Cinq jours sur
sept, je prends le métro station Bel Air, sur la ligne 6, pas
loin de Nation. Dès la fermeture des portes, le métro
plonge sous terre.
Il émerge trois arrêts plus loin, en quittant Bercy pour
gagner Quai de la Gare. Il sort de terre et 5 jours sur 7, je souris
bêtement à cette douche de lumière. Le métro
bondit vers l'extérieur, au sommet de son ascension il décrit
une courbe élégante vers la gauche et franchit la Seine.
C'est le plus beau moment de ma journée. A gauche, le pont
de Tolbiac et au-delà, la forêt des industries. C'est
le Paris laborieux, celui qui se construit. Le front de guerre, la
ville gagnant lentement sur tout ce qui l'entoure, la ville dévorante,
mais industrieusement. La partie ouverte de la fourmilière.
Et puis à droite, la courbe gracieuse de la Seine, l'alignement
des immeubles haussmanniens et en fond, les arc-boutants de Notre-Dame.
C'est Paris dans toute son élégance, dans toute sa grandeur,
dans toute sa majesté. A l'intérieur du périphérique,
posée dans cette cloche qui fait d'elle un monde, Paris travaille
à sa splendeur, à son rayonnement. Quai de la Gare.
Mon esprit s'ouvre, le temps de la traversée. Et puis il se
referme.
15 minutes plus tard et je suis à Montparnasse. Cinq jours
sur sept, tous les jours que le bon Dieu a fait, j'émerge du
métro ligne 6 quelque part sous le parvis de la gare, au niveau
le plus bas. Je me lance dans la foule, marcheurs automates, le regard
dur fixé sur un horizon précis, le pas nerveux, le soupir
exaspéré. Marcheurs automates, le bras balancé,
rythmant la marche. Foulée courte et trottinante des femmes
en jupe droite, leurs talons fins faisant un bruit ridicule contre
le béton des allées, leurs talons-aiguilles faisant
un bruit d'horloge. Foulée lourde, écrasante des hommes
en costume, une foulée qui va droit et qui ne s'arrête
pas, le talon planté ferme faisant un bruit d'armée.
Tous les jours que le bon Dieu a fait démarrent comme ça,
moi perdu dans la fourmilière, courant après le temps,
tâchant de ne pas me faire écraser. Je prends l'escalier
mécanique, le plus loin, le plus haut, celui qui me permettra
de prolonger ma lecture quelques minutes encore, histoire de gommer
le monde, histoire d'oublier pour quelques minutes encore que je fais
partie de la fourmilière (et de quel côté, donc
? A quoi ressemble ma foulée à moi ? Pressée
ou écrasante ? Ou bien les deux ?), ou encore je prends le
couloir de droite, qui file sous la gare dans une ambiance de bunker.
Ca ressemble à un boyau d'évacuation, taillé
d'un bloc, ouvert dans la masse même du béton ("
Est-ce que tu sais quel genre de fossiles on dérange quand
on fouille le béton ? me demande Ludo qui travaille sur les
chantiers. Parfois on retrouve des corps entiers, qui portent encore
le casque et la veste orange
"). L'une ou l'autre solution,
je me retrouve finalement devant l'alignement des voies, des trains
rangés comme des chevaux au départ, et je me dirige
vers la droite, de ce côté de la gare qui longe le boulevard
de Vaugirard. A cet endroit démarre un tapis roulant qui parcourt,
à l'intérieur de la gare, toute la longueur du boulevard.
Chaque putain de jour que le bon Dieu a fait, j'emprunte ce tapis.
Et chaque putain de jour créé par le bon Dieu, je regarde
les trains au départ. J'entends les contrôleurs gueuler
les destinations. Le Mans ! La Rochelle ! Bordeaux ! Toulouse ! Irun
! Chaque jour, à cet endroit, la lutte commence. La lutte commence
pour ne pas descendre de mon tapis et monter dans le premier train,
en partance pour n'importe où. Je suis comptable (disons ça
pour simplifier) au Crédit Agricole, dont le siège social
se trouve juste derrière, en haut du boulevard Pasteur. Chacune
de ces journées je me dirige de mon pas d'automate, de mon
pas de zombie, vers cet énorme immeuble de verre qui avale,
chaque matin, des deux ou trois mille hommes, et quelque chose en
moi se débat. Quelque chose en moi cherche à me pousser,
à me faire tomber en dehors. Je crois que c'est un virus, et
qu'il est logé dans mes entrailles. Ca me fait comme des morsures
au ventre, comme un quelque chose qui s'y entortille et qui me hurle
" Mais casse-toi ! Casse-toi putain, prends-le ce train, prends,
prends, saute ! Saute dedans, allez, maintenant, dépêche-toi,
les portes vont se fermer, allez saute putain, mais SAUTE ! ",
et qui me promet la fin de tous mes soucis. Qui me fait voir un long
voyage, dans le silence de ce début de journée, une
longue route rythmée par le bruit des roues contre les rails,
dont on dit qu'il reproduit les battements du cur. Et quelque
part, au bout
Mais ça n'a pas d'importance, au fond,
ce qu'on trouve au bout. Le virus ne va pas jusque là. Il se
nourrit uniquement du voyage, et il ne se porte bien que quand celui-ci
ne s'arrête pas. C'est le virus de la solitude, le virus de
la marche hypnotique, le virus de l'anesthésiant. Celui de
qui veut oublier la difficulté d'être.
Par là,
raconte-t-on, par là, quelque part, se trouve une ville qu'on
appelle l'Albe. Une ville ceinte de murailles monstrueuses qui l'enferment
tout entière. On dit qu'il n'y a pas de porte à ces
murailles. Ses habitants n'en sortent jamais, ils ignorent tout
du monde extérieur, ils ignorent tout de l'extérieur.
Ils ignorent tout de ce voyage. Comment font-ils pour vivre, sans
l'idée de ce voyage ?
Pour chaque matin que le bon Dieu a fait, je voudrais qu'on me conduise
dans l'Albe et qu'on m'y enferme. Peut-être, peut-être
alors je guérirai du virus. Peut-être comme ça
je parviendrai à vivre.
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