Mon Infini Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
C'est l'histoire d'une chute, d'une chute accrochée dans le ciel, sans la moindre rémige pour rectifier le tir. J'ai commencé à tomber très jeune, vertigineusement, sans espoir de rétablissement. Cette chute, c'est la peur, celle du vide, celle de l'Infini. Enfin, c'est comme ça que je le voyais, mais je romançais sans doute un peu. C'est à l'âge de 23 ans que j'ai compris qu'il n'y avait nulle raison valable d'avoir peur de l'Infini mais plutôt une Infinité de raisons d'avoir peur. Chaque matin m'était souffrance : je me retrouvais happé par une complexité hargneuse et têtue qui semblait bien décidée à me faire du mal. J'ai souvent du mal à me lever le matin. Je commence toutes mes journées par geindre un petit peu.
 
Que les choses soient claires, je ne souffre pas de paranoïa, comprise comme une peur immotivée, le soupçon perpétuel d'une malignité du monde et des êtres qui le peuplent. Je ne crains pas un vaste complot, aux ramifications sournoises, qui n'aurait d'autre but que de m'exposer en place publique, entouré d'une foule de visages connus et inconnus, tous rassemblés en un même lieu pour se moquer de moi. Non, je ne suis que peur rationnelle et raisonnable, étayée par l'enchaînement logique des catastrophes. Je reste fermement convaincu que la probabilité a toujours raison sur la statistique. Pour tout vous dire, j'aime beaucoup les probabilités. C'est très chouette, dommage que cela n'en reste pas aux boules blanches et noires qu'on retire aléatoirement d'une urne qui n'a rien demandé à personne. La statistique énonce froidement le fait, dans un joli tableau quasi-clinique, la probabilité a une façon bien à elle de vous faire participer au truc. Voici un exemple parmi d'autres : "un vol aéronautique sur un million connaît un problème grave", c'est de la statistique, c'est rassurant, "vous avez en avion une chance sur un million d'y laisser votre peau", c'est de la probabilité, ça fout les boules, blanches ou noires d'ailleurs. Un autre exemple : "Je suis bien parti pour récupérer un carré d'as" (analyse statistique de la situation, un as doit sortir à ce moment du jeu) et "c'est pas un as, c'est un trois, c'était d'ailleurs un événement équiprobable, tiens, j'ai perdu tout mon pognon" (la probabilité pour qu'on te foute à la porte du casino à coup de pompes était minime, mais réelle, pas de bol). C'est très sympa, les probas.
 
L'idée de l'Infini est une pensée traumatisante, alors j'aime bien me rappeler une phrase de Poe dans son essai Eureka. Il ne faut pas oublier que Poe n'était pas le type même du gars décontracté. Je pense même qu'il lui arrivait quelquefois d'avoir des idées bizarres, mais il a parfaitement compris comment repousser l'angoissant Infini (pour d'ailleurs se concentrer sur d'autres angoisses beaucoup plus instructives et imagées). Selon lui, l'Infini n'est qu'"une pensée de pensée", c'est-à-dire un mot qui indique non pas un objet observable mais l'effort de pensée vers cet objet. C'est chouette, non ? Remarquez, vu que l'idée d'idée fout déjà les jetons, on se dit que l'idée d'Infini elle-même doit être fortement apparentée à l'idée de Trouille Absolue.
Mon parcours intellectuel et, n'ayons pas peur des mots, philosophique a pris un tour particulier depuis cette préhension nouvelle de l'Infini comme noyau irréductible de haine envers moi. Je pense en effet que l'Infini m'en veut personnellement. C'est du moins là que j'en suis arrivé après de nombreuses lectures, des plus simples aux plus savantes, des plus complexes et réfléchies aux plus dérangeantes et dérangées (comme par exemple ce timbré qui propose d'écrire Infini "Inifini").Mais là où les philosophes se perdaient en conjonctures, tout me semblait cristallin et là où ils ne voyaient que broutilles, je sentais s'ouvrir sous mes pieds le saint gouffre de la trouille. Je me suis toujours fort bien arrangé de la contingence du monde. Je suis bien plus préoccupé par la contondance du monde. Nietzsche m'aurait sans doute mis des claques à longueur de journées.
 
C'est ainsi que je me suis couché cette nuit, la peur au ventre. J'ai éteint la lumière vers 3 heures du matin. A tout prendre, il me paraît plus risqué d'être un oiseau. J'ai rêvé que je prenais place dans une immense volière, dont je pouvais apprécier l'immensité du volume mais dont on sentait avec précision qu'elle était un lieu clos. Face à moi, à peine posé sur le sol, un arbre d'une teinte métallique avait poussé sans doute depuis quelques siècles. Quatre oiseaux paressaient sur des branches. Je distinguais un aigle à la droite de l'arbre, un geai qui me fixait gentiment avec un petit sourire du coin du bec, un pauvre héron qui mâchouillait tristement de la vase, de ceux qui pêchent à pied sans jamais rien connaître du vol aquatique, et un vautour conséquent qui me ressemblait un peu. Je me suis approché de l'arbre lentement, comme pour ne pas les effrayer, ce qui était un peu ridicule, vu qu'ils avaient l'air beaucoup plus costauds que moi, mais bon après tout, c'est moi qui rêve. A quelques pas de l'arbre, ils ont lourdement décollé sans un regard pour moi. C'était un peu humiliant, mais alors que je les suivais leurs vols s'éloignant toujours plus haut dans le ciel, j'ai vu de leurs yeux l'Infini qui s'ouvrait sous leurs ailes. J'ai senti la rémige qui fend l'espace et qui se l'approprie en l'utilisant. J'ai senti l'air glisser sur mon thorax lissé, je l'ai surtout senti me soutenir. Minute magnifique. Le vide qui m'aidait, l'Infini mon alliée.
 
A 4h23 sur mon alarme en plastique, je me suis réveillé brusquement en devinant la présence de quelqu'un dans ma chambre.
C'était moi.
Je me suis rendormi comme un bébé.
 
EM
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