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| C'est l'histoire
d'une chute, d'une chute accrochée dans le ciel, sans la moindre
rémige pour rectifier le tir. J'ai commencé à
tomber très jeune, vertigineusement, sans espoir de rétablissement.
Cette chute, c'est la peur, celle du vide, celle de l'Infini. Enfin,
c'est comme ça que je le voyais, mais je romançais sans
doute un peu. C'est à l'âge de 23 ans que j'ai compris
qu'il n'y avait nulle raison valable d'avoir peur de l'Infini mais
plutôt une Infinité de raisons d'avoir peur. Chaque matin
m'était souffrance : je me retrouvais happé par une
complexité hargneuse et têtue qui semblait bien décidée
à me faire du mal. J'ai souvent du mal à me lever le
matin. Je commence toutes mes journées par geindre un petit
peu. |
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| Que les choses
soient claires, je ne souffre pas de paranoïa, comprise comme
une peur immotivée, le soupçon perpétuel d'une
malignité du monde et des êtres qui le peuplent. Je ne
crains pas un vaste complot, aux ramifications sournoises, qui n'aurait
d'autre but que de m'exposer en place publique, entouré d'une
foule de visages connus et inconnus, tous rassemblés en un
même lieu pour se moquer de moi. Non, je ne suis que peur rationnelle
et raisonnable, étayée par l'enchaînement logique
des catastrophes. Je reste fermement convaincu que la probabilité
a toujours raison sur la statistique. Pour tout vous dire, j'aime
beaucoup les probabilités. C'est très chouette, dommage
que cela n'en reste pas aux boules blanches et noires qu'on retire
aléatoirement d'une urne qui n'a rien demandé à
personne. La statistique énonce froidement le fait, dans un
joli tableau quasi-clinique, la probabilité a une façon
bien à elle de vous faire participer au truc. Voici un exemple
parmi d'autres : "un vol aéronautique sur un million connaît
un problème grave", c'est de la statistique, c'est rassurant,
"vous avez en avion une chance sur un million d'y laisser votre
peau", c'est de la probabilité, ça fout les boules,
blanches ou noires d'ailleurs. Un autre exemple : "Je suis bien
parti pour récupérer un carré d'as" (analyse
statistique de la situation, un as doit sortir à ce moment
du jeu) et "c'est pas un as, c'est un trois, c'était d'ailleurs
un événement équiprobable, tiens, j'ai perdu
tout mon pognon" (la probabilité pour qu'on te foute à
la porte du casino à coup de pompes était minime, mais
réelle, pas de bol). C'est très sympa, les probas. |
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L'idée
de l'Infini est une pensée traumatisante, alors j'aime bien
me rappeler une phrase de Poe dans son essai Eureka.
Il ne faut pas oublier que Poe n'était pas le type même
du gars décontracté. Je pense même qu'il lui arrivait
quelquefois d'avoir des idées bizarres, mais il a parfaitement
compris comment repousser l'angoissant Infini (pour d'ailleurs se
concentrer sur d'autres angoisses beaucoup plus instructives et imagées).
Selon lui, l'Infini n'est qu'"une pensée de pensée",
c'est-à-dire un mot qui indique non pas un objet observable
mais l'effort de pensée vers cet objet. C'est chouette, non
? Remarquez, vu que l'idée d'idée fout déjà
les jetons, on se dit que l'idée d'Infini elle-même doit
être fortement apparentée à l'idée de Trouille
Absolue.
Mon parcours intellectuel et, n'ayons pas peur des mots, philosophique
a pris un tour particulier depuis cette préhension nouvelle
de l'Infini comme noyau irréductible de haine envers moi. Je
pense en effet que l'Infini m'en veut personnellement. C'est du moins
là que j'en suis arrivé après de nombreuses lectures,
des plus simples aux plus savantes, des plus complexes et réfléchies
aux plus dérangeantes et dérangées (comme par
exemple ce timbré qui propose d'écrire
Infini "Inifini").Mais là où les philosophes
se perdaient en conjonctures, tout me semblait cristallin et là
où ils ne voyaient que broutilles, je sentais s'ouvrir sous
mes pieds le saint gouffre de la trouille. Je me suis toujours fort
bien arrangé de la contingence du monde. Je suis bien plus
préoccupé par la contondance du monde. Nietzsche m'aurait
sans doute mis des claques à longueur de journées. |
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| C'est ainsi que
je me suis couché cette nuit, la peur au ventre. J'ai éteint
la lumière vers 3 heures du matin. A tout prendre, il me paraît
plus risqué d'être un oiseau. J'ai rêvé
que je prenais place dans une immense volière, dont je pouvais
apprécier l'immensité du volume mais dont on sentait
avec précision qu'elle était un lieu clos. Face à
moi, à peine posé sur le sol, un arbre d'une teinte
métallique avait poussé sans doute depuis quelques siècles.
Quatre oiseaux paressaient sur des branches. Je distinguais un aigle
à la droite de l'arbre, un geai
qui me fixait gentiment avec un petit sourire du coin du bec, un pauvre
héron qui mâchouillait
tristement de la vase, de ceux qui pêchent à pied sans
jamais rien connaître du vol aquatique,
et un vautour conséquent
qui me ressemblait un peu. Je
me suis approché de l'arbre lentement, comme pour ne pas les
effrayer, ce qui était un peu ridicule, vu qu'ils avaient l'air
beaucoup plus costauds que moi, mais bon après tout, c'est
moi qui rêve. A quelques pas de l'arbre, ils ont lourdement
décollé sans un regard pour moi. C'était un peu
humiliant, mais alors que je les suivais leurs vols s'éloignant
toujours plus haut dans le ciel, j'ai vu de leurs yeux l'Infini qui
s'ouvrait sous leurs ailes. J'ai senti la rémige qui fend l'espace
et qui se l'approprie en l'utilisant. J'ai senti l'air glisser sur
mon thorax lissé, je l'ai surtout senti me soutenir.
Minute magnifique. Le vide qui m'aidait, l'Infini mon alliée. |
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A 4h23 sur mon
alarme en plastique, je me suis réveillé brusquement
en devinant la présence de quelqu'un dans ma chambre.
C'était moi.
Je me suis rendormi comme un bébé. |
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| EM |
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