Hong Kong Stories
Troisième partie : HAPPY TOGETHER
Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
 
9 juillet 2003
 

De mon nouvel appartement, je vois un rectangle de mer sur lequel passent les bateaux. J'entends dans la pièce voisine les échos de la télé hongkongaise. J'ai fini par m'y mettre finalement, au cantonnais. Il y a des jours où cette ville m'épuise jusqu'à l'os. Ces figures de plâtre, mais la mer, le ciel, les montagnes… De mon nouvel appartement, je vois aussi les autoroutes suspendues. Il y a peu de voitures a cette heure de la nuit. Je me suis encore rapproché des fenêtres des voisins, si c'était possible, mur contre mur, lumières blanches, bleues ou vertes, ombres qui se profilent quelquefois derrière les stores.

Pour aller vers la mer dans ce quartier, il faut emprunter des passerelles et passer entre les grands blocs. Il y a des restaurants, des petits cafés avec terrasse, des lumières tamisées, des plantes vertes. L'air est lourd et salé. Un grand coup de vent passe, de temps en temps. Les passants regardent la devanture des restaurants. Les serveurs regardent les passants. Le long de la promenade au bord de la mer, dans l'ombre du Convention Centre, il y a des pêcheurs. L'eau est opaque à cette heure.

 
 
15 juillet 2003
 

On dit que, quelque part dans les Nouveaux Territoires, se trouvent les anciens camps de réfugiés vietnamiens, ou plutôt ce qu'il en reste, quelques baraques, des barbelés. On dit que certains réfugiés y ont passé vingt ans de leurs vies (travaillant en ville le jour, revenant y dormir la nuit), que les vietnamiens du Nord et du Sud s'y battaient à mort, que la radio, la télévision diffusaient constamment le même message en vietnamien à l'intention des boat people qui venaient se réfugier à Hong Kong. Un prêtre, des amis, des collègues m'ont tous répété les mêmes mots, plus de quinze ans plus tard. Mais ils sont devenus incompréhensibles, à cause de leur accent, à part les deux derniers : " Ne venez pas."
Quelquefois dans cette ville, quelqu'un me reconnaît et m'adresse quelques mots. Ce sont des Chinois de Cholon ou de Dalat qui ne parlent pas volontiers de leur passé. A Hong Kong, ils ont commencé par faire des petits boulots pour survivre. Certains sont partis vivre quelque temps en France, aux Etats-Unis ou au Canada, d'autres sont revenus. Depuis, ils se sont complètement fondus dans la société chinoise. Mais la manière dont ils m'adressent la parole (toujours à voix basse), leurs regards appuyés, leur tendresse instinctive pour moi m'en ont plus appris sur ce qui s'était passé ici que tout ce que j'ai pu lire. Même si je n'ai jamais pu savoir ce qui s'était passé exactement. A Hong Kong, derrière le mot " Vietnam ", s'étend un long sillage de douleur, de violence, de mépris, parfois même de nostalgie. Comme si certains avaient eu besoin de vivre à proximité du pays de leur enfance, tout en sachant qu'ils n'y retourneront jamais. Ces derniers jours, ce Vietnam d'autrefois flotte devant mes yeux comme une brume…

 
 
Saïgon, 18 juillet 2003
 

Retour sur l'asphalte de l'aéroport. Je l'ai vue, cette asphalte, plusieurs fois dans ma vie. La première fois, oui, je m'en souviens, puisque maintenant je peux porter ce souvenir, c'était

une étendue vacillante, submergée par des vagues de bras et de visages qui venaient
s'écraser
contre les barrières. Bouches distendues par les syllabes d'un nom chéri. Ecume. Je n'entendais pas ces noms, je les devinais plutôt, aux cris, aux mains tendues,
au tumulte. Oui, maintenant, je me souviens. Des appels, des pleurs, des bousculades, de cette chose muette et béante qui coulait des corps et des
regards.

Sur cette aire encadrée d'hommes en armes, quelques avions atterrissaient, quelques passagers descendaient, accueillis comme les rescapés d'un naufrage, à peine arrivés, aussitôt étreints et soulevés, toutes ces expressions étrangères, éloquentes, aimantes, souviens-toi, ta grand-mère, tes oncles, tes tantes, tes cousins.

Saigon en 1978.

Cette fois, le voyage n'a duré que deux heures. Les bâtiments sont neufs, mais je reconnais l'asphalte et la disposition de l'aéroport : cette sortie du hall en demi-courbe, la vague de chaleur qui étourdit aussitôt, cette balustrade. Et la ville ? Je suis rentré en moto, comme autrefois, les cheveux au vent. Les sons, les parfums, les couleurs. Certaines rues ont été redessinées, agrandies. Mais les arbres, les arbres sont toujours là. Alors je vois, tendue entre les branches comme une seconde peau, mon enfance qui m'attend.

 
 
Saïgon, 19 juillet 2003
 

Pas de tours là-bas, ce serait quand même trop simple : plutôt des rangées de façades sages aux couleurs pastel. Certaines rues ont été redessinées, agrandies. Mais les arbres, les arbres sont toujours là. Lente descente vers le fleuve. Ombre profonde dans une poussière rouge intacte. Le soleil si puissant que c'est comme un océan de lumière qui roule sur la ville. Le retour finalement, après plus d'une année passée à Hong Kong, et tant d'autres passées à Paris. Au fil des jours, retour dans la clarté des matins, la fraîcheur de la pluie, le pas des marchands de soupe ambulants tard dans la nuit, cognant l'un contre l'autre deux morceaux de bois, ce rythme familier qui me fit écrire - il y a presque dix ans - cette page dans mon journal :

Sur le lit voisin, je ne parvins pas à m'endormir cette nuit là. J'écoutais le ronronnement des pales du ventilateur, je regardais la toile de la moustiquaire se gonfler à intervalles réguliers comme le poumon d'un plongeur qui s'apprête à descendre dans les grandes profondeurs. Et avec lui, je descendais, je descendais, mais je ne cédais pas au sommeil. Je m'enfonçais lentement, toujours plus avant dans ce puits vertical que creuse la trahison d'un être aimé. La lourde chaleur de cette nuit à l'autre bout du monde ressurgirait parfois dans ma mémoire des années plus tard, par bouffées.
A l'aube, j'entendis distinctement le bruit des pas sur l'asphalte des marchands de soupe ambulants. Je l'entendis avec une netteté vraiment troublante, et cette netteté à elle seule me permit de mesurer l'intensité des dernières pluies de la nuit. Les marchands cognaient l'un contre l'autre des morceaux de bois et ce son clair et rythmé portait très loin dans la ville. Au tremblement de leur voix, on devinait sans peine autour d'eux l'ombre pesante des grands immeubles en construction, la froideur du béton et les angles plus aigus de la ferraille que l'on y avait incorporé, les petits amas d'ordure de plus en plus denses à l'approche du marché et puis, étrangement mêlées à ces épluchures, la tache plus sombre de corps d'enfants endormis.

Cet après-midi, j'ai demandé à un enfant de rejouer ce rythme avec ses baguettes de bois - rien que pour moi. Il s'est enfui en courant, sous les rires moqueurs de ma famille.

 
 
 
Saïgon, 21 juillet 2003
 

Je fais partie de la deuxième génération, celle qui a grandi à l'étranger. Souvent, la guerre n'est pour cette génération qu'un faisceau d'images et de mots. C'est aussi une déchirure familiale opposant un camp à un autre, une succession de dates, de séparations, de retrouvailles, c'est une mémoire, un héritage. C'est une toile qu'on porte sans le savoir enroulée autour de son cœur. La première nuit, je suis sorti de ma chambre et je suis venu attendre la fraîcheur sur la terrasse. En contrebas, les nouveaux quartiers résidentiels de Saigon, alignements d'étroites maisons particulières bordées d'arbres et de plantes, hermétiquement grillagées.
Après des années d'absence, je sais qu'il faudra à ma famille des semaines pour étancher sa soif de paroles. Je sens tous ces mots affluer dans mon ventre. Parmi eux, je sens aussi la présence familière de questions interdites. Mais Paris était à l'autre bout du monde, alors qu'Hong Kong n'est qu'à deux heures et demie d'ici. Mon oncle sort à son tour sur la terrasse. Il vient étendre un hamac. Nous passons une partie de la nuit à discuter.

Lorsque j'étais à Hong Kong, je passais des heures à regarder la mer changer de couleur, des heures à contempler cette ville dont je ne comprends pas la langue. Je voyais, sans le savoir, revenir dans ma vie un espace mouvant bordé de présences démentes et silencieuses : la foule, les tours, les nuages, toute cette agitation autour d'un gouffre unique, insondé.

 
 
Saïgon, 25 juillet 2003
 

La mémoire au fil des jours, des nuits, me revient. Un ami m'accompagne au musée de la guerre. J'y retrouve cette image qui a hanté mon enfance.

Sur cette photo, un enfant est couché sur son frère. On peut voir dans ses yeux quelque chose qui n'a pas d'âge, pas de mémoire. Il a environ trois ans, et son frère n'est qu'un bébé. Mais c'est la guerre. La terreur dans ses yeux est si précise que l'on a l'impression de voir le soldat en face de lui, fou de peur et hérissé d'armes, qui tire sur tout ce qui bouge, qui va bientôt tirer sur lui. Cette fraction de seconde est figée à jamais dans le cadre de cette photographie. On devine aussi l'attitude du photographe. Il a hésité un instant peut-être entre deux réflexes musculaires : appuyer sur le déclic de son appareil ou bondir dans le fossé pour sauver ces deux enfants. Mais des enfants comme eux, il y en a des centaines, et il lui faut témoigner.
Double mouvement de faux pour la conscience morale : pour le spectateur de cette photographie aussi, le moment de l'action est passé. Quant au photographe, par une sombre ironie, il lui a fallu laisser échapper ce moment pour déclencher chez ce même spectateur cette torsion caractérisée de l'appareil digestif qu'on appelle la compassion. Le spectateur comme le photographe ont quelque chose en commun : la croyance très chrétienne que ces soubresauts de la conscience, comme de minuscules gouttes d'acide dans le grand océan des souffrances humaines, changent la composition chimique des temps et ouvrent la voie vers une ère nouvelle.

Je regarde de nouveau cette photo. Elle est plus petite que dans mon souvenir. J'en retrouve d'autres, elles nous regardent toutes. Elles nous regardent toutes. Cette fois, je ne la rejetterai pas. Je regarde tout ce que je n'ai jamais pu vraiment regarder en face, toutes ces photos que j'ai vues si souvent, enfant, qu'elles forment comme un album de famille. Je les regarde et elles parlent, elles parlent, je n'ai jamais su quoi leur répondre.

Les gens vont et viennent dans le musée. La préposée porte une tunique vietnamienne traditionnelle de couleur rose. Il fait encore jour au-dehors. Il y a des carcasses de tanks et d'hélicoptères dans le jardin du musée.

Jusque là, il avait senti son cœur battre avec régularité, même lorsqu'il évoquait dans sa mémoire les témoignages de sa propre famille. Il avait gardé longtemps ces paroles dans son esprit et puis il les avait laissées le quitter. Jusque là, il avait senti la chaleur de son sang dans ses veines, mais comme on sent la caresse du vent à l'orée d'une forêt. Alors le visage de l'enfant lui apparut. Son visage lui apparut avec une expression d'une netteté déroutante. C'était le visage qui avait été le sien lorsqu'il avait attendu du secours.
Devant ce visage, il acquiesça et avec ce visage, il entra en souffrance. Il la sentit se répandre comme un incendie dans son corps, dans ses veines, puis dans sa conscience. Il sentit la brûlure et il l'accepta. Il brûla longtemps. Puis il sentit que quelque chose en lui durcissait, s'émiettait, retournait à la poussière. Il ne s'inquiéta pas du vide que cette disparition creusait en lui. La souffrance de l'enfant lui demeurait inaccessible et il en serait toujours ainsi. L'enfant était mort et il avait souffert seul. L'embrasement de son âme n'était qu'une illusion.
Il accepta alors de considérer l'espace aveugle qui s'ouvrait en lui. Il reconnut cet espace à son caractère hostile, glacé : c'était celui de la solitude, de la peur devant sa propre souffrance, devant sa propre mort, qui pouvaient, comme pour l'enfant, l'enfermer pour toujours dans l'isolement. Cela, il le vit dans le regard que fixait sur lui depuis maintenant plusieurs mois, plusieurs années, jour et nuit, cet enfant. Et il reconnut aussi ce regard.

C'était le regard sans âge d'un corps tellement réduit par la souffrance qu'il a l'expression des choses qu'on a abandonnées. Une maison qu'on a décidé de ne plus habiter. Un jardin qui retourne aux mauvaises herbes. Pas comme les paupières fermées, les mains croisées d'un mort enlevé par une mort paisible. Non. Comme une chose dont on a brisé les limites et qui porte encore sur elle toutes les traces de l'effraction. Il résista à la tentation d'effacer ces traces. Il les considéra aussi. Elles avaient leur propre langage. Mais ce langage ne laissait pas de place au sien. Ce langage ne lui permettait pas de rester humain. Alors il demeura, dans son humanité, désemparé, face à ce langage et en même temps les yeux toujours ouverts face à lui.
L'enfant le regardait toujours mais quelque chose d'autre le regardait en lui. Il accepta cette chose alors même que cette réalité envahissait sa réalité avec un poids propre, des dimensions propres, qui étaient inhumaines. Il constata sa présence et se concentra sur sa respiration. Contre le flanc de la chose, il essayait de vivre ce qu'il avait à vivre en propre. Il sentit ses jointures grincer comme les gonds rouillés d'une porte qui n'a pas servi depuis longtemps. Ses jointures grincèrent et la porte s'ouvrit. Elle ne s'ouvrit sur rien de particulier. Car il n'était plus. Et l'enfant non plus. C'est alors que le visage des soldats lui apparut.

Il lui sembla qu'il tombait. Le visage de ces hommes lui apparut comme la terre lorsque l'on s'écrase au sol. Inerte, massive, sans expression. Cet abrutissement intolérable entra dans son corps et il l'accueillit. Ces hommes et lui se regardèrent, ou plutôt il les regarda, car eux ne le voyaient pas, rien en eux ne lui renvoyait son regard. Leurs regards le traversaient comme s'il avait été invisible pour eux. Il accepta de n'être rien pour eux. Comme s'ils avaient été parfaitement seuls, ils allaient et venaient sous ses yeux dans leurs maisons, au milieu de leurs familles et sous ses yeux, vaquaient à leurs tâches quotidiennes. Il les regarda comme la lune regarde ceux qui ne la regardent jamais. Les jours passaient. Dans le ciel de leur ignorance, il dérivait.
Rien de cette dérive ne pesait sur leurs vies. Il savait être ce rien dans leurs vies qui dérivait sans que rien n'advint pour eux. Il les regarda prendre soin de leurs femmes, de leurs enfants. Il les regarda aussi dans leurs regains de violence, de brutalité. Il continua à méditer, même lorsqu'il sentit son corps se scinder en deux. Une partie de lui sombrait dans la révolte, le désespoir. L'autre demeurait suspendue. Il accepta cette scission, cette coupure et la souffrance qu'elle engendrait en lui. L'injustice cria en lui avec une telle force qu'il crut en devenir sourd. Une sombre force émanait de ces hommes qui l'entraînait vers le bas, une force telle qu'il n'en émane même pas des bêtes les plus sanguinaires. La colère le ravagea, et le désir de vengeance. Il les accueillit et lorsqu'en lui, elles eurent tout saccagé, il demeura comme l'espace qui avait permis ce saccage.

 
 
Saïgon, 28 juillet 2003
 

Nuit d'insomnie. Toutes ces vies chaotiques, désordonnées autour d'un seul et même centre : cette chambre au-dessous de la mienne, ces pleurs, ces cris. Je viens appuyer mon visage contre la fraîcheur des barreaux. Quelque chose dans ce gémissement d'infini. Une force infinie. Une douleur infinie. Aucun animal ne peut gémir ainsi. On dirait la conscience prisonnière de… Non, ce n'est pas ça. Je me sens soudain si transi que je descends machinalement les escaliers.
Dans le noir, je vois ma cousine autiste couchée sur une natte, en train de se frapper la tête contre le carrelage. J'essaie aussitôt de glisser un oreiller sous son front, mais une ombre dans la nuit arrête mon geste. C'est ma tante. " Elle en a besoin pour s'endormir. C'est comme ça toutes les nuits, depuis sa naissance. " Elle me sourit tristement. Je viens m'asseoir près d'elle sur la natte. Nous restons là ensemble un moment, assis près de l'enfant. C'est le ça en nous qui crie. A l'image de ce pays.

 
 
Saïgon, 1er août 2003
 

Même dans la rage de jouissance des jeunes d'ici, aujourd'hui, il y a quelque chose de l'horreur de la guerre qui continue à grimacer. Comme si une génération à travers l'autre essayait de rattraper le temps perdu. Fièvre collective, embrasement du sang.

 
 
Hong Kong, 20 septembre 2003
 

Au retour du Vietnam, j'ai fini par m'installer à Wanchai - l'ancien quartier des bars fréquentés par les GI pendant laguerre. Le cœur du quartier est un terrain de sports, bordé par un petit marché. Entre le terrain de sports et la mer, se trouve l'Immigration Tower. C'est une gigantesque tour de pierre noire à laquelle on accède par des passerelles suspendues. Entre le terrain de sports et l'Immigration Tower, il y a encore de la place pour tout un quartier de night clubs et de bars, que fréquentent aujourd'hui les expat. A part certaines ambiances, certains soirs - errances d'hommes seuls dans la clarté douteuse des néons - peu de traces du passé, ceci dit.
Ce matin, je suis venu lire le journal dans un café face à la mer. Il donne sur le Convention Center à gauche, le quai d'embarquement du Star Ferry à droite et au-delà, sur la skyline de Kowloon. On peut s'y installer confortablement dans des fauteuils de peluche rouge et y écouter du jazz. Le gouvernement de Hong Kong intente un procès contre des activistes. Le typhon Isabelle vient de ravager la côte Est des Etats-Unis. Et à la page des faits divers : Un ressortissant français vient d'être arrêté au Népal pour le meurtre sauvage d'une vingtaine de touristes occidentaux. L'homme, note le journaliste, est né à Saigon pendant la guerre.

 
 
Hong Kong, 22 septembre 2003
 

Comme mon immeuble est perpendiculaire à l'immeuble d'à côté , je vois de temps en temps des têtes ou des bras sortir du mur pour décrocher le linge ou arroser les plantes. Ils s'agitent puis disparaissent. J'ai aussi vu mon voisin d'en face pour la première fois ce matin. Il doit se demander ce que je fabrique devant cet ordinateur. En contrebas, dans la rue, les taxis rouges tournent sans trêve, les piétons aussi. La mer est d'un bleu laiteux. Bien des bateaux sont passés depuis tout à l'heure, et même deux hélicoptères.
Je me rends compte, en relisant ce que je viens d'écrire, combien j'ai eu besoin de Hong Kong pour retraverser mon passé. C'est une certitude instinctive. Beaucoup d'étrangers disent cela aussi d'ailleurs, que cette ville était sur leur chemin. On l'aime cette ville, ou on la hait. On la quitte au bout d'un an ou deux, ou l'on y fait sa vie. Quand dans les premiers mois, je l'ai haïe de toutes mes fibres, même l'énergie de cette haine m'a permis d'avancer. Alors je l'aime, à revers de tout ce que je croyais possible jusqu'ici.

C'est une ville très dure, plus dure que tout ce que j'ai rencontré jusqu'ici. Je sens d'ailleurs grandir en moi, au fur et à mesure que le temps passe, la même dureté, la même opacité. Il faut s'enfoncer dans Kowloon et au-delà, dans les Nouveaux Territoires, pour le comprendre. Il faut voir au milieu d'une nature radieuse, s'élever des barres d'immeubles à l'infini (les unes flambant neuves, les autres en voie de désagrégation), des autoroutes suspendues qui s'entrecroisent, une station de métro, des centres commerciaux. Dans cette invasion de béton, une foule compacte qui s'affaire. Mort monumentale, absolue, irrémédiable, où grouille la vie. Près de la frontière, la plupart de ces villes nouvelles ont surgi en moins de trois décennies à la place des anciens villages, alors la structure sociale traditionnelle persiste. Dans ces tours, aucune transaction, aucune décision collective ne peut se faire sans l'accord des clans.
La société chinoise elle-même est une société très dure. Dans les restaurants, la vaisselle de faïence est invariablement blanche, la nappe rose. Rideaux de velours rouge, ornés de nœuds de satin rose ou jaune, éclairage au néon, sophistication des plats, dextérité des serveurs. Fraîcheur de la viande, quasiment découpée sur la bête, mais imbibée de sauce, épicée, confite; cette impossibilité en toute chose d'en arriver à la chair vive, ou même d'obtenir pour goûter à ces compositions savantes un peu plus d'ombre, de calme, ou de solitude; cet empressement, cette onctuosité, cette constante tyrannie de la face humaine. Peut-être est-ce précisément pour cette raison qu'il m'est possible, et même nécessaire, de vivre ici.

Si pour une raison ou pour une autre, on a besoin de vivre non pas dans, mais à côté de sa douleur, si on éprouve le besoin de l'enrober, de la travailler, de la pervertir pour continuer à vivre, alors c'est peut-être la seule ville au monde possible. Aucun lieu sur cette terre ne montre en effet autant que Hong Kong, une telle passion de l'artifice, une telle peur de l'intime.

 
Hong Kong, 23 septembre 2003
 

L'homme marche en équilibre sur le rebord du trottoir. Nous attendons le bus. Il a abandonné contre une barrière sa serviette en cuir tout cassé. En complet gris, il danse. Les rayons de soleil sont doux aujourd'hui… Il a fermé les yeux. Nous l'entendons fredonner quelque chose, quelque chose en japonais. Les péniches vont et viennent sur la mer. Les branches se balancent. La rumeur du trafic se mêle à celle des fontaines.

 
 
Hong Kong, 24 septembre 2003
 

De ma fenêtre, je vois passer les bateaux illuminés, des voitures (de moins en moins de voitures au fur et à mesure que la nuit avance), des gens. La piscine s'éteint vers 22 heures, les fenêtres de mes voisins vers 2 heures du matin. Il y a plein d'enseignes lumineuses, multicolores, verticales. Pas de mots, rien que des fleurs, à différents stades d'éclosion. Le ciel est noir. Les nuages, très hauts et très blancs. La nuit, les tours, immenses. Les humains tout petits. Ma lumière, toute petite aussi, minuscule foyer de chaleur au bord de l'eau profonde.

Je vais nager tous les soirs. J'aime me laisser flotter sur le dos pour voir tournoyer, très haut dans la nuit, les aigles. Toujours le vent, toujours les palmiers. L'eau de la piscine est bleue - d'un bleu violent, chimique, avec des reflets verts. Elle se froisse au toucher comme une soie légère, éclairée en-dessous par de puissants projecteurs. Se laisser happer par les profondeurs. De retour à la surface, les tours sont des algues qui s'agitent.

 
 
Hong Kong, 25 septembre 2003
 

Brume de chaleur.

 
 
Hong Kong, 27 septembre 2003
 

La mer monte, les vagues enflent, enflent puis refluent dans le désordre. Les chalutiers, les paquebots, les bateaux de pêche rentrent au port. Ils s'avancent lentement comme des courtisans à la parade, tandis que s'ouvre loin derrière eux un large panache d'écume. C'est la première fois que je vois un vrai crépuscule sur Hong Kong. D'habitude, la nuit tombe d'un seul coup. Lumière, et puis rideau. Mais ce soir, c'est le grand jeu. Les grands bateaux, les petits. Les lents, les rapides. Les créatures de luxe, les miséreux. Certains majestueux, d'autres impulsifs, chacun avec sa physionomie particulière : la longue péniche chargée de sable noir, le déchargeur avec sa grue, la jonque en bois verni qu'on devine à peine dans l'obscurité grandissante et qu'éclaire à la proue une lampe fumeuse…

Le ciel est si pur que la vue s'étend jusqu'aux montagnes, jusqu'à la haute mer. Rêver de grands départs, cerné par des gratte-ciels déployés en demi-cercle autour du Convention Center, tandis que des hélicoptères déchirent le ciel toutes les cinq minutes. J'exagère ? Même pas. Pêcheurs debout sur les rochers dans le jour qui décline, face aux tours de Central, préparant leurs hameçons ou lançant leurs lignes. Passe un énorme berger allemand portant lui-même son collier dans la gueule, s'attardent quelques balayeurs en uniforme, une famille, un photographe, d'autres badauds. Echanges de plaisanteries autour des seaux et des paniers. Quelqu'un finit par remettre un minuscule poisson à l'eau. Je m'éloigne lentement sur la promenade.

 
 
Hong Kong, 31 septembre 2003
 

Paris, mon architecture intérieure.
Pourquoi faut-il s'arracher pour naître ?

 
 
 
PVK
Oh Oui ! vos réactions Ah Non !
Voir les autres textes de cet auteur - Envoyer ce texte à un ami
KaFkaïens Magazine - Tous droits réservés