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Chaud l'été,
chaud. Et pour cause ! Notre léger retard a fait disparaître
l'hiver du cycle des saisons. Mais le fauteuil de velours est agréable
en toute saison comme un cocktail sud-américain (Pisco
Sour : une part de pisco, une part de jus de citron vert, une part
de sucre, mixé avec de la glace et un blanc d'oeuf, et complété
d'un trait d'angostura), le chat lui-même s'accommode
des brusques chaleurs. Seul l'âtre est gris et froid, et se
reposent en son sommeil annuel sans dispenser ses escarbilles sur
la pile de livres qui attendent sagement...
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| Danse
parmi les tombes
de Mika Waltari |
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Ce roman historique
retrace l'histoire de la Finlande, conquise par la Russie au tournant
du 19ème après des siècles de domination suédoise.
Cette conquête se déroula en deux temps, le premier
militaire pendant lequel beaucoup de finlandais moururent en affrontant
les armées russes, puis légal pendant lequel le tsar
Alexandre convoqua la diète finlandaise pour déclarer
un protectorat russe à la place d'une annexion pure et simple.
Les finlandais se trouvèrent donc écartelés
entre la détestation d'un envahisseur russe et la gratitude
envers un monarque qui avait permis à la Finlande d'exister
à nouveau en tant que pays.
Ce livre, écrit en 1944, après que l'URSS aie envahi
et annexé la moitié de la Finlande, a donc le statut
d' une protestation symbolique en même temps que de l'expression
d'une " âme " finlandaise trahie par ce nouveau
coup du voisin oriental. La préface détaille ce contexte
et permet de mieux apprécier le roman lui-même.
Le roman est basé sur un parallèle entre la conquête
militaro-légale du pays et la conquête qu'aurait fait
le tsar d'une jeune fille du pays. Vaincue par les armes, la Finlande
cède au charme du jeune tsar Alexandre. Résistant
à son charme, la jeune Ulla va employer des armes qu'elle
n'aurait pas cru posséder. Et cela est merveilleusement écrit
et imaginé : les armes ne sont pas où l'on croit qu'elles
vont être, la séduction et l'abandon jouent à
plein au moment les plus violents. Le parallèle s'étend
aux personnages secondaires, dont les péripéties se
renvoient les unes aux autres ; ainsi l'amoureux transi de Ulla
renvoie au général finlandais ayant accepté
la reddition du pays, ainsi la diète finlandaise et sa fastueuse
réunion renvoie au dîner offert par la famille de Ulla
à l'empereur en visite. Et les orages passent sur la Finlande
comme les défaites de son armée.
D'une rectitude historique parfaite, ce roman nous offre également
une peinture d'un autre affrontement qui nous concerne plus directement
: les occidentaux finlandais, adossés à leur histoire,
à leur Europe ravagée par les guerres de Napoléon,
se heurtent à l'orientale âme slave, dans une multitude
de petites scènes où se montrent les masques de l'incompréhension
mutuelle. Et cette étrangeté, maniée par un
finlandais, nous rappelle les grands livres de la littérature
russe, dont on est souvent bien en peine d'arriver à définir
le pourquoi de la fascination qu'ils exercent sur nous, et qui pourrait
bien être cette différence-là, nourrie depuis
des siècles au lait de l'amour fratricide. Les finlandais
contemporains sauraient sans doute nous l'expliquer.
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| PmM |
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| Le
Rivage des Syrtes
de Julien Gracq |
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Ce qui frappe,
chez Gracq, c'est la linéarité de l'histoire. Tout
semble enlisé dans une attente, mais non, on sait où
l'on va (à l'inévitable catastrophe) et le fil des
événements se déroule, rigoureusement.
Au cours de cette journée où je n'ai pensé
à rien, le souvenir net du livre de Gracq, que j'avais fini
de lire il y a quatre jours, son récit rectiligne, s'est
imposé à moi : les chapitres qui se succèdent
en étapes claires, les coupes franches, toute cette masse
pleine et dense de littérature, ce lieu
C'est nous qui construisons, grâce à la puissante évocation
du récit de Gracq, nos propres digressions, nos récits
secondaires et parallèles. Le roman provoque perpétuellement
des effets de miroir : on pense successivement à tel contexte
historique, telle situation personnelle
Le Rivage des Syrtes est une fable extraordinaire
Il
y a quelque chose dans ce livre qui fait un bien fou, qui fait que
l'on respire mieux : la hauteur de vue de Julien Gracq ; la volonté
non pas de comprendre ce qui nous dépasse, mais plus modestement,
ou plus intelligemment sans doute, d'évoquer cet au-delà
de notre existence, ce quelque chose que l'on pourrait appeler notre
destin.
La question du sens, en définitive, passe au deuxième
plan ; cette chose que l'on juge essentielle, la raison, le pourquoi,
est mesquine ; c'est une ratiocination d'esprit étriqué,
une aporie intellectuelle, face au spectaculaire déploiement
de puissance que manifestent les événements.
Après avoir lu Le Rivage des Syrtes, on se défait
difficilement de l'idée qu'il est inutile et même ridicule
de se débattre ; s'il faut lutter, dans nos existences individuelles,
c'est surtout contre l'ennuyeuse reconnaissance quotidienne de notre
propre rôle, que nous continuons à jouer jusqu'à
l'écurement.
On pourrait dire : le livre de Gracq est l'histoire d'un destin
tragique. On n'aurait rien dit. Un destin est toujours tragique,
la vie mortelle, l'homme vieillit, etc. On croit calculer mais il
n'y a pas de calcul. On peut parfois l'accepter et vivre les yeux
ouverts.
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| DH |
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| Mon
Idée du plaisir
de Will Self |
"I
met a guy at a dinner party the other night. We were all talking
about having fun.
and he said to me that his idea of fun
- stressing that this was just one example he could summon up
- was fucking the severed neck of a tramp on the Tube
The
things that people will say nowadays, simply because they think
that they can get some kind of rise out of you."
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Considérons donc un instant le cas de Will Self, écrivain
somme toute encore assez peu connu en France; à juste titre
pourrait-on dire : nous avons assez de nos propres bouffons littéraires
sans avoir à en importer plus encore.
Mon idée du plaisir est un de ces romans tels qu'un jeune
écrivain peut en produire pour se faire un nom. Choquer les
biens-pensants, déranger quelque-peu l'ordre établi
est une étape presque obligée de la carrière
de tout romancier qui se voudrait conséquent. Cette négation
des idées reçues est comme un défi que le jeune
écrivain lance aux générations qui l'ont précédé.
" Faite-moi de la place, dit-il, j'ai moi aussi des choses
à raconter, qu'on ne trouvera pas dans vos anciens grimoires
! " La plupart des premiers romans sont ainsi plus une publicité
un peu tape-à-l'il pour les livres à venir qu'un
réel achèvement littéraire.
Mais Will Self n'a jamais vraiment progressé au-delà
de ce stage, ses livres sont en général les équivalents
de ces " blockbusters " hollywoodiens qui n'arrivent jamais
à la hauteur des attentes que leurs bandes-annonces ont suscitées.
Il ne manque ni d'idées ni de style mais il n'est pas romancier
en ce sens où il ne raconte pas d'histoire : il décrit
une succession de faits.
Et c'est pour cela que Mon Idée du plaisir manque
de pouvoir d'attraction réel, le livre ne vous entraîne
pas par la main comme tout bon roman devrait le faire. Vous continuez
votre lecture plus pour voir jusqu'où Will Self ira dans
son vain désir de choquer que par intérêt pour
le destin de ses personnages à peine ébauchés.
Ian Wharton, le narrateur, n'a rien en effet de spécial,
à part ce don d'eidétique, de mémoire totale,
qu'il traite plutôt comme une malédiction. Venant d'une
famille dont les mâles sont " émasculés
", des " non-entités ", il se demande souvent
si cette insignifiance morale n'est pas elle-aussi destinée
à être la sienne.
Il est censé être sauvé de ce sort - et là
je me rends bien compte que le lecteur peut ou peut ne pas être
d'accord - par le personnage principal qui commencera son éducation
dans les voies du mal. Et nous rencontrons alors un sérieux
problème car ce personnage, ce Fat Controller (ou,
pour reprendre plutôt sa propre terminologie, ce " The
Fat Controller ") qui est supposé être le point
focal de toute l'histoire, est plus une caricature qu'un personnage
réel. Même sa façon de parler (" Le
discours de M. Broadhurst était aussi éloigné
des formes ordinaires de la conversation qu'une bombe atomique l'était
d'une arme conventionnelle. C'était une explosion, un flash
lexical, irradiant toute chose alentours de sa prolixité
toxique. "), cette prolixité pompeuse mêlant
à l'envie le raffiné au plus vulgaire n'est elle-même
qu'une exagération du style ordinaire de Will Self qui a
toujours eu la main un peu lourde avec les adjectifs.
Il faut toujours se méfier des écrivains qui ont ainsi
recours à des " trucs " pour donner de l'épaisseur
à leurs personnages. " The Fat Controller " avec
ses discours interminables et outranciers, camouflant imparfaitement
le fait qu'il n'ait rien à dire d'original ni même
de particulièrement intéressant, son obésité
obscène (qui - vraiment c'est inattendu ! - cache une force
et une rapidité surprenante) et son insistance sur l'intégrité
majuscule de son nom me remet à l'esprit ce passage de
La Joie où Bernanos nous entretient de la profonde banalité
du mal.
Pourtant, et c'est surprenant, Will Self n'est pas un mauvais écrivain,
ses articles d'opinion et ses chroniques de journaux (notamment
son apparition hebdomadaire dans les pages de The Independent,
" PsychoGeography ") lui donnent l'espace idéal
pour son sens du raccourci et, souvent, de la démolition
à l'emporte-pièce; pour les mêmes raisons ses
nouvelles aussi sont à mon sens superieures à n'importe
lequel de ses romans et il est dommage qu'un seul des quelques cinq
recueils de celles-ci ait été publié en France
(La Théorie quantitative de la démence, aux
éditions de l'Olivier)
Peut-être que je me trompe, peut-être même ai-je
tout raté mais il me semble que Will Self n'est qu'un auteur
de plus tombé dans les griffes du démon Ironie. Peut-être
que Mon Idée du Plaisir est une farce élaborée
se jouant des clichés plus qu'y tombant. La quatrième
de couverture nous explique ainsi que " le nouveau roman de
Will Self est l'équivalent de la légende de Faust
pour les années 90. " Peut-être est-ce le cas,
mais un Faust sans âme alors, sans passion, à l'image
de notre époque où le désir d'attirer notre
attention à tout prix l'emporta enfin sur le fait d'avoir
ou non des choses à nous communiquer. Un Faust où
les personnages et le lecteur sont damnés sans avoir été
jamais tentés.
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| AS |
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| Perpétuités
d'Anne-Marie Marchetti |
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Ce livre relate
les détails d'une étude sociologique menée
dans les prisons françaises par Anne-Marie Marchetti auprès
des condamnés à perpétuité. Ces hommes
et ces femmes qui ont commis des crimes parfois incompréhensibles
et que l'on envoie pour des années dans nos prisons pas vraiment
modèles.
Ce que ce livre pointe vraiment bien, c'est l'incohérence
de notre système pénitentiaire. Comme le dit l'auteure,
demandez autour ce vous ce que pensent les gens des conditions difficiles
de vie dans les prisons et l'on vous répondra qu'ils l'ont
bien cherché. Pourtant, la détention est censée
en elle-même être la punition et la condition de la
réhabilitation. Nous refusons la loi du talion parce que
nous sommes une société civilisée, policée,
mais nous l'appliquons sans même y penser en refusant de prendre
en compte nos obligations vis à vis de ceux que nous emprisonnons.
Ne pas être capable de faire la distinction entre la punition
de l'emprisonnement et les véritables tortures que constituent
les dysfonctions de notre système pénitentiaire, c'est
en quelque sorte nier les fondements mêmes de notre démocratie
basée sur les droits de l'homme.
Par son mode de fonctionnement hérité d'un autre âge,
l'administration pénitentiaire secrète sans même
s'en apercevoir les conditions d'une pression psychologique et physique
proche de la torture. Nous savons que les pires régimes ont
utilisé comme moyen de pression sur leurs prisonniers la
crainte perpétuelle d'être transféré,
changé de lieu de détention sans signes avant-coureurs,
comme un paquet. En détruisant les repères physiques
et temporels du prisonnier, on détruit ses repères
psychologiques ; et pourtant nous continuons à accepter que
notre institution pénitentiaire traite ainsi les prisonniers,
sans qu'il puissent connaître à l'avance la durée
et le lieu des phases de leur peine. Nous savons également
que la privation sexuelle conduit au désespoir et à
la violence quand elle se conjugue à l'enfermement. Au nom
de quelle morale passéiste faudrait-il empêcher les
prisonniers d'avoir des rapports sexuels avec leurs maris et femmes
?
L'étude de Mme Marchetti aborde tous les aspects de cette
désespérance carcérale, et nous permet de constater
l'effrayant tableau des ravages de la pauvreté. A lire les
parcours des différents prisonniers ayant participé
à l'étude, et à quelques exceptions près,
on ne peut qu'être effaré de la répétition
quasi-mécanique des situations de détresse ayant amené
au crime et de l'impact des violences subies sur la violence que
l'on fait subir. On en vient à partager la responsabilité
des actes ! Dans ces prisons que nous ne voulons pas voir croupissent
ceux-là mêmes que notre société a besoin
de laisser pour compte. Alors ayons au moins le courage d'accepter
qu'en leur faisant payer la responsabilité de leur acte,
nous ayons à payer pour la responsabilité collective
de les avoir mis là. Assumons la responsabilité de
cette incarcération que nous leur imposons.
Car cette responsabilité est énorme. Mme Marchetti
dresse le terrible bilan psychologique de la prison. Le parcours
d'un condamné est terrifiant : après plusieurs années
d'attente de son procès, le condamné à perpète
se voit promené jusqu'au centre d'orientation (à Fresnes)
qui le renvoie dans un établissement final. Mais cet établissement
n'est pas définitif ; en fonction des aléas de population
et du comportement du prisonnier, il peut être transféré.
Comment croire en ces conditions en la possibilité d'une
refabrication de son être, d'un questionnement si tous ce
qu'il peut construire (activité, travail, prise de responsabilité)
peut être balayé d'un trait de plume administratif.
Dans ce cadre éclaté, la vie quotidienne est empreinte
même de ces relents d'un autre âge (fouilles à
nu, autorisations ressemblant à des suppliques, droit de
regard) qui font ressembler nos prisons à des geôles
du moyen-âge. Et cela sans compter les dysfonctionnements,
les matons profitant de leur autorité, les petites collusions
de l'administration et des caïds locaux qui permettent de faire
régner la paix. Cela vous rappelle quelque chose ? Un pouvoir
décisionnaire, qui ne donne pas l'impression d'écouter
les suggestions de ceux qu'il administre
Des révoltes
réprimées sans états d'âme par un corps
de garde obéissant sans se poser de questions
Une violence
intrinsèque au système
Un corps social devenant
le meilleur chien de garde de sa propre aliénation. Hé
oui, la prison n'est que le reflet simplifié, violent et
dégradant de notre propre société.
Avec la vague démagogique et sécuritaire qui nous
submerge aujourd'hui, les peines des condamnés s'allongent,
alors qu'au delà de dix années la réclusion
n'a plus de sens. Les malades vont en prison au lieu d'être
soignés. La population carcérale explose, pour l'instant
de manière figurée. Notre prison est la honte de notre
société, et je ne sais pas si l'on peut réformer
l'une sans abattre l'autre.
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| PmM |
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| Les
Démons
de Dostoïevski |
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Avec Dostoïevski,
on est toujours entre l'essentiel, le spirituel le plus profond,
et la plus frivole mondanité, le bon mot et les lustres étincelants
des grandes dames aristocratiques. Comme Flaubert, comme tant d'autres
génies de la littérature réaliste, qui dans le grand reportage social
s'acharnent à nous dire… tout autre chose.
L'apport de
Dostoïevski, c'est essentiellement l'introduction de la folie moderne
en littérature, autant dans ses thèmes que dans la diversité de
ses délirantes expressions verbales et morales. Il ne s'agit pas
de la folie clinique, celle qui forcément est extérieure à nous,
inhumaine en quelque sorte, puisqu'elle déshumanise l'homme en lui
retirant son socle définitoire, la raison ; non, la folie des Démons
n'est pas extérieure à nous, elle nous possède et nous la portons
comme un stigmate à la fois social, politique, moral et mystique.
En tout cas - et de là sourd le trouble, le vertige qui s'empare
du lecteur - médicalement ce n'est pas la folie. Dostoïevski insiste,
à propos du plus malade - du plus mystique, du plus nihiliste -
de ses personnages - Stavroguine - et il conclut (ce sont les derniers
mots du roman) : " A l'issue de l'autopsie, nos médecins rejetèrent
absolument et catégoriquement la thèse de la folie ".
Troublante lecture
que celle des Démons. On nous propose de contempler une expérience
méthodique de destruction morale. C'est le projet nihiliste, dont
la victime la plus pathétique me semble être ce bon humaniste de
Stepan Trofimovich. Quelles que soient ses faiblesses morales, a-t-il
mérité un tel désespoir, servi par son propre fils et la femme qu'il
a toujours aimée ? Comment ne pas mourir du désespoir affreux de
l'amour bafoué : amours filial, amical, conjugal, refusés, insultés
au nom de ses défauts moraux ? Qui n'a pas ses faiblesses, malgré
toute la hauteur de ses vues, la volonté dont il fait preuve ? Peut-on
accuser et punir ainsi les gens ? On finit par avoir du mal, dans
le fond, à rendre responsables les gens de leurs propres défauts
moraux après une telle lecture. Il y a toujours une naïveté immense
à croire que nous sommes les maîtres de nous-mêmes. Notre marge
de manœuvre est étroite et toute réforme intérieure semble impossible.
Nous ne serons jamais que nous-mêmes. À nous d'aménager notre destin…
Et Dieu ? Et
la Mort ? Kirilov le suicidaire nous livre peut-être la plus intéressante
définition de Dieu que j'aie entendue : " Dieu est la douleur de
la peur de la mort ". Je n'oserais conseiller à tout le monde de
lire Les Démons de Dostoïevski.
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| DH |
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| Ilium
de Dan
Simmons |
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Si l'on devait
se servir de critères impartiaux, il conviendrait alors de
constater que la première moitié du livre de Simmons
devrait à elle seule condamner à l'obscurité
l'ensemble du roman (surtout si l'on compare celui-ci au chef d'uvre
de l'auteur que sont Les Cantos d'Hyperion). Tout d'abord,
le rythme de lecture est continuellement brisé par la nécessité
de suivre trois histoires différentes. De celles-ci, l'une
nous est déjà connue ( Achille, Agamemnon et les autres
Achéens se lancent à l'assaut des murs de Troie
), l'autre semble tout d'abord n'être que très conventionnelle
(Ada, Harman et Daeman, sur une terre future a priori idyllique,
découvrent peu à peu les mensonges et conspirations
qui se cachent dans les coulisses de l'Eden) et seule la troisième
parvient à retenir quelque peu notre attention ( une civilisation
robotique établie parmi les lunes de Jupiter lance une expédition
vers la lointaine Mars ) encore qu'elle ne soit sans doute pas aussi
originale que l'auteur semble le penser.
Pourtant tout change brusquement vers le milieu du livre quand ces
trois récits entrent brusquement en collision : Ulysse fait
ainsi irruption sur la terre de Daeman, l'expédition jovienne
arrive sur Mars pour se retrouver en plein milieu de la guerre de
Troie avant que d'être presque entièrement détruite
par Zeus. A partir de ce moment-là, le rythme d'Ilium
s'accélère brutalement et il devient presque impossible
d'abandonner sa lecture.
Simmons, pour reprendre un thème qui
m'est cher, a parfaitement compris le danger qu'il y a à
" castrer " ses personnages, à faire d'eux comme
c'est le cas trop souvent dans la fiction moderne les spectateurs
impuissants de leur propre destinée : même Daeman,
le prototype parfait de l'hédoniste sans souci, apprendra
peu à peu au cours de l'histoire à contrôler
ce qui advient à lui et à son monde. La question ne
se pose même pas pour les moravecs de Jupiter qui lancent
cette mission martienne pour avertir une menace bien réelle.
Quant aux guerriers de l'Iliade
Le fait principal du récit homérique est la présence
permanente des dieux grecs. Pas une action qui ne soit justifiée
par la présence d'une divinité. Pas un jugement, pas
une décision qui ne puisse être retracée jusqu'à
la bouche de Zeus, Aphrodite ou Héra. Les héros tant
vantés ne sont que les marionnettes des immortels (à
tel point qu'un éminent Psychologue américain a pu
se servir de l'Iliade pour démontrer une théorie à
la fois iconoclaste et étrangement séduisante, voir
ci-après)
C'est là aussi sans doute une des raisons pour laquelle ce
récit si étranger à nos mentalités a
gardé pour nous un attrait certain : au-delà de la
morale plus qu'ambiguë du conflit (ultimement les Troyens innocents
sont tués jusqu'au dernier), le lecteur moderne, par un changement
de perspective qui aurait sans doute horrifié les auditeurs
du barde antique, identifie sans peine ceux qui sont à ses
yeux les véritables ennemis des héros : les dieux
olympiens.
L'Ilium de Dan Simmons devient alors la manifestation du
fantasme que tout lecteur d'Homère a dut entretenir une fois
au moins : celui où Achéens et Troyens s'unissent
pour faire la guerre aux dieux eux-mêmes. C'est là
le génie de l'auteur qui sait que son lecteur ne veut rien
avoir à faire avec les héros impuissants dont d'autres
veulent l'abreuver. Simmons connaît si bien cet aspect de
l'art du raconteur d'histoires qu'il reprend une des histoires fondatrices
de notre culture pour en changer un aspect si essentiel. Aussi,
quand Achille déclare la guerre aux immortels, il incarne
en fait la révolte du lecteur contre l'histoire elle-même.
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| AS |
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| L'origine
de la conscience dans l'effondrement de l'esprit
de Julian
Jaynes |
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Si jamais un
titre a été choisi dans le but de rebuter le lecteur
potentiel, c'est bien celui-là. Le titre de la version anglaise
( "
dans l'effondrement de l'esprit bicamériste
" ) est dans cette optique pire encore. C'est là pourtant,
je pense, un choix délibéré de la part d'un
auteur qui par ailleurs se montre à la fois clair, précis,
didactique et d'une rigueur confondante.
L'Origine de la conscience malgré cela n'est pas en
effet un livre grand public ni même un livre de vulgarisation
scientifique ; c'est une chose extrêmement démodée,
un ouvrage scientifique, exposant une théorie nouvelle, qui,
grâce au talent de son auteur, peut être lu par la masse
des gens. Ce titre en apparence intimidant a au moins le mérite
de rendre cela clair. Il prépare aussi le lecteur à
la lecture des deux premiers chapitres, qui sont les plus difficiles
du livre.
Tout livre traitant du domaine de l'esprit humain devrait ressembler
à celui de Jaynes, devrait notamment faire preuve de cette
qualité que je ne puis décrire autrement que de "
poétique " : la capacité pour un auteur de vous
surprendre par le récit, l'expression d'une experience que
vous pensiez personnelle. Jaynes va en effet s'efforcer de briser
toutes nos idées reçues sur l'origine de la conscience
en s'appuyant sur un mélange d'expériences individuelles
communes à tout être humain et de recherches cliniques,
beaucoup de ses idées étant empruntées à
l'école béhavioriste. C'est à cette entreprise
de démolition que sont consacrés ces deux premiers
chapitres. Sans faire de sentiment l'auteur démontre que
cette conscience de soi que nous prisons tant ne joue qu'un rôle
relativement réduit dans le paysage de notre mentalité
: elle n'est ainsi pas nécessaire pour l'apprentissage de
savoirs-faire ou de concepts nouveaux ; le raisonnement ou la solution
de problèmes s'effectuent aussi dans la plupart des cas sans
son intervention. Ainsi apprenons-nous à jongler ou à
conduire une voiture : non seulement n'avons-nous pas besoin d'être
conscient de ce que nous faisons au moment où nous le faisons,
nous découvrons bientôt qu'en essayant de l'être
nous empêchons le bon fonctionnement des automatismes qui
rendent ces actions possibles. Ultimement, la conscience, telle
que Jaynes la voit est un phénomène qui ne s'occupe
pas du processus présent. Elle analyse des phénomènes
passés ou s'occupe de prévoir les problèmes
futurs. C'est qu'elle est d'après lui un phénomène
purement verbal, issu du langage et de l'utilisation de métaphores,
et qui n'est pas vraiment différent de la capacité
spécifiquement humaine de raconter des histoires. De la même
façon que nous créons des métaphores de situations
anciennes pour comprendre les situations nouvelles auxquelles nous
sommes confrontés, nous créons dans notre esprit une
métaphore de nous même (qu'il appelle un " analogue-Je
" ) que nous confrontons à des images de situations
futures ou passées.
Ce moment où il réalise que la conscience doit avoir
une origine langagière, Jaynes le décrit ainsi : une
expérience comparable à celle que peut éprouver
un homme qui, dans une fête foraine, arrive au sommet de la
grand' roue et entame la re-descente. La structure de la roue qui
jusqu'alors le soutenait et s'étendait devant lui disparaît
tout d'un coup de son champ de vision et le voici comme projeté
en plein espace. En effet, en quelques lignes, Jaynes détruit
la plupart des idées reçues (y compris au sein de
sa propre profession) sur la nature et l'origine de la conscience.
Celle-ci était la plupart du temps considérée
comme une qualité apparue lors de l'évolution des
mammifères et présente, avec différents niveaux
de complexité, chez ceux-ci. Mais, si au contraire elle n'a
pu naître qu'avec l'acquisition du langage (et un langage
évolué, pas la forme rudimentaire et dépourvue
de syntaxe que certains chercheurs ont pu enseigner par exemple
à des chimpanzés), elle devient alors un trait spécifiquement
humain. Pire encore, il devient possible de conjoncturer l'existence
à un moment donné d'homo sapiens dépourvus
de conscience d'eux-mêmes
Ce livre qui n'était jusque là que vaguement inquiétant
devient alors positivement effrayant. Jaynes se met à chercher
dans l'histoire et principalement dans la littérature de
notre espèce les preuves de sa théorie. Et il en trouve
à foison. Il n'est pas ici notre intention de résumer
ce livre en entier mais qu'il suffise de dire que sa lecture de
l'Iliade (voir ci-dessus) est un challenge jeté à
la face de générations d'hellénistes et ce
n'est rien à coté de sa vision des sociétés
sumériennes ou de l'Egypte antique. Quant à son interprétation
de l'Ancien Testament
Parmi tous les témoignages de ces civilisations enfouies,
Jaynes trouve donc des preuves de ce qu'il appelle l'esprit bicamériste,
l'état spirituel de l'homme avant l'avènement de la
conscience et qui, nous dit-il, présente de remarquables
similitudes avec celui des schizophrènes de notre époque.
Une réalité hallucinatoire où toutes les décisions
auxquelles un homme ou une femme pouvait faire face étaient
prises par les voix fantasmées de dieux, d'ancêtres
ou autres figures investies d'autorités, naissant dans l'hémisphère
droit, non verbal, des individus dépourvus de conscience
; ces individus " bicameristes " rationalisant les instructions
de cette part de notre cerveau plus apte à résoudre
des problèmes, à lire les situations, les visages
et les intentions, de la même façon, peut-être,
que nous avons tendance de nos jours à rationaliser ces mêmes
instructions comme étant les produits de notre conscience
alors que celle-ci ne serait qu'un moyen plus efficace de les intégrer
dans notre activité mentale.
Encore une fois il n'est pas ici mon propos de résumer l'ouvrage
entier de Jaynes qui est le produit de toute une vie de recherche
et de réflexion. Il raisonne en scientifique et s'efforce
de tester sa théorie, de la mettre à l'épreuve
: il la soumettra donc à la pierre de touche de l'histoire
et de la religion bien sur mais aussi de la fascination que nous
avons toujours pour les méthodes de divination comme l'astrologie
( ce qu'il appelle " la recherche d'autorisations " ),
de la poésie et de la musique, des phénomènes
hypnotiques et ultimement de la méthode scientifique. Cela
produit un livre complexe et extraordinairement dense en idées
et aperçus nouveaux et pourtant lumineusement clair, qu'il
est difficile de reposer mais qui peut aussi parfois vous rendre
quelque peu inconfortable par la rigueur du regard que l'auteur
pose sur nos mécanismes les plus intimes. Un livre que je
n'hésiterais pas à qualifier d'essentiel.
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| AS |
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