Conversation infiniment inutile Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
Fin d’après-midi, salle Richelieu, le cours est terminé, Monsieur Sagner, professeur, s’entretient avec un jeune homme qu’il ne connaît pas.
 

Sagner

On a remarqué que lorsqu’un homme meurt, il perd instantanément 24 grammes. Serait-ce le poids de l’âme ? Il est de bon ton de ne pas trop se poser de question sur notre avenir à moyen terme, je veux parler de juste après le dernier souffle. L’homme dans la vie, dans la société, ne peut se permettre de tels égarements. Nous lui autoriserons tout juste de brefs instants de déprime où parfois il pense un moment à la mort. Mais au final, le corps n’est plus.

Jeune Homme

Tout à l’heure, vous me parliez de l’infini. Il y a de l’infini dans la mort aussi sûr qu’il y a une fin à notre vie.

Sagner

Nous espérons qu’il en soit de même avec l’âme et le corps. Mais quel fol espoir !

Jeune homme

Vous n’y croyez pas ? Pendant les deux heures où je vous ai écouté, cet après-midi, vous n’avez cessé de démolir mes illusions sur l’infini. J’avoue que cela m’a mis un coup au moral.

Sagner

Vous êtes bien sensible et bien jeune dans vos propos.

Silence – le jeune homme fait mine de partir.

Où allez-vous ? Nous n’avons pas fini.

Jeune Homme

Je pensais que je vous ennuyais.

 

Sagner

Pas du tout ! Au contraire. Vous savez, nous n’avons jamais vraiment le temps de discuter de ce sujet car … car il nous gène. Nous avons peur de l’infini, vous comprenez ?

Jeune Homme

Oui, je crois. Enfin…

 

Sagner

Si je dois détruire vos idéaux d’enfance, tant mieux. Il faut commencer au plus vite. Il faut vous effacez toute cette mauvaise éducation judéo-chrétienne qui vous colle à la peau et qui vous évite de réfléchir sur la sève qui coule dans votre âme. Vous me disiez que j’ai démoli les illusions que vous vous faisiez sur l’infini, n’est-ce pas ?

Jeune homme

Oui, enfin, je voulais dire qu’à vous entendre, il n’y a aucun espoir à l’humanité. L’humanité comme l’homme, comme l’univers est un instant, c’est tout.

Sagner

C’est réducteur, je vous l’accorde. Mais je n’ai pas dit que cela. Mon discours portait autant sur le temps que sur l’infini. Car lorsqu’on parle d’infini, on ne peut le concevoir et le palper sans rompre avec le principe du temps.

Jeune homme

Oui, le temps mesure le fini. Mais aussi rend infini ce qui n’est pas mesurable. Donc le temps et l’infini sont antinomiques mais l’un ne peut pas vivre sans l’autre.

Sagner

Oui, peut-être, ou si l’un prenait le pas sur l’autre, il n’y aurait plus de raison de vivre.

Jeune homme

Je ne vous suis pas vraiment.

 

Sagner

Oui, parce que je ne suis pas là devant vous pour discuter à bâtons rompus sur la définition de l’infini ou celle du temps. Mais plutôt pour essayer de vous faire réfléchir sur pourquoi ?

Jeune homme

Pourquoi ?

 

Sagner

Pourquoi en parle-t-on ? Quelle est ma motivation de vous en parler ? Quelle est la vôtre ?

Silence. Puis montant le ton.

Allez-y, répondez. Vous croyez que je vais vous mâcher le travail. Cela doit venir de vous, rien que de vous. Parlez !

Jeune homme

Ma motivation ? Je ne sais pas. Tout à l’heure, vous parliez de raison de vivre. Je crois en effet que …

Sagner

Vous croyez … ou vous en êtes sûrs ? Je ne vous demande pas de répéter ce que j’ai dit mais que vous, vous me donniez vos impressions sur l’infini. Allez, ouvrez-vous. Sortez-les vos roubignolles.

Jeune homme

Rire nerveux, puis se reprend.

L’infini est un concept humain. Il est construit par le temps et par l’espace. Je veux dire, l’infini réunit le temps et l’espace. C’est parce que nous vivons dans un univers fini avec des conventions bien bornées que nous pouvons nommer l’infini sans véritablement le concevoir. Alors … si il y a un infini, il doit être infini dans le temps. Donc le temps n’a plus d’emprise. Il est donc aussi infini dans l’espace. Il n’y a plus besoin de temps, ni d’espace d’ailleurs, puisque ces deux notions sont liées. Et … par conséquent, il n’y a plus de mouvement. Il n’y a plus que Lui. L’infini.

Silence.

Statique, omnipotent, … désespérément statique.

Sagner

Lui ? Il n’y a plus que Lui. Vous parlez de Dieu, sans doute ?

Jeune homme

Oui. Peut-être. Dieu, nous pouvons aussi le nommer sans véritablement le concevoir…

Sagner

… et nous pouvons aussi le refuser par conviction. Par motivation. D’ailleurs, vous m’avez fait un joli discours bien structuré, mais je n’y ai pas senti vos motivations. Soyez plus simple. Pourquoi ? Pourquoi dites-vous çà ?

Jeune homme

Parce que je veux comprendre.

 

Sagner

Oui, mais là, vous n’effleurez que la surface des choses. Pourquoi dites-vous cela ? Au fond de votre cœur, qu’est-ce qui vous transporte ?

Jeune homme

En parlant de l’infini, je parle de la mort, de l’existence. Je veux …trouver une raison…une raison de vivre !

Sagner

Oui.

Jeune homme

La mort est un évènement fini et pourtant, il ouvre l’infini.

 

Sagner

Il ouvre l’infini ? Vous voulez parler de l’inconnu, plutôt, non ? Je crois que vous vous éloigner. Recentrer vous sur ce qui vous pousse à me parler aujourd’hui ? Vous auriez pu tout aussi bien partir à la fin de ce cours et vous dire que le professeur est un vieux sénile qui a peur de la mort, ce qui n’est, d’ailleurs, pas complètement faux. Mais vous êtes restés.

Jeune homme

Je suis resté parce que votre élocution m’a touché et que j’avais besoin de comprendre ce qu’il y avait derrière.

Silence.

Pourquoi ? Et bien, j’imagine que chaque être est en droit de se poser la question de son poids existentiel. Ce que son existence va apporter à l’humanité. Et l’infini s’oppose à cette mesure, car il la rend insignifiante, inexistante. En fait, je veux mesurer l’impact de mon existence.

Sagner

Cela reste très théorique mais je commence à vous entendre. Etes-vous croyant ?

Jeune homme

Oui, mais pas pratiquant. Juste baptisé,…, catholique.

 

Sagner

Pourquoi êtes-vous croyant ?

Jeune homme

Par éducation, en grande partie, et puis la vie a fait que je me suis toujours bien senti dans cette croyance non contraignante. Mais je ne me suis jamais vraiment poser cette question ?

Sagner

Pourtant elle me paraît importante. Vous qui voulez mesurer l’impact de votre existence, il faudrait peut-être en comprendre le cadre. Car une mesure, c’est bien beau, mais la mesure ne va pas sans le moyen de mesurer et l’environnement dans lequel vous mesurez votre action.

Jeune homme

Etes-vous croyant ?

 

Sagner

Non, vous imaginez bien qu’après le discours que j’ai tenu cet après-midi sur l’infini et ses limites, je ne peux pas croire en un Dieu omnipotent et unique. Il faut rester cohérent. Qu’on se comprenne bien, jeune homme, je ne vous dis pas que j’ai raison. Pas du tout ! J’essaye de rester cohérent avec mes motivations et mes convictions. Ce n’est pas toujours simple, croyez-moi.

Dans ma lutte contre l’infini, j’ai eu beaucoup d’obstacles. Car lorsque l’on demande à quelqu’un, croyez-vous à l’infini. La plupart des gens ne répondent pas ou ne peuvent pas répondre et les autres, en général, disent que oui, l’infini existe via l’univers ou la mort ou une quelconque formule mathématique.

Mais vous savez quel a été mon plus grand obstacle ?

Jeune homme

Non.

 

Sagner

L’imagination.

Jeune homme

L’imagination ?

 

Sagner

Oui, il y a quelque chose d’infini dans l’imagination de l’homme.

Jeune homme

Oh, vous savez, tout être humain possède ses propres limites mentales. Je ne vois pas ce qu’il y a d’infini dans le cerveau de l’homme.

Sagner

Lorsque je parle avec quelqu’un, je suis incapable de borner l’imaginaire qu’il va déployer face à une problématique. Je ne suis pas d’accord avec vous, tous les jours, je suis surpris par des remarques, des intonations dans les discussions, des actes. La décision et l’action sont les armes de l’imagination. Et qui peut prétendre pouvoir les borner. Moi pas. Et vous ?

Jeune homme

Moi non plus, mais nombreuses actions ou décisions sont prévisibles. Et nos actions autant que nos décisions sont limitées par notre propre existence.

Sagner

Oui, les armes de l’imagination ont une portée limitée. Ce qui n’a pas de limite, c’est l’imagination, elle-même. Lorsque j’imagine l’infini, quelque part, je demande à mon imagination de ressembler à ce concept.

Jeune homme

Pourtant ce concept vous le nier. Avec tout le respect que je vous dois, j’ai l’impression que vous vous mordez un peu la queue sur ce sujet. Je ne vois pas comment l’imagination pourrait ressembler à un concept, que vous considérez, non fondé.

Sagner

Mais c’est justement le paradoxe ! L’imagination a la capacité de dépasser les conventions matérielles ou sociales. Par exemple, je vous ai dit, tout à l’heure, qu’on ne pouvait pas concevoir l’infini sans rompre avec le temps. C’est justement ce que nous faisons quand nous imaginons. La pensée est alors hors du temps. Elle s’extrait de notre étau social, qu’est le temps, pour construire l’infini, comme elle fait fis de l’espace aussi. Et toute notre discussion depuis le début pourrait être sans fin si nous laissions notre imagination être maître du discours.

Jeune homme

Oui, en partie. Car l’imagination a pour réceptacle le corps qui lui est bel et bien fini. Donc notre discussion ne pourrait être sans fin.

Sagner

Sans fin dans le temps, non, en effet. Sans fin dans les propos. Par exemple, si je pose comme postulat que toute limite finie que je souhaiterais mettre à mon imagination, je serai capable de la dépasser, il en découle, par définition, que celle-ci est infinie dans son contenu.

Jeune homme

N’est-elle pas plutôt imprévisible qu’infinie ? Je ne la trouve pas si infinie que cela notre imagination puisque nous n’arrivons pas à nous formaliser à travers elle ce qu’est l’infini. Elle est bien en butée donc finie …

Sagner

Elle tend vers …Elle n’est pas en butée, elle converge vers l’infini. Vous savez, comme une droite asymptotique.

Jeune homme

Tout à l’heure, vous me demandiez pourquoi. Pour vous, mes raisons pourraient être infinies parce que vous ne les connaissez pas, mais cela ne veut pas dire qu’elles le soient. En fait, mon imagination est bien finie. Puisqu’à cette question du pourquoi suis-je venu ici vous parler, après votre cour, je n’ai que quelques alternatives de réponses.

Sagner

C’est parce que vous ne vous donnez pas les moyens de dépasser vos limites ! Mais prenez confiance en vous, et vous verrez que vous pouvez vous surprendre et proposer d’autres alternatives. (Silence)

En fait, il y a sans doute qu’une ou deux bonnes réponses à la question, mais l’imagination qu’elle a créée pour aboutir à cette raison pourrait ne pas avoir de butée.

Jeune homme

Peut-être… Encore faudrait-il que je trouve la réponse. (Silence – il lève les yeux vers l’hémicycle)

Mesurer le poids de l’existence, le parcours d’une vie, sa justesse …

Sagner

Parce que vous croyez que vous allez trouver la réponse devant moi dans cet amphithéâtre. Je vous trouve bien prétentieux. (Rires forcés)

Je ne voudrais pas vous freiner dans cet élan de recherche, mais en cinquante années d’existence, je continue encore à chercher les pièces du puzzle. Et vous voudriez l’assembler devant moi en quelques minutes. C’est amusant !

Jeune homme

Je n’ai pas cette prétention. Je voulais juste tendre vers…

Sagner

Oui, je comprends. Vous avancez…En cela, vous ressemblez à ce que vous recherchez… " Tendre vers " lorsque l’on recherche l’infini, je trouve la démarche séduisante, non ?

Jeune homme

Séduisante mais aussi décevante. Se dire que l’on peut passer une vie entière à rechercher l’impalpable, l’inconcevable…cela doit être si frustrant, … vous n’avez pas envie parfois d’arrêter ?

Sagner

Quant bien même aurais-je envie d’arrêter, …je vous le dis, mon imagination n’obéirait pas… C’est la forme la plus proche que je connaisse de l’infini…

Une sonnerie !

Voilà quelque chose de bien finie, … notre conversation. Je dois vous laisser.

Jeune homme

Merci, je n’y vois pas plus clair, mais au moins, je ne verrai plus l’infini de la même façon. En soit, je crois que cela veut dire que j’avance, n’est-ce pas ?

Sagner

Si vous avez l’impression d’avancer dans votre réflexion, c’est que vous permettez une évolution.

Ils sortent de l’amphithéâtre.

Si vous estimez qu’il y a évolution, c’est que vous pouvez la mesurer.

Le couloir est vide, éteint. Sa voix résonne.

En mettant une mesure, vous ouvrez la possibilité qu’il n'y ait pas d'infini. Vous ne pouvez être qu’en bonne voie, …, mais, comme moi, pour ne jamais en voir le bout, …, et ainsi à l’infini…

Il éteint la lumière.

 

Fin d’après-midi, entrée principale de la Sorbonne, Monsieur Sagner, professeur, observe le jeune homme quittant l’enceinte universitaire. Il le suit du regard jusqu’à ce qu’il ne le voit plus.

Puis, il regarde sans bruit vers l’infini.

 
OB
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