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Sagner
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On a remarqué que lorsqu’un homme meurt, il perd instantanément
24 grammes. Serait-ce le poids de l’âme ? Il est
de bon ton de ne pas trop se poser de question sur notre avenir
à moyen terme, je veux parler de juste après
le dernier souffle. L’homme dans la vie, dans la société,
ne peut se permettre de tels égarements. Nous lui autoriserons
tout juste de brefs instants de déprime où parfois
il pense un moment à la mort. Mais au final, le corps
n’est plus.
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Jeune Homme
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Tout à l’heure, vous me parliez de l’infini. Il y
a de l’infini dans la mort aussi sûr qu’il y a une fin
à notre vie.
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Sagner
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Nous espérons qu’il en soit de même avec l’âme
et le corps. Mais quel fol espoir !
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Jeune homme
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Vous n’y croyez pas ? Pendant les deux heures où
je vous ai écouté, cet après-midi, vous
n’avez cessé de démolir mes illusions sur l’infini.
J’avoue que cela m’a mis un coup au moral.
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Sagner
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Vous êtes bien sensible et bien jeune dans vos propos.
Silence – le jeune homme fait mine de partir.
Où allez-vous ? Nous n’avons pas fini.
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Jeune Homme
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Je pensais que je vous ennuyais.
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Sagner
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Pas du tout ! Au contraire. Vous savez, nous n’avons
jamais vraiment le temps de discuter de ce sujet car … car
il nous gène. Nous avons peur de l’infini, vous comprenez ?
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Jeune Homme
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Oui, je crois. Enfin…
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Sagner
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Si je dois détruire vos idéaux d’enfance, tant
mieux. Il faut commencer au plus vite. Il faut vous effacez
toute cette mauvaise éducation judéo-chrétienne
qui vous colle à la peau et qui vous évite de
réfléchir sur la sève qui coule dans
votre âme. Vous me disiez que j’ai démoli les
illusions que vous vous faisiez sur l’infini, n’est-ce pas ?
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Jeune homme
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Oui, enfin, je voulais dire qu’à vous entendre, il
n’y a aucun espoir à l’humanité. L’humanité
comme l’homme, comme l’univers est un instant, c’est tout.
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Sagner
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C’est réducteur, je vous l’accorde. Mais je n’ai pas
dit que cela. Mon discours portait autant sur le temps que
sur l’infini. Car lorsqu’on parle d’infini, on ne peut le
concevoir et le palper sans rompre avec le principe du temps.
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Jeune homme
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Oui, le temps mesure le fini. Mais aussi rend infini ce qui
n’est pas mesurable. Donc le temps et l’infini sont antinomiques
mais l’un ne peut pas vivre sans l’autre.
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Sagner
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Oui, peut-être, ou si l’un prenait le pas sur l’autre,
il n’y aurait plus de raison de vivre.
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Jeune homme
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Je ne vous suis pas vraiment.
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Sagner
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Oui, parce que je ne suis pas là devant vous pour
discuter à bâtons rompus sur la définition
de l’infini ou celle du temps. Mais plutôt pour essayer
de vous faire réfléchir sur pourquoi ?
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Jeune homme
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Pourquoi ?
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Sagner
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Pourquoi en parle-t-on ? Quelle est ma motivation de
vous en parler ? Quelle est la vôtre ?
Silence. Puis montant le ton.
Allez-y, répondez. Vous croyez que je vais vous mâcher
le travail. Cela doit venir de vous, rien que de vous. Parlez !
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Jeune homme
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Ma motivation ? Je ne sais pas. Tout à l’heure,
vous parliez de raison de vivre. Je crois en effet que …
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Sagner
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Vous croyez … ou vous en êtes sûrs ?
Je ne vous demande pas de répéter ce que j’ai
dit mais que vous, vous me donniez vos impressions sur l’infini.
Allez, ouvrez-vous. Sortez-les vos roubignolles.
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Jeune homme
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Rire nerveux, puis se reprend.
L’infini est un concept humain. Il est construit par le temps
et par l’espace. Je veux dire, l’infini réunit le temps
et l’espace. C’est parce que nous vivons dans un univers fini
avec des conventions bien bornées que nous pouvons
nommer l’infini sans véritablement le concevoir. Alors
… si il y a un infini, il doit être infini dans le temps.
Donc le temps n’a plus d’emprise. Il est donc aussi infini
dans l’espace. Il n’y a plus besoin de temps, ni d’espace
d’ailleurs, puisque ces deux notions sont liées. Et
… par conséquent, il n’y a plus de mouvement. Il n’y
a plus que Lui. L’infini.
Silence.
Statique, omnipotent, … désespérément
statique.
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Sagner
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Lui ? Il n’y a plus que Lui. Vous parlez de Dieu, sans
doute ?
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Jeune homme
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Oui. Peut-être. Dieu, nous pouvons aussi le nommer
sans véritablement le concevoir…
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Sagner
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… et nous pouvons aussi le refuser par conviction. Par motivation.
D’ailleurs, vous m’avez fait un joli discours bien structuré,
mais je n’y ai pas senti vos motivations. Soyez plus simple.
Pourquoi ? Pourquoi dites-vous çà ?
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Jeune homme
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Parce que je veux comprendre.
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Sagner
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Oui, mais là, vous n’effleurez que la surface des
choses. Pourquoi dites-vous cela ? Au fond de votre cœur,
qu’est-ce qui vous transporte ?
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Jeune homme
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En parlant de l’infini, je parle de la mort, de l’existence.
Je veux …trouver une raison…une raison de vivre !
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Sagner
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Oui.
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Jeune homme
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La mort est un évènement fini et pourtant,
il ouvre l’infini.
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Sagner
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Il ouvre l’infini ? Vous voulez parler de l’inconnu,
plutôt, non ? Je crois que vous vous éloigner.
Recentrer vous sur ce qui vous pousse à me parler aujourd’hui ?
Vous auriez pu tout aussi bien partir à la fin de ce
cours et vous dire que le professeur est un vieux sénile
qui a peur de la mort, ce qui n’est, d’ailleurs, pas complètement
faux. Mais vous êtes restés.
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Jeune homme
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Je suis resté parce que votre élocution m’a
touché et que j’avais besoin de comprendre ce qu’il
y avait derrière.
Silence.
Pourquoi ? Et bien, j’imagine que chaque être
est en droit de se poser la question de son poids existentiel.
Ce que son existence va apporter à l’humanité.
Et l’infini s’oppose à cette mesure, car il la rend
insignifiante, inexistante. En fait, je veux mesurer l’impact
de mon existence.
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Sagner
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Cela reste très théorique mais je commence
à vous entendre. Etes-vous croyant ?
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Jeune homme
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Oui, mais pas pratiquant. Juste baptisé,…, catholique.
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Sagner
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Pourquoi êtes-vous croyant ?
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Jeune homme
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Par éducation, en grande partie, et puis la vie a
fait que je me suis toujours bien senti dans cette croyance
non contraignante. Mais je ne me suis jamais vraiment poser
cette question ?
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Sagner
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Pourtant elle me paraît importante. Vous qui voulez
mesurer l’impact de votre existence, il faudrait peut-être
en comprendre le cadre. Car une mesure, c’est bien beau, mais
la mesure ne va pas sans le moyen de mesurer et l’environnement
dans lequel vous mesurez votre action.
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Jeune homme
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Etes-vous croyant ?
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Sagner
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Non, vous imaginez bien qu’après le discours que j’ai
tenu cet après-midi sur l’infini et ses limites, je
ne peux pas croire en un Dieu omnipotent et unique. Il faut
rester cohérent. Qu’on se comprenne bien, jeune homme,
je ne vous dis pas que j’ai raison. Pas du tout ! J’essaye
de rester cohérent avec mes motivations et mes convictions.
Ce n’est pas toujours simple, croyez-moi.
Dans ma lutte contre l’infini, j’ai eu beaucoup d’obstacles.
Car lorsque l’on demande à quelqu’un, croyez-vous à
l’infini. La plupart des gens ne répondent pas ou ne
peuvent pas répondre et les autres, en général,
disent que oui, l’infini existe via l’univers ou la mort ou
une quelconque formule mathématique.
Mais vous savez quel a été mon plus grand obstacle ?
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Jeune homme
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Non.
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Sagner
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L’imagination.
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Jeune homme
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L’imagination ?
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Sagner
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Oui, il y a quelque chose d’infini dans l’imagination de
l’homme.
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Jeune homme
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Oh, vous savez, tout être humain possède ses
propres limites mentales. Je ne vois pas ce qu’il y a d’infini
dans le cerveau de l’homme.
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Sagner
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Lorsque je parle avec quelqu’un, je suis incapable de borner
l’imaginaire qu’il va déployer face à une problématique.
Je ne suis pas d’accord avec vous, tous les jours, je suis
surpris par des remarques, des intonations dans les discussions,
des actes. La décision et l’action sont les armes de
l’imagination. Et qui peut prétendre pouvoir les borner.
Moi pas. Et vous ?
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Jeune homme
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Moi non plus, mais nombreuses actions ou décisions
sont prévisibles. Et nos actions autant que nos décisions
sont limitées par notre propre existence.
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Sagner
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Oui, les armes de l’imagination ont une portée limitée.
Ce qui n’a pas de limite, c’est l’imagination, elle-même.
Lorsque j’imagine l’infini, quelque part, je demande à
mon imagination de ressembler à ce concept.
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Jeune homme
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Pourtant ce concept vous le nier. Avec tout le respect que
je vous dois, j’ai l’impression que vous vous mordez un peu
la queue sur ce sujet. Je ne vois pas comment l’imagination
pourrait ressembler à un concept, que vous considérez,
non fondé.
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Sagner
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Mais c’est justement le paradoxe ! L’imagination a la
capacité de dépasser les conventions matérielles
ou sociales. Par exemple, je vous ai dit, tout à l’heure,
qu’on ne pouvait pas concevoir l’infini sans rompre avec le
temps. C’est justement ce que nous faisons quand nous imaginons.
La pensée est alors hors du temps. Elle s’extrait de
notre étau social, qu’est le temps, pour construire
l’infini, comme elle fait fis de l’espace aussi. Et toute
notre discussion depuis le début pourrait être
sans fin si nous laissions notre imagination être maître
du discours.
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Jeune homme
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Oui, en partie. Car l’imagination a pour réceptacle
le corps qui lui est bel et bien fini. Donc notre discussion
ne pourrait être sans fin.
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Sagner
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Sans fin dans le temps, non, en effet. Sans fin dans les
propos. Par exemple, si je pose comme postulat que toute limite
finie que je souhaiterais mettre à mon imagination,
je serai capable de la dépasser, il en découle,
par définition, que celle-ci est infinie dans son contenu.
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Jeune homme
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N’est-elle pas plutôt imprévisible qu’infinie ?
Je ne la trouve pas si infinie que cela notre imagination
puisque nous n’arrivons pas à nous formaliser à
travers elle ce qu’est l’infini. Elle est bien en butée
donc finie …
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Sagner
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Elle tend vers …Elle n’est pas en butée, elle converge
vers l’infini. Vous savez, comme une droite asymptotique.
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Jeune homme
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Tout à l’heure, vous me demandiez pourquoi. Pour vous,
mes raisons pourraient être infinies parce que vous
ne les connaissez pas, mais cela ne veut pas dire qu’elles
le soient. En fait, mon imagination est bien finie. Puisqu’à
cette question du pourquoi suis-je venu ici vous parler, après
votre cour, je n’ai que quelques alternatives de réponses.
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Sagner
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C’est parce que vous ne vous donnez pas les moyens de dépasser
vos limites ! Mais prenez confiance en vous, et vous
verrez que vous pouvez vous surprendre et proposer d’autres
alternatives. (Silence)
En fait, il y a sans doute qu’une ou deux bonnes réponses
à la question, mais l’imagination qu’elle a créée
pour aboutir à cette raison pourrait ne pas avoir de
butée.
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Jeune homme
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Peut-être… Encore faudrait-il que je trouve la réponse.
(Silence – il lève les yeux vers l’hémicycle)
Mesurer le poids de l’existence, le parcours d’une vie, sa
justesse …
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Sagner
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Parce que vous croyez que vous allez trouver la réponse
devant moi dans cet amphithéâtre. Je vous trouve
bien prétentieux. (Rires forcés)
Je ne voudrais pas vous freiner dans cet élan de recherche,
mais en cinquante années d’existence, je continue encore
à chercher les pièces du puzzle. Et vous voudriez
l’assembler devant moi en quelques minutes. C’est amusant !
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Jeune homme
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Je n’ai pas cette prétention. Je voulais juste tendre
vers…
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Sagner
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Oui, je comprends. Vous avancez…En cela, vous ressemblez
à ce que vous recherchez… " Tendre vers "
lorsque l’on recherche l’infini, je trouve la démarche
séduisante, non ?
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Jeune homme
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Séduisante mais aussi décevante. Se dire que
l’on peut passer une vie entière à rechercher
l’impalpable, l’inconcevable…cela doit être si frustrant,
… vous n’avez pas envie parfois d’arrêter ?
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Sagner
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Quant bien même aurais-je envie d’arrêter, …je
vous le dis, mon imagination n’obéirait pas… C’est
la forme la plus proche que je connaisse de l’infini…
Une sonnerie !
Voilà quelque chose de bien finie, … notre conversation.
Je dois vous laisser.
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Jeune homme
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Merci, je n’y vois pas plus clair, mais au moins, je ne verrai
plus l’infini de la même façon. En soit, je crois
que cela veut dire que j’avance, n’est-ce pas ?
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Sagner
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Si vous avez l’impression d’avancer dans votre réflexion,
c’est que vous permettez une évolution.
Ils sortent de l’amphithéâtre.
Si vous estimez qu’il y a évolution, c’est que vous
pouvez la mesurer.
Le couloir est vide, éteint. Sa voix résonne.
En mettant une mesure, vous ouvrez la possibilité
qu’il n'y ait pas d'infini. Vous ne pouvez être qu’en
bonne voie, …, mais, comme moi, pour ne jamais en voir le
bout, …, et ainsi à l’infini…
Il éteint la lumière.
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