La chambre était
claire.
Une pelouse soignée sous la terrasse blanche comme un sucre
et devant les montagnes. Les fenêtres étaient hautes,
propres, les lits petits. J'avais cinq ans.
On se racontait le soir, pour s'endormir, des histoires de fourmis
rouges qui dévoraient les entrailles des dormeurs égarés
en s'introduisant par les orifices. On allait à la chasse aux
escargots les jours de pluie. Je ne me souviens de rien. Je crois
qu'on les a mangés les escargots pour la peine. Pas moi en
tout cas, cela me faisait frissonner d'horreur. Et puis ces gosses
morveux, mal lavés, la goutte au nez, les genoux écorchés,
sales gosses.
Je me souviens mal. Des lettres, des colis, fais attention à
tes oreilles, écoute bien les moniteurs, nous t'embrassons
tous très fort, plus que dix jours, plus que vingt, plus que
deux, à demain, mange bien.
Pour moi, il n'y avait que ces fenêtres sur les montagnes fraîches,
nettes comme des glaçons, cette brume pure du matin, tendre
à s'y blottir. Et aussi cette femme de ménage qui avait
déchiré une de ces lettres d'amour sans adresse, jetée
en morceaux dans la poubelle de la chambre claire. En reconstituant
le puzzle, quelle aventure, on a pu dérober des restes de mots,
je ne me souviens pas. " Je t'aime ", tailladé, perdu,
son malheur à elle, sa honte à elle, son chagrin caché.
Et puis ces sales gosses. Cette gamine qui en courant s'était
étalée dans un tapis de bouse encore fumante, lavée
à l'eau de gourde. Quoi d'autre ? Je me souviens d'un couple
d'amoureux. Ils se bécotaient à grand renfort de filets
de bave. Les adultes les blaguaient, ils racontaient des choses sur
la nuit, sur les lits qu'on rapproche, sur les corps nus et les culottes
mouillées des filles.
Moi, un jour
de promenade, j'ai chié dans la mienne. C'était trop
long cette promenade. Je n'aimais pas les chiottes des autres, avec
la couronne chaude encore du cul d'un autre ou constellée
de billes d'urine brillantes.
J'ai tenu tant que j'ai pu, mon ventre se révoltait à
coups d'injures, à coups de pieds, à coups de poings,
une truie qui gronde dans un corps de moineau. Je marchais en silence,
droit devant, pour qu'on ne se rende compte de rien, pour qu'on
ne se souvienne de rien. Les autres chantaient.
J'ai senti un brusque soulagement, et puis une agréable masse
tiède au fond de mon froc. Je n'y ai pas cru d'abord.
Elle est là. La catastrophe sans qu'on y croie, qu'il est
impossible que ce soit vrai et il faut continuer à marcher
droit devant sans réagir, le cul lourd, humide et chaud.
Je me concentrais férocement pour que la merde ne coule pas
et ne puisse trouver le chemin de mes jambes, se faufiler jusqu'au
sparadrap de mon genou, souiller mes socquettes blanches. Marcher
à pas comptés, l'anus contracté, sans s'arrêter,
droit devant, en respirant avec parcimonie, en repoussant les mains
moites des petites filles qui venaient pépier autour de l'auréole
de puanteur qui se dégageait de mon corps maigre. Les repousser
pour qu'elles ne se souviennent de rien.
J'ai mis ma culotte au fond d'un sac en plastique au fond de l'armoire
en bois de la jolie chambre claire. C'était une tumeur qui
croupissait là, ma honte au fond d'un sac. Je ne savais pas
quoi faire, la laver peut-être ? Je croyais sans doute qu'il
valait mieux cacher ma honte afin qu'on l'oublie, qu'elle finirait
par disparaître avec le temps, je ne sais pas, qu'un miracle
se produirait.
Elle puait trop. Elle puait la merde et le bois révolté
par ce crime. Elle puait le sac en plastique crevé de métastases.
Elle puait la sueur qui avait gelé entre mes épaules
pendant la marche terreur. Elle puait par méchanceté.
Moi je ne sentais rien. Je voulais l'oublier. C'était ma
honte, ma tumeur, ma marche forcenée pour garder ma merde
cachée aussi longtemps que possible. C'était mes efforts
pour la faire oublier, le sac qu'il a bien fallu dégotter
quelque part, et puis là au fond de l'armoire, enterrée
ma tumeur, ma merde, ma honte enfouie. Je ne sentais rien.
Je voyais le visage des autres : ça pue ! Je voyais la jolie
chambre claire me maudire d'y être entrée un jour avec
un sac de merde. Je voyais mon odeur rouler sur les murs, s'incruster
dans les fissures et se figer en moues perplexes et écurées.
J'ai avoué. Je suis allée chercher la plus jolie des
monitrices, celle qui avait des boucles en cheveux. Je l'ai prise
par la main en l'effleurant à peine. J'étais trop
sale, elle trop jolie. Viens voir, un secret, elle rit en secouant
ses boucles, les autres, attablés, rient aussi, un secret,
tu diras rien, dis ? Tu ne le diras jamais.
J'ai vu ma honte s'épanouir en dégoût entre
ses boucles. J'ai lavé ma honte sous ses yeux baissés,
elle seule, il n'y avait personne d'autre, elle avait promis. J'ai
lissé le lavabo avec mes mains en savonnant bien. Ce n'était
pas si difficile après tout.
Plus que deux
jours, ma chérie, on a repeint ta chambre, c'est une surprise.
La chambre aux hautes fenêtres est claire à nouveau.
Le bois continue à faire la gueule. Mais j'ai lavé
ma honte, il peut bien gueuler le bois de l'armoire, j'ai une autre
chambre, ailleurs et personne ne saura ce qui s'est passé.
Je me souviens
mal. Il faut faire les valises. Le sale d'un côté,
le propre de l'autre. Je veux juste fermer cette valise, partir,
vite, le linge attendra, j'ai fait comme j'ai pu, bien ou mal, peu
importe, vite.
Elle est entrée. L'autre, la laide, un visage en lame de
couteau. Elle a retourné ma valise qui d'un spasme s'est
mise à vomir ses boyaux. C'est quoi ça ? T'appelle
ça propre toi ? Et ça ? Elle touche à tout.
Elle crie. Je suis au garde à vous. Les autres ne bougent
pas.
J'attends. Je sais maintenant que ma honte ne finira pas. Qu'il
y aura toujours ce sac de merde au fond d'une armoire et que quelqu'un
pourra le sortir et s'en moquer.
Recommence ! Je pleure. Je ne sais plus ce qui est propre, ce qui
est sale. Je ne vois rien, je fouille ne sachant que faire de ces
lambeaux de tissus. Je ne comprends pas. Qu'on en finisse.
Elle me pousse à la tête du lit. La chambre est si
claire, les autres si calmes. Ce ne peut être vrai. Elle ne
va pas frapper tout de même.
Elle frappe. Elle prend chaque bout de linge, chaque membre, un
par un. Elle me frappe avec. Et ça ? C'est propre pour toi
ça ? Et ça ? Elle prend, elle frappe, elle jette.
Recommence, plie, et ça ? Les couleurs cinglent la lumière
moussue de la chambre claire, elles s'y tordent, s'y dilatent comme
des membranes palpitantes en éveillant des bataillons de
grains de poussière, je ne vois plus rien. Je sens des choses
douces fermer mes paupières en emportant des cils, des laines
rêches cracher sur mon front, des fermetures éclairs
dérailler sur mes lèvres. Et ça ? C'est moi
qui demande. Où ranger ça dans ce paquet informe.
Je ne comprends pas. Elle frappe, elle jette, on s'ennuie vite pourtant
et elle invente un jeu.
Devine ? C'est propre ou c'est sale ? T'auras la gifle que si tu
te plantes. Pigé? Je te laisse une chance. Compris ? Il faut
gagner, le moins de coups possible. Je me concentre. J'essaie de
voir à travers ma morve et mes poings si cette chemise est
tachée ou pas. Oui, elle l'est, j'aperçois une trace
là-bas, dans une raie de lumière. C'est vrai qu'elle
est dégueulasse ta chemise, quand la chemise est dégueulasse,
on ne te frappe pas ? Et cette jupe cerise, je vois bien qu'elle
est sale, là, un rond sombre, j'avance le cou. Mais non,
c'est l'ombre d'un je ne sais quoi qui joue avec nous. Quand c'est
propre, on te frappe aussi ? Je ne comprends rien.
Tu triches ! Elle s'arrange mieux maintenant. Elle dissimule derrière
son dos un quartier de moi. Elle cache bien elle. Les mains le long
du corps, je rivalise, j'essaie de me souvenir si ce moignon, si
cette jambe cassée, si ce pli de l'aine était propre
ou sale quand je l'ai enfoui dans la valise. Mais je ne me souviens
de rien. Autant se fier au hasard, ça va s'arrêter.
Elle n'était pas si lourde cette valise. Il y aura un miracle.
Voilà la porte qui s'ouvre, le joli visage encadré
de boucles demande si tout va bien. L'autre en feu lui explique
sa trouvaille, et à chaque fois qu'elle se goure, vlan !
Jolies boucles fait une drôle de tête et referme la
porte sans bruit.
Et tiens ça, c'est propre - elle dit " prop' "-
ou c'est sale ? Je tombe juste, un coup de veine. Je souris presque,
mais oui c'est un jeu et je vais peut-être gagner. Quoi, le
jeu de la crasse, le jeu de la chair arrachée ? J'y gagnerai
peut-être une valise neuve avec ma peau violée.
Tiens, c'est ma culotte de l'autre jour. Elle est propre, j'en sais
quelque chose, mais il reste une trace. Ouais, c'est ni propre,
ni sale, t'auras une demi-baffe pour la peine. C'est dans celle-là
que t'as chié ? Elle avait promis, j'ai le temps de me dire
qu'elle avait promis pourtant.
Ma honte étalée au grand jour, un reste de tumeur
virulente qui tourne comme un organe pourri dans la lumière
pure de la chambre claire avant de venir s'écraser sur mon
visage. Je ne me protège pas. Elle a raison, une demi-baffe,
c'est régulier. Je ne peux plus pleurer. J'attends qu'elle
finisse, qu'elle se lasse.
Elle boucle ma valise, bien peut-être, je ne me souviens pas.
Préparez-vous
pour la douche !
Tout le monde mélangé, les grands, les petits, garçons,
filles. Je pleure encore, je ne veux pas qu'on me voie nue. J'ai
honte. Je ne veux pas qu'on voie ma peau, celle de la valise. Et
puis chez moi, ça ne se fait pas. Je dis ça à
un grand bouclé, poilu, qui s'en fout, ça ne se fait
pas.
Des vers roses se tortillent sous les jets d'eau chaude. Certains
minaudent, des petites filles offrent leurs croupes ruisselantes
en susurrant : " Y'a pas de honte ! Y'a pas de honte ! ".
Un petit garçon surexcité comme un singe fait le pitre
en chantant le " Banana Split " et en soufflant sur les
bulles de savon, " ça me déplairait pas que tu
m'embrasses Banana
". Les mâles frottent leurs
dos velus, astiquent avec précaution les chairs mauves qui
pendent entre leurs cuisses. Certaines femmes n'ont jamais dû
se raser les aisselles. Le savon mousse sur leurs toisons sombres.
D'autres, dont jolies boucles, ont gardé leurs maillots de
bain. J'ai demandé pourquoi je ne pouvais pas faire pareil.
On ne m'a pas répondu.
Je me lave à peine, j'ai trop honte. Les petits carreaux
en relief du dallage s'incrustent douloureusement dans la plante
de mes pieds. L'odeur du chlore et de l'eau de javel se mêle
à celles des savonnettes aux fraises et du shampoing à
la pomme. Tout le monde chante le " Banana Split " maintenant.
Je veux fuir cet éden de malheur, mais une grosse poigne
me rattrape, on me force à me savonner un peu mieux, y'a
pas de honte.
Je passerai
tout le chemin du retour sous l'adaptable poisseux du compartiment.
Quand la directrice, qui avait de l'affection pour moi, me demande
si je veux venir près d'elle et dormir dans ses bras, je
réponds non, je suis mieux sous la table.
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