L'Instant infini Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
L'an de grâce 1712, le vieux comte Archimbaldi, féru d'alchimie, s'enferma définitivement dans la tour qui ornait l'aile droite de son manoir, afin d'observer scientifiquement le moment qui sépare la vie de la mort.
Au cours de ses expériences spirites et alchimiques, dans la solitude du manoir d'Albina, il était arrivé à la conclusion que la connaissance du moment précis de l'agonie où l'âme quitte le corps pour se fondre dans le Grand Tout lui ouvrirait les portes de l'immortalité.
En effet, l'âme, principe infini de l'homme dont le corps n'est que l'enveloppe périssable, s'échappe au moment de la mort. C'est seulement à cet instant précis, alors qu'elle traverse un état transitoire entre la dépendance du corps et l'évaporation libératrice, que l'âme est vulnérable à une opération alchimique. Le vieux comte s'était persuadé que s'il parvenait, à ce moment, à capturer l'âme d'un agonisant, il pourrait en devenir le maître et la transférer dans un autre corps, par métempsycose, ou bien y puiser une énergie vitale infinie par une combustion de ses éléments subtils. Dans les deux cas, la perspective d'une vie perpétuellement prolongée s'offrait au comte Archimbaldi, obsédé dans ses vieux jours par sa décrépitude et l'approche de la mort.
Dans l'esprit d'Archimbaldi, la question de la captatio animae était facile à résoudre. Les vieux grimoires arabes empilés dans sa bibliothèque évoquaient des lampes à effrit et des fioles diaboliques dont la fabrication, pour un alchimiste de son expérience, était un jeu d'enfant. Non, la question délicate sur laquelle étaient venues buter toutes les tentatives de tant d'alchimistes avant lui était la détermination du moment exact où l'être passe de la vie à la mort ; car bien que l'on suive précisément le déroulement de l'agonie, le moment qui sépare la vie de la mort est toujours, pour ainsi dire, si mince dans l'échelle du temps qu'il est pratiquement indiscernable. L'instant d'avant, l'homme agonise, l'instant d'après il est mort, sans que l'alchimiste voleur d'âme ait pu intervenir pour capturer l'âme fuyante.
Ce furent, pendant des mois, des défilés de bêtes, pour mettre au point le dispositif de chronométrage. En définitive, le système de la clepsydre fut adopté comme étant celui qui offrait la plus grande précision. Les tests furent innombrables et tout le manoir dîna pendant tout ce temps des victimes du comte, des animaux d'élevage pour la plupart, car cela faisait bien longtemps qu'il ne restait plus un chien, un chat ou même un rat vivant dans les alentours du château d'Albina.
Mais voilà, des animaux de la création, sur ce point les autorités ecclésiastiques étaient formelles, seul l'homme possède une âme. Il était temps de passer au choses sérieuses.
Alors commença dans le comté d'Albina une sombre période. Un foyer de choléra se déclara soudain et prit rapidement les proportions d'une épidémie. Le comte Archimbaldi proposa d'amener les malades dans une partie du manoir transformé en hôpital. Les habitants furent émus aux larmes par l'initiative de leur seigneur. Devant cet éclatant exemple de piété chrétienne, les rumeurs médisantes qui avaient pu courir sur lui et ses étranges expériences qui sentaient le souffre furent définitivement balayées.
Les malades étaient soignés par des bénédictines d'un couvent voisin jusqu'à leur guérison ou, comme il arrivait à nombre d'entre eux, jusqu'à leur dernière heure. Quand un malade arrivait à l'agonie, on le transportait dans une crypte où il recevait, comme l'expliquait le comte, les derniers sacrements grâce au ministère de frère Jean, un franciscain de Naples qui avait accepté cette tâche difficile.
La vérité était, on s'en doute, toute autre. Le comte, dont la raison détalait dans l'épuisement des expériences, sa solitude prolongée, la fréquentation perpétuelle de manuels ésotériques, avait lui-même introduit le choléra dans le comté grâce à de pauvres souffreteux rencontrés dans une ville portuaire voisine et que Gros-Jean, son âme damnée, avait convaincus de migrer à Albina, en échange de quelques pièces d'or. Quant aux derniers sacrements, ils étaient de nature bien particulière. L'agonisant, amené dans la crypte, recevait la visite du comte fou qui, avec l'aide de Gros-Jean déguisé en robe de bure, expérimentait sur lui un appareil que les témoins de l'époque décrivent comme une sorte d'entonnoir énorme, relié par des alambics de cuivre à une bouilloire infernale surmontée d'une horloge qui émettait un tic-tac effrayant.
C'est ce tic-tac qui perdit le comte. Un jour, Archimboldi, de plus en plus fatigué par son activité frénétique, ses calculs interminables, les heures de veille, oublia d'arrêter le mécanisme de la clepsydre et se retira dans ses appartements par le passage dérobé habituel. Une bénédictine, Sœur Irène, insomniaque à la suite de la visite d'un incube dans sa jeunesse, parcourait les couloirs en récitant son rosaire, dans l'espoir que cette promenade nocturne lui rendrait le sommeil. A proximité des escaliers qui menaient à la crypte, dans le silence de la nuit, elle entendit un bruit sourd et répétitif. Dans son imagination naturellement superstitieuse, le son avait une tonalité nettement démoniaque. Elle pensa avec horreur à l'incube de sa jeunesse et, tremblant de la tête aux pieds, elle rebroussa chemin le plus vite qu'elle put.
Extrêmement inquiète pour le sort de l'agonisant qu'elle avait elle-même amené dans la soirée dans la crypte, autant que pour son propre salut, Sœur Irène réveilla une amie, qui demanda conseil à une autre, et c'est ainsi qu'au bout d'un quart d'heure, la douzaine de bénédictines logées dans le manoir d'Albina se trouva, l'oreille tendue, à l'entrée de la crypte.
Indéniablement, on entendait un bruit anormal. Il y eut un conciliabule à la lueur des bougies et, le lendemain matin, après une nuit d'insomnie que sœur Irène eut la consolation de savoir commune à toutes ses compagnes, il fut décidé d'en référer à l'abbesse.
Le comte était introuvable, ainsi que le moine franciscain. On ne crut pas nécessaire, dans des circonstances si extraordinaires et qui touchaient plus à la juridiction religieuse qu'au pouvoir laïc, d'attendre l'autorisation du maître des lieux pour forcer la porte. Des soldats du comte étaient venus à la rescousse, peu rassurés d'ailleurs devant la perspective de devoir en venir aux mains avec le grand Satan ou un de ses serviteurs. Dans la stupeur générale apparut la machine à mesurer l'instant de la mort, installée au-dessus de l'agonisant comme une monstrueuse araignée mécanique venue se nourrir de son dernier souffle.
Devant le tribunal de l'Inquisition, le comte fournit des explications totalement incohérentes qui convainquirent les hommes en robe du caractère satanique de ses expériences. On prépara rapidement un bûcher et le comte, qu'aucune relation familiale n'osa soutenir de peur de se compromette dans une histoire si odieuse, fut brûlé vif.
On raconte qu'il avait une sorte de sourire aux lèvres. Sans doute était-ce la preuve finale, si ce n'est de sa possession démoniaque, du moins de sa folie sénile. Certains affirment cependant qu'il s'agissait en fait d'un sourire de joie, car on retrouva dans ses papiers, qui furent tous détruits par la suite, une note datée de la nuit fatale et qui disait ainsi :
" La clepsydre s'est suspendue… J'avais des doutes depuis le début, mais ce soir la vérité s'est fait jour dans sa grimaçante crudité : le moment qui sépare la vie de la mort est infiniment petit. Ainsi, toutes mes expériences étaient vouées à l'échec ! Mais cette conclusion catastrophique dissimule un corollaire qui est le mystère le mieux caché de l'existence, un mystère qui efface en moi toutes mes anciennes angoisses face à la mort, un secret que mon cœur récite, depuis que je l'ai découvert, à mon âme malade et qui va me permettre, pour la première fois depuis longtemps, de fermer les yeux dans la nuit et connaître la volupté d'un sommeil sans rêves. Tel est ce secret : si le moment qui sépare la vie de la mort est infini, chaque homme, à l'instant de sa mort, fait l'expérience de sa grandeur divine car il parcourt, dans ce laps de temps infinitésimal, une distance spirituelle si grande, si inconcevable, que sa vie passée, ses misérables années d'existence terrestre, ne forment que de minuscules grains de poussière négligeables à l'aune du chemin qui lui reste à parcourir au moment même de sa mort, dans l'instant infini… "

 
DH
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