et la porte s'ouvrit. Elle ne s'ouvrit sur rien de particulier.
Car il n'était plus. Et l'enfant non plus. C'est alors que
le visage des soldats lui apparut.
Il lui sembla
qu'il tombait. Le visage de ces hommes lui apparut comme la terre
lorsque l'on s'écrase au sol. Inerte, massive, sans expression.
Cet abrutissement intolérable entra dans son corps et il
l'accueillit. Ces hommes et lui se regardèrent, ou plutôt
il les regarda, car eux ne le voyaient pas, rien en eux ne lui renvoyait
son regard. Leurs regards le traversaient comme s'il avait été
invisible pour eux. Il accepta de n'être rien pour eux. Comme
s'ils avaient été parfaitement seuls, ils allaient
et venaient sous ses yeux dans leurs maisons, au milieu de leurs
familles et sous ses yeux, vaquaient à leurs tâches
quotidiennes. Il les regarda comme la lune regarde ceux qui ne la
regardent jamais. Les jours passaient. Dans le ciel de leur ignorance,
il dérivait.
Rien de cette dérive ne pesait sur leurs vies. Il savait
être ce rien dans leurs vies qui dérivait sans que
rien n'advint pour eux. Il les regarda prendre soin de leurs femmes,
de leurs enfants. Il les regarda aussi dans leurs regains de violence,
de brutalité. Il continua à méditer, même
lorsqu'il sentit son corps se scinder en deux. Une partie de lui
sombrait dans la révolte, le désespoir. L'autre demeurait
suspendue. Il accepta cette scission, cette coupure et la souffrance
qu'elle engendrait en lui. L'injustice cria en lui avec une telle
force qu'il crut en devenir sourd. Une sombre force émanait
de ces hommes qui l'entraînait vers le bas, une force telle
qu'il n'en émane même pas des bêtes les plus
sanguinaires. La colère le ravagea, et le désir de
vengeance. Il les accueillit et lorsqu'en lui, elles eurent tout
saccagé, il demeura comme l'espace qui avait permis ce saccage.
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Saïgon, 28 juillet 2003 |
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Nuit d'insomnie.
Toutes ces vies chaotiques, désordonnées autour d'un
seul et même centre : cette chambre au-dessous de la mienne,
ces pleurs, ces cris. Je viens appuyer mon visage contre la fraîcheur
des barreaux. Quelque chose dans ce gémissement d'infini.
Une force infinie. Une douleur infinie. Aucun animal ne peut gémir
ainsi. On dirait la conscience prisonnière de
Non,
ce n'est pas ça. Je me sens soudain si transi que je descends
machinalement les escaliers.
Dans le noir, je vois ma cousine autiste couchée sur une
natte, en train de se frapper la tête contre le carrelage.
J'essaie aussitôt de glisser un oreiller sous son front, mais
une ombre dans la nuit arrête mon geste. C'est ma tante. "
Elle en a besoin pour s'endormir. C'est comme ça toutes les
nuits, depuis sa naissance. " Elle me sourit tristement. Je
viens m'asseoir près d'elle sur la natte. Nous restons là
ensemble un moment, assis près de l'enfant. C'est le ça
en nous qui crie. A l'image de ce pays.
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Saïgon, 1er août 2003 |
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Même dans
la rage de jouissance des jeunes d'ici, aujourd'hui, il y a quelque
chose de l'horreur de la guerre qui continue à grimacer.
Comme si une génération à travers l'autre essayait
de rattraper le temps perdu. Fièvre collective, embrasement
du sang.
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Hong Kong, 20 septembre 2003 |
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Au retour du
Vietnam, j'ai fini par m'installer à Wanchai - l'ancien quartier
des bars fréquentés par les GI pendant laguerre. Le
cur du quartier est un terrain de sports, bordé par
un petit marché. Entre le terrain de sports et la mer, se
trouve l'Immigration Tower. C'est une gigantesque tour de pierre
noire à laquelle on accède par des passerelles suspendues.
Entre le terrain de sports et l'Immigration Tower, il y a encore
de la place pour tout un quartier de night clubs et de bars, que
fréquentent aujourd'hui les expat. A part certaines ambiances,
certains soirs - errances d'hommes seuls dans la clarté douteuse
des néons - peu de traces du passé, ceci dit.
Ce matin, je suis venu lire le journal dans un café face
à la mer. Il donne sur le Convention Center à gauche,
le quai d'embarquement du Star Ferry à droite et au-delà,
sur la skyline de Kowloon. On peut s'y installer confortablement
dans des fauteuils de peluche rouge et y écouter du jazz.
Le gouvernement de Hong Kong intente un procès contre
des activistes. Le typhon Isabelle vient de ravager la côte
Est des Etats-Unis. Et à la page des faits divers : Un
ressortissant français vient d'être arrêté
au Népal pour le meurtre sauvage d'une vingtaine de touristes
occidentaux. L'homme, note le journaliste, est né à
Saigon pendant la guerre.
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Hong Kong, 22 septembre 2003 |
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Comme mon immeuble
est perpendiculaire à l'immeuble d'à côté
, je vois de temps en temps des têtes ou des bras sortir du
mur pour décrocher le linge ou arroser les plantes. Ils s'agitent
puis disparaissent. J'ai aussi vu mon voisin d'en face pour la première
fois ce matin. Il doit se demander ce que je fabrique devant cet
ordinateur. En contrebas, dans la rue, les taxis rouges tournent
sans trêve, les piétons aussi. La mer est d'un bleu
laiteux. Bien des bateaux sont passés depuis tout à
l'heure, et même deux hélicoptères.
Je me rends compte, en relisant ce que je viens d'écrire,
combien j'ai eu besoin de Hong Kong pour retraverser mon passé.
C'est une certitude instinctive. Beaucoup d'étrangers disent
cela aussi d'ailleurs, que cette ville était sur leur chemin.
On l'aime cette ville, ou on la hait. On la quitte au bout d'un
an ou deux, ou l'on y fait sa vie. Quand dans les premiers mois,
je l'ai haïe de toutes mes fibres, même l'énergie
de cette haine m'a permis d'avancer. Alors je l'aime, à revers
de tout ce que je croyais possible jusqu'ici.
C'est une ville
très dure, plus dure que tout ce que j'ai rencontré
jusqu'ici. Je sens d'ailleurs grandir en moi, au fur et à
mesure que le temps passe, la même dureté, la même
opacité. Il faut s'enfoncer dans Kowloon et au-delà,
dans les Nouveaux Territoires, pour le comprendre. Il faut voir
au milieu d'une nature radieuse, s'élever des barres d'immeubles
à l'infini (les unes flambant neuves, les autres en voie
de désagrégation), des autoroutes suspendues qui s'entrecroisent,
une station de métro, des centres commerciaux. Dans cette
invasion de béton, une foule compacte qui s'affaire. Mort
monumentale, absolue, irrémédiable, où grouille
la vie. Près de la frontière, la plupart de ces villes
nouvelles ont surgi en moins de trois décennies à
la place des anciens villages, alors la structure sociale traditionnelle
persiste. Dans ces tours, aucune transaction, aucune décision
collective ne peut se faire sans l'accord des clans.
La société chinoise elle-même est une société
très dure. Dans les restaurants, la vaisselle de faïence
est invariablement blanche, la nappe rose. Rideaux de velours rouge,
ornés de nuds de satin rose ou jaune, éclairage
au néon, sophistication des plats, dextérité
des serveurs. Fraîcheur de la viande, quasiment découpée
sur la bête, mais imbibée de sauce, épicée,
confite; cette impossibilité en toute chose d'en arriver
à la chair vive, ou même d'obtenir pour goûter
à ces compositions savantes un peu plus d'ombre, de calme,
ou de solitude; cet empressement, cette onctuosité, cette
constante tyrannie de la face humaine. Peut-être est-ce
précisément pour cette raison qu'il m'est possible,
et même nécessaire, de vivre ici.
Si pour une
raison ou pour une autre, on a besoin de vivre non pas dans, mais
à côté de sa douleur, si on éprouve le
besoin de l'enrober, de la travailler, de la pervertir pour continuer
à vivre, alors c'est peut-être la seule ville au monde
possible. Aucun lieu sur cette terre ne montre en effet autant que
Hong Kong, une telle passion de l'artifice, une telle peur de l'intime.
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Hong Kong, 23 septembre 2003 |
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L'homme marche
en équilibre sur le rebord du trottoir. Nous attendons le
bus. Il a abandonné contre une barrière sa serviette
en cuir tout cassé. En complet gris, il danse. Les rayons
de soleil sont doux aujourd'hui
Il a fermé les yeux.
Nous l'entendons fredonner quelque chose, quelque chose en japonais.
Les péniches vont et viennent sur la mer. Les branches se
balancent. La rumeur du trafic se mêle à celle des
fontaines.
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Hong Kong, 24 septembre 2003 |
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De ma fenêtre,
je vois passer les bateaux illuminés, des voitures (de moins
en moins de voitures au fur et à mesure que la nuit avance),
des gens. La piscine s'éteint vers 22 heures, les fenêtres
de mes voisins vers 2 heures du matin. Il y a plein d'enseignes
lumineuses, multicolores, verticales. Pas de mots, rien que des
fleurs, à différents stades d'éclosion. Le
ciel est noir. Les nuages, très hauts et très blancs.
La nuit, les tours, immenses. Les humains tout petits. Ma lumière,
toute petite aussi, minuscule foyer de chaleur au bord de l'eau
profonde.
Je vais nager
tous les soirs. J'aime me laisser flotter sur le dos pour voir tournoyer,
très haut dans la nuit, les aigles. Toujours le vent, toujours
les palmiers. L'eau de la piscine est bleue - d'un bleu violent,
chimique, avec des reflets verts. Elle se froisse au toucher comme
une soie légère, éclairée en-dessous
par de puissants projecteurs. Se laisser happer par les profondeurs.
De retour à la surface, les tours sont des algues qui s'agitent.
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Hong Kong, 25 septembre 2003 |
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Brume de chaleur.
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Hong Kong, 27 septembre 2003 |
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La mer monte,
les vagues enflent, enflent puis refluent dans le désordre.
Les chalutiers, les paquebots, les bateaux de pêche rentrent
au port. Ils s'avancent lentement comme des courtisans à
la parade, tandis que s'ouvre loin derrière eux un large
panache d'écume. C'est la première fois que je vois
un vrai crépuscule sur Hong Kong. D'habitude, la nuit tombe
d'un seul coup. Lumière, et puis rideau. Mais ce soir, c'est
le grand jeu. Les grands bateaux, les petits. Les lents, les rapides.
Les créatures de luxe, les miséreux. Certains majestueux,
d'autres impulsifs, chacun avec sa physionomie particulière
: la longue péniche chargée de sable noir, le déchargeur
avec sa grue, la jonque en bois verni qu'on devine à peine
dans l'obscurité grandissante et qu'éclaire à
la proue une lampe fumeuse
Le ciel est
si pur que la vue s'étend jusqu'aux montagnes, jusqu'à
la haute mer. Rêver de grands départs, cerné
par des gratte-ciels déployés en demi-cercle autour
du Convention Center, tandis que des hélicoptères
déchirent le ciel toutes les cinq minutes. J'exagère
? Même pas. Pêcheurs debout sur les rochers dans le
jour qui décline, face aux tours de Central, préparant
leurs hameçons ou lançant leurs lignes. Passe un énorme
berger allemand portant lui-même son collier dans la gueule,
s'attardent quelques balayeurs en uniforme, une famille, un photographe,
d'autres badauds. Echanges de plaisanteries autour des seaux et
des paniers. Quelqu'un finit par remettre un minuscule poisson à
l'eau. Je m'éloigne lentement sur la promenade.
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Hong Kong, 31 septembre 2003 |
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Paris, mon architecture
intérieure.
Pourquoi faut-il s'arracher pour naître ?
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| PVK |
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