La Honte Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
La chambre était claire.
Une pelouse soignée sous la terrasse blanche comme un sucre et devant les montagnes. Les fenêtres étaient hautes, propres, les lits petits. J'avais cinq ans.
On se racontait le soir, pour s'endormir, des histoires de fourmis rouges qui dévoraient les entrailles des dormeurs égarés en s'introduisant par les orifices. On allait à la chasse aux escargots les jours de pluie. Je ne me souviens de rien. Je crois qu'on les a mangés les escargots pour la peine. Pas moi en tout cas, cela me faisait frissonner d'horreur. Et puis ces gosses morveux, mal lavés, la goutte au nez, les genoux écorchés, sales gosses.
Je me souviens mal. Des lettres, des colis, fais attention à tes oreilles, écoute bien les moniteurs, nous t'embrassons tous très fort, plus que dix jours, plus que vingt, plus que deux, à demain, mange bien.
Pour moi, il n'y avait que ces fenêtres sur les montagnes fraîches, nettes comme des glaçons, cette brume pure du matin, tendre à s'y blottir. Et aussi cette femme de ménage qui avait déchiré une de ces lettres d'amour sans adresse, jetée en morceaux dans la poubelle de la chambre claire. En reconstituant le puzzle, quelle aventure, on a pu dérober des restes de mots, je ne me souviens pas. " Je t'aime ", tailladé, perdu, son malheur à elle, sa honte à elle, son chagrin caché.
Et puis ces sales gosses. Cette gamine qui en courant s'était étalée dans un tapis de bouse encore fumante, lavée à l'eau de gourde. Quoi d'autre ? Je me souviens d'un couple d'amoureux. Ils se bécotaient à grand renfort de filets de bave. Les adultes les blaguaient, ils racontaient des choses sur la nuit, sur les lits qu'on rapproche, sur les corps nus et les culottes mouillées des filles.

Moi, un jour de promenade, j'ai chié dans la mienne. C'était trop long cette promenade. Je n'aimais pas les chiottes des autres, avec la couronne chaude encore du cul d'un autre ou constellée de billes d'urine brillantes.
J'ai tenu tant que j'ai pu, mon ventre se révoltait à coups d'injures, à coups de pieds, à coups de poings, une truie qui gronde dans un corps de moineau. Je marchais en silence, droit devant, pour qu'on ne se rende compte de rien, pour qu'on ne se souvienne de rien. Les autres chantaient.
J'ai senti un brusque soulagement, et puis une agréable masse tiède au fond de mon froc. Je n'y ai pas cru d'abord.
Elle est là. La catastrophe sans qu'on y croie, qu'il est impossible que ce soit vrai et il faut continuer à marcher droit devant sans réagir, le cul lourd, humide et chaud. Je me concentrais férocement pour que la merde ne coule pas et ne puisse trouver le chemin de mes jambes, se faufiler jusqu'au sparadrap de mon genou, souiller mes socquettes blanches. Marcher à pas comptés, l'anus contracté, sans s'arrêter, droit devant, en respirant avec parcimonie, en repoussant les mains moites des petites filles qui venaient pépier autour de l'auréole de puanteur qui se dégageait de mon corps maigre. Les repousser pour qu'elles ne se souviennent de rien.
J'ai mis ma culotte au fond d'un sac en plastique au fond de l'armoire en bois de la jolie chambre claire. C'était une tumeur qui croupissait là, ma honte au fond d'un sac. Je ne savais pas quoi faire, la laver peut-être ? Je croyais sans doute qu'il valait mieux cacher ma honte afin qu'on l'oublie, qu'elle finirait par disparaître avec le temps, je ne sais pas, qu'un miracle se produirait.
Elle puait trop. Elle puait la merde et le bois révolté par ce crime. Elle puait le sac en plastique crevé de métastases. Elle puait la sueur qui avait gelé entre mes épaules pendant la marche terreur. Elle puait par méchanceté.
Moi je ne sentais rien. Je voulais l'oublier. C'était ma honte, ma tumeur, ma marche forcenée pour garder ma merde cachée aussi longtemps que possible. C'était mes efforts pour la faire oublier, le sac qu'il a bien fallu dégotter quelque part, et puis là au fond de l'armoire, enterrée ma tumeur, ma merde, ma honte enfouie. Je ne sentais rien.
Je voyais le visage des autres : ça pue ! Je voyais la jolie chambre claire me maudire d'y être entrée un jour avec un sac de merde. Je voyais mon odeur rouler sur les murs, s'incruster dans les fissures et se figer en moues perplexes et écœurées.
J'ai avoué. Je suis allée chercher la plus jolie des monitrices, celle qui avait des boucles en cheveux. Je l'ai prise par la main en l'effleurant à peine. J'étais trop sale, elle trop jolie. Viens voir, un secret, elle rit en secouant ses boucles, les autres, attablés, rient aussi, un secret, tu diras rien, dis ? Tu ne le diras jamais.
J'ai vu ma honte s'épanouir en dégoût entre ses boucles. J'ai lavé ma honte sous ses yeux baissés, elle seule, il n'y avait personne d'autre, elle avait promis. J'ai lissé le lavabo avec mes mains en savonnant bien. Ce n'était pas si difficile après tout.

Plus que deux jours, ma chérie, on a repeint ta chambre, c'est une surprise.
La chambre aux hautes fenêtres est claire à nouveau. Le bois continue à faire la gueule. Mais j'ai lavé ma honte, il peut bien gueuler le bois de l'armoire, j'ai une autre chambre, ailleurs et personne ne saura ce qui s'est passé.

Je me souviens mal. Il faut faire les valises. Le sale d'un côté, le propre de l'autre. Je veux juste fermer cette valise, partir, vite, le linge attendra, j'ai fait comme j'ai pu, bien ou mal, peu importe, vite.
Elle est entrée. L'autre, la laide, un visage en lame de couteau. Elle a retourné ma valise qui d'un spasme s'est mise à vomir ses boyaux. C'est quoi ça ? T'appelle ça propre toi ? Et ça ? Elle touche à tout. Elle crie. Je suis au garde à vous. Les autres ne bougent pas.
J'attends. Je sais maintenant que ma honte ne finira pas. Qu'il y aura toujours ce sac de merde au fond d'une armoire et que quelqu'un pourra le sortir et s'en moquer.
Recommence ! Je pleure. Je ne sais plus ce qui est propre, ce qui est sale. Je ne vois rien, je fouille ne sachant que faire de ces lambeaux de tissus. Je ne comprends pas. Qu'on en finisse.
Elle me pousse à la tête du lit. La chambre est si claire, les autres si calmes. Ce ne peut être vrai. Elle ne va pas frapper tout de même.
Elle frappe. Elle prend chaque bout de linge, chaque membre, un par un. Elle me frappe avec. Et ça ? C'est propre pour toi ça ? Et ça ? Elle prend, elle frappe, elle jette. Recommence, plie, et ça ? Les couleurs cinglent la lumière moussue de la chambre claire, elles s'y tordent, s'y dilatent comme des membranes palpitantes en éveillant des bataillons de grains de poussière, je ne vois plus rien. Je sens des choses douces fermer mes paupières en emportant des cils, des laines rêches cracher sur mon front, des fermetures éclairs dérailler sur mes lèvres. Et ça ? C'est moi qui demande. Où ranger ça dans ce paquet informe. Je ne comprends pas. Elle frappe, elle jette, on s'ennuie vite pourtant et elle invente un jeu.
Devine ? C'est propre ou c'est sale ? T'auras la gifle que si tu te plantes. Pigé? Je te laisse une chance. Compris ? Il faut gagner, le moins de coups possible. Je me concentre. J'essaie de voir à travers ma morve et mes poings si cette chemise est tachée ou pas. Oui, elle l'est, j'aperçois une trace là-bas, dans une raie de lumière. C'est vrai qu'elle est dégueulasse ta chemise, quand la chemise est dégueulasse, on ne te frappe pas ? Et cette jupe cerise, je vois bien qu'elle est sale, là, un rond sombre, j'avance le cou. Mais non, c'est l'ombre d'un je ne sais quoi qui joue avec nous. Quand c'est propre, on te frappe aussi ? Je ne comprends rien.
Tu triches ! Elle s'arrange mieux maintenant. Elle dissimule derrière son dos un quartier de moi. Elle cache bien elle. Les mains le long du corps, je rivalise, j'essaie de me souvenir si ce moignon, si cette jambe cassée, si ce pli de l'aine était propre ou sale quand je l'ai enfoui dans la valise. Mais je ne me souviens de rien. Autant se fier au hasard, ça va s'arrêter. Elle n'était pas si lourde cette valise. Il y aura un miracle.
Voilà la porte qui s'ouvre, le joli visage encadré de boucles demande si tout va bien. L'autre en feu lui explique sa trouvaille, et à chaque fois qu'elle se goure, vlan ! Jolies boucles fait une drôle de tête et referme la porte sans bruit.
Et tiens ça, c'est propre - elle dit " prop' "- ou c'est sale ? Je tombe juste, un coup de veine. Je souris presque, mais oui c'est un jeu et je vais peut-être gagner. Quoi, le jeu de la crasse, le jeu de la chair arrachée ? J'y gagnerai peut-être une valise neuve avec ma peau violée.
Tiens, c'est ma culotte de l'autre jour. Elle est propre, j'en sais quelque chose, mais il reste une trace. Ouais, c'est ni propre, ni sale, t'auras une demi-baffe pour la peine. C'est dans celle-là que t'as chié ? Elle avait promis, j'ai le temps de me dire qu'elle avait promis pourtant.
Ma honte étalée au grand jour, un reste de tumeur virulente qui tourne comme un organe pourri dans la lumière pure de la chambre claire avant de venir s'écraser sur mon visage. Je ne me protège pas. Elle a raison, une demi-baffe, c'est régulier. Je ne peux plus pleurer. J'attends qu'elle finisse, qu'elle se lasse.
Elle boucle ma valise, bien peut-être, je ne me souviens pas.

Préparez-vous pour la douche !
Tout le monde mélangé, les grands, les petits, garçons, filles. Je pleure encore, je ne veux pas qu'on me voie nue. J'ai honte. Je ne veux pas qu'on voie ma peau, celle de la valise. Et puis chez moi, ça ne se fait pas. Je dis ça à un grand bouclé, poilu, qui s'en fout, ça ne se fait pas.
Des vers roses se tortillent sous les jets d'eau chaude. Certains minaudent, des petites filles offrent leurs croupes ruisselantes en susurrant : " Y'a pas de honte ! Y'a pas de honte ! ". Un petit garçon surexcité comme un singe fait le pitre en chantant le " Banana Split " et en soufflant sur les bulles de savon, " ça me déplairait pas que tu m'embrasses Banana… ". Les mâles frottent leurs dos velus, astiquent avec précaution les chairs mauves qui pendent entre leurs cuisses. Certaines femmes n'ont jamais dû se raser les aisselles. Le savon mousse sur leurs toisons sombres. D'autres, dont jolies boucles, ont gardé leurs maillots de bain. J'ai demandé pourquoi je ne pouvais pas faire pareil. On ne m'a pas répondu.
Je me lave à peine, j'ai trop honte. Les petits carreaux en relief du dallage s'incrustent douloureusement dans la plante de mes pieds. L'odeur du chlore et de l'eau de javel se mêle à celles des savonnettes aux fraises et du shampoing à la pomme. Tout le monde chante le " Banana Split " maintenant. Je veux fuir cet éden de malheur, mais une grosse poigne me rattrape, on me force à me savonner un peu mieux, y'a pas de honte.

Je passerai tout le chemin du retour sous l'adaptable poisseux du compartiment. Quand la directrice, qui avait de l'affection pour moi, me demande si je veux venir près d'elle et dormir dans ses bras, je réponds non, je suis mieux sous la table.

 
AM
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