| Sur l'île
de Proscida, près du fort, il y a un petit port de pêcheurs.
On s'assoit sur le quai, à la terrasse d'un modeste bar-restaurant,
devant les barques colorées, des petits bateaux de pêche,
les filets couleur rouille qui sèchent au bord de l'eau. Ce
jour-là, le soleil s'était fait discret entre les nuages.
On était loin de tout, l'esprit comme en suspension. Les quelques
touristes attablés parlaient à voix basse, instinctivement,
pour ne pas briser la quiétude du lieu.
Il me semble
que Carole est la seule femme aux yeux bleus de Naples.
La ville aime
la mer. Les Napolitains ont construit sur Chiaia - l'ancienne playa
- leurs plus beaux quartiers, leurs plus belles villas, leurs hôtels
internationaux. On dirait que les maisons, à Naples, se grimpent
les unes sur les autres pour contempler la mer, comme un spectateur
qui se hisse sur la pointe des pieds pour voir au-dessus de l'épaule
de son voisin.
Quand la pluie
tombe sur Naples, on se met à douter de la permanence de
la vie. Les rues se transforment en ruisseaux, Capri disparaît
de l'horizon et le Vésuve prend peu à peu un teint
gris mat, minéral, jusqu'à se couvrir lui-aussi entièrement
d'un voile d'invisibilité.
En une semaine,
j'ai vu pleurer plusieurs Napolitains : pour un cadeau, pour un
départ ou simplement le bonheur d'une soirée en famille
ou entre amis. Ils aiment chanter, parler, se montrer, se battre,
enfin, tout ce qui suppose une extériorisation de la passion.
Les ruines d'Herculanum
pourraient servir de décor aux pièces de Samuel Beckett.
Surtout par temps de pluie. C'est un peu comme visiter Treblinka
en faisant abstraction de l'horreur. Pendant que les touristes s'extasiaient
sur les restes de mosaïques, les vestiges de la vie quotidienne
des Romains, je restais sidéré par les huis carbonisés
des portes, les signes omniprésents du martyr affreux des
habitants, qui moururent les poumons brûlés par les
nuées ardentes échappées du volcan. Entre les
groupes de touristes se promenant dans les rues, visitant les maisons
revenues à la lumière, je croyais voir, comme en surimpression,
la course panique des habitants d'Herculanum, couverts des cendres
du Vésuve, tentant de rejoindre la mer. Tombez fantômes
blancs de votre ciel qui brûle !
Dégoût
devant le voyeurisme vulgaire des masses qui, sous un prétexte
culturel, s'immiscent dans les maisons des morts.
Au Musée
Archéologique de Naples, il y a une porte cadenassée,
avec des barreaux de fer, au fond d'une salle. On y expose discrètement
la collection secrète d'antiquités pornographiques
du cardinal Borgia. Après les Romains, les Chrétiens
et l'anathème du corps
Je me demande si nous sommes
réellement sortis de l'obscurantisme. La renaissance du corps,
en définitive, n'a duré que cinq cents ans. Au vingtième
siècle, après Auschwitz, il semblerait que nous avons
eu honte de nous-mêmes au point de ne plus pouvoir représenter
la beauté harmonieuse du corps. Alors nous avons enterré
sa figuration.
Nous n'avons
pratiquement pas visité d'églises à Naples.
Plusieurs, pourtant, datent du dix-huitième siècle,
mais elles sont si délabrées, elles présentent
un état si piteux qu'on préfère détourner
le regard. Spectacle un peu honteux de la décadence de la
ville et de l'Eglise. Nous avons croisé le jour de Pâques
une procession dont la modestie nous a fait sourire : une trentaine
de personnes suivait un chariot couvert d'angelots en carton-pâte,
au centre duquel tremblotait un Christ en croix qui semblait sur
le point de démâter, comme un navire en perdition.
Pas d'enfants
dans les rues. Beaucoup de retraités par contre, très
bien habillés, qui se promènent dignement. Pour eux,
c'est tous les jours dimanche.
Naples s'est
pris d'une fièvre immobilière dans les années
soixante. Toutes les falaises ont été envahies par
un fatras démentiel d'immeubles entre lesquels les voitures,
les vespas, tentent de circuler dans un chaos total.
Le Pausilippe
altier est ravagé par l'expansion urbaine, comme une gangrène
qui a mangé les oliviers, la végétation primitive,
jusqu'à ce que la poétique falaise ait presque entièrement
disparu sous les verrues de béton. Résisteront-elles
au prochain réveil du Vésuve ? Alessandro nous a dit
que rien n'est prêt, que rien n'a été prévu,
à cause de l'incurie des hommes politiques. Peut-être,
j'imagine, qu'un jour tous ces bâtiments s'effondreront, que
les collines de Naples, à la prochaine catastrophe, les feront
tomber de leurs flancs où ils se sont agrippés, comme
un chien qui secoue ses puces. Alors on verra tout cet amas de béton
tomber dans la mer et, sur le Pausilippe et ses collines fraternelles,
renaître la divine végétation méditerranéenne,
les oliviers, la myrrhe, le laurier, toutes les fleurs et les plantes
odorantes, comme une couronne symbolique sur le renouveau de la
baie mythique de Naples.
Nerval tournait
le dos à la baie, aux îles. Il levait les yeux vers
la ville qui cachait sa rose
Aujourd'hui la ville a les yeux
sur la mer. Le poète avait-il remarqué le bruit du
vent dans les oliviers ? C'est comme un frémissement sec,
comme le froissement multiplié d'ailes d'insectes.
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