L'instant Infini Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

1-
- "Espèce de paquets d'os, d'ours mal léché, de bouse puante et odorante, de schtroumpf légume, de fourchette cassé, de préservatif à pattes, de morves de nez"..
Non que Damien eut jamais pensé toutes ces injures à l'égard de son frère. Mais, il y avait des moments, il fallait l'admettre, cela faisait franchement du bien de se défouler ainsi. Aussi continua-t-il à énumérer, à tue-tête, les dizaines d'injures qui lui passaient par la tête. De l'autre côté de la table, Charles, placide, terminait de manger le dernier biscuit de la boite, sujet de discorde.
- " Sale poulpe baveux, vomissure d'huîtres, sodomisateur de mouches, mangeur d'excréments de babouin, maladie sexuellement transmissible, tas de rien du tout, foutaise cosmique"…
L'énumération continua après une longue inspiration . Damien ne se démontait pas devant le flegme britannique de son frère. Au contraire, au fond de lui, il savait que, moins il réagissait, plus il prenait de plein fouet ses insultes. Damien pouvait passer des heures à hurler des insanités dont la moitié lui était inconnue. Mais il s'en fichait.
- "Pustule de vieille morue, euh !.."
Damien resta immobile. Il ne se souvenait plus pourquoi il énumérait toutes ces âneries, mais il avait l'impression que c'était toujours mieux que de rester immobile comme son frère à ne jamais dire un mot. D'un coup, bien que cela puisse le gêner, il se tint à son tour immobile, dans le silence, droit comme un "I" devant la table en bois, avec la figure à quelques centimètres de son frère. Charles était, lui aussi, penché sur la table. Il était petit d'un bon mètre trente mais portait plutôt correctement ses trente six kilos. Damien, l'aîné filiforme, lança un regard noir à son frère, de telle manière qu'il ne pouvait faire autrement que de s'y plonger. Le nouveau jeu pouvait commencer. La lutte des yeux venait de débuter ; le premier, qui détacherait le regard. Tous les deux, sans s'être concertés au préalable, connaissaient cette règle tacite. D'abord assis, plus rien autour les intéressait. Surtout ne pas fléchir. Charles appréciait particulièrement ce jeu car il n'utilisait pas la parole. Silence. Dans un soucis de toujours pousser son frère sur la corde raide de l'échec, Damien prit l'ingénieuse décision de se lever tout en continuant le jeu. Charles, d'abord un moment assis, comprit vite qu'en restant sur son siège, il courait droit à sa perte. Il se leva alors précipitamment. Tous les deux, debout autour de la table, les deux frères échangèrent leur haine visuelle. Les yeux, bien qu'habitués à ces pratiques puériles, commencèrent à cligner et des prémices de larmes apparurent dans le coin de l'œil droit de Damien, décontenancé. Charles sentait poindre la victoire et un sourire vainqueur embellit son visage.
-"Tu faiblis, Damien. Je vais t'avoir."
Damien était un petit garçon émotif et entier. Même s'il savait se protéger en montant sur ses grands chevaux, à la moindre faiblesse, son corps entier se relâchait, son âme conquérante devenait traître et rapidement il baissait les bras. A moins qu'une brillante idée lui traverse l'esprit. Et ce fut le cas. Jouant sur sa souplesse , Damien se mit à courir tout en continuant à fixer les yeux de son frère. Charles pâlit, le sourire brisé, il essaya un moment de le suivre dans la course, mais un pied dévissé sur le tapis le fit chuter. Charles lâcha le regard de Damien pour fixer le doux pelage du tapis d'orient. D'une main, il tenait son menton endolori, de l'autre, il caressa, un moment rêveur, le tapis sous les rires arrogants et rituels de son aîné.
- "Aide-moi, Damien. Aide-moi à me relever."
L'aîné continuait de rigoler. Il surplombait son cadet, encore une fois, avec la fierté de l'avoir humilié. Le visage de Charles prit le masque de la douleur ; le jeu semblait terminer. Damien s'approcha pour l'aider à se relever quand, soudain, son frère bondit sur lui pour le frapper. Sa corpulence fit vaciller Damien et ils roule boulèrent sur le tapis jusqu'au marbre froid de la cuisine. Puis, profitant d'une respiration de Charles, Damien quitta le ring pour fuir à l'étage.
-"Je vais t'attraper !" cria le cadet avec frénésie.
Damien riait à gorge déployé tout en gravissant les dernières marches qui le séparaient du premier étage. Charles le suivait quelques pas en arrière, essoufflé.

2-
Elle ferma les yeux et renversa son visage sur l'oreiller. Son corps était offert à l'invisible à l'impalpable. Ses longues jambes s'écartèrent pour former un V parfait. Ses mains n'avaient plus qu'à s'y engouffrer. Elle aimait se caresser en pensant à lui. Doucement, tendrement, comme il savait le faire. Son visage dans un songe, son corps au bout de ses doigts, elle s'hasardât à une danse légère sur le lit.
Il n'y avait plus qu'elle et son rêve érotique. Il la prenait sans doute de la meilleure des manières et elle le rendait bien. Le désir montait fortement, à la même mesure que les bambins montaient l'escalier. Les cris de ces derniers ne la dérangeaient pas.
Quand ils entrèrent dans la chambre, elle gémissait jusqu'à ce qu'ils hurlèrent devant la position étrange de leur mère. Alors ce fut un silence gênant.
Damien n'avait jamais vu de vagin de sa vie et trouva celui de sa mère bien beau. Charles fut plutôt choqué et dégoûté.
Les minutes qui suivirent devinrent infinis.

3-
Dans ses yeux, une tendresse maternelle disparut,
Par un instant orgasmique, un élan de plaisir éphémère,
Dans leurs yeux, une femme inconnue, plus vraiment mère,
Photo choc sans parole pour des cervelles bien ingénues.

Ses jambes écartées se refermèrent tout doucement sans volonté de se presser. Les enfants oscillèrent comme des pendules, les yeux rivés sur le vagin de leur mère. Ils n'osaient croiser son regard, de peur de se faire gronder. L'instant d'après ?
L'instant d'après ne se différenciait pas de celui qui l'avait précédé, comme si personne ne souhaitait poursuivre le déroulement normal de leur vie.
Alors vinrent les images…
Un baiser sur le banc de l'école, une course poursuite sous le préau, une tentative de viol dans les toilettes du lycée, la fuite, les pleurs, le regard sévère du professeur, la dispute avec sa mère, les yeux de cet étranger, ses mains de moins en moins étrangères, son studio niché sous les toits, ses caresses foudroyantes, parfois amères, des plaisirs étouffés, des plaisirs retardés, des lieux insolites, des départs, des au revoir, des retrouvailles, deux accouchements, deux enfants, deux garçons, beaucoup de solitude, de nouveaux des départs, des disputes, ses adieux, depuis ce souvenir, ces caresses, et les enfants qui se disputent dans le salon…et cet instant à jamais infini dans leur mémoire.

 
OB
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