Éon est le livre grâce auquel
Greg Bear s'est fait un nom et créé un lectorat. C'est pourtant
un de ces livres de SF qui n'ont jamais amené un lecteur nouveau
au genre, un de ces livres qui ne sont bons que pour ceux qui aiment ce
genre de choses. Le nom que Greg Bear s'est ainsi fait est celui du nouvel
Asimov (1), le lectorat qu'il s'est " créé "
est celui d'Arthur C. Clark.
Éon essaie donc très fort d'être un bon livre
de SF. A la politique (principalement les politiques internes de la bureaucratie
américaine dont il semble s'être fait une spécialité)
et aux sciences de pointe qu'il adore Bear essaie de mêler une réflexion
historique et sociale (la guerre froide, à son apogée lorsqu'il
écrit), un peu d'action (qu'il décrit avec compétence
mais sans réel intérêt) et même une scène
de baise pour prouver quand même que le genre a évolué
un peu depuis 50 ans
Greg Bear nous jette aussi en pâture les descriptions d'objets gigantesques
[1]
qui sont devenues un exercice obligé de ce genre de littérature.
Voici donc l'astéroïde aux proportions kilométriques
qui se retrouve un jour en orbite autour de la Terre. Il nous décrit
ensuite les sept cavernes gigantesques qui forment l'intérieur du
rocher évidé et les villes futuristes qui s'y trouvent. Et
puis voici la Voie, la septième chambre qui s'ouvre sur un corridor
infini où les occupants de l'astéroïde se sont avancés
il y a plusieurs siècles.
Cette Voie est le prétexte à d'autres descriptions "
à couper le souffle " : des murs qui s'élancent dans
la stratosphère, une ville qui flotte éternellement le long
de ce corridor et d'autres objets et engins qui réduisent à
rien les protagonistes et le lecteur et font aussi du bon boulot lorsqu'il
s'agit d'épuiser les capacités descriptives de l'auteur. Celui-ci,
devant la grandeur écrasante de sa création, est obligé
de tout réduire à des formes géométriques :
la cité de l'Axe est un assemblage de cubes, de pyramides et de cylindres
embrochés sur la Voie comme un gigantesque kebab. Les portes qui
parsèment ce couloir sont des cônes et des sphères.
L'ensemble nous rappelle les pièces d'un jeu de construction enfantin
dont l'auteur se serait servi pour bâtir son monde, enfantin lui aussi.
Le piège dans lequel Greg Bear tombe, et avec lui une bonne partie
de la SF moderne, est tout simplement celui de l'émasculation des
personnages, un excès de justification. Comme si, confronté
au gigantisme des thèmes à traiter, l'auteur cherchait à
s'en excuser en présentant des héros aussi ordinaires que
possible les personnages qu'il assemble sont ainsi non seulement insignifiants
sur le plan moral (2), ils passent aussi le plus clair de leur temps
assommés par les grandeurs qui leur sont présentées,
à tel point qu'ils n'arrivent jamais à maîtriser la
moindre portion de leur environnement (3).
Avec ceci en tête, il devient ridiculeusement facile de résumer
le déroulement de l'histoire
[2]; en effet si
le monde d'Éon peut-être réduit à un assemblage
d'objets gigantesques, l'histoire, elle, n'est qu'une succession de faits
trop monumentaux pour que les personnages que l'on voudrait principaux aient
sur eux la moindre influence (4).
Nous sommes donc en présence d'un roman de SF d'une facture classique
(action, aventure, exploration) mais qui ne fonctionne pas (du fait principalement
de l'indigence des personnages mais la médiocrité du style
a aussi sa part de responsabilité) car l'auteur n'a pas compris la
nature réelle du genre. La SF est avant tout une littérature
d'évasion, ce n'est certainement pas une littérature de vulgarisation.
Même Isaac Asimov qui était à la fois un grand écrivain
de SF et un grand vulgarisateur scientifique n'a jamais mélangé
les deux : il n'y avait que peu de science dans sa science-fiction (6).
C'est donc une littérature adolescente (7) dans le sens où
son but premier est le divertissement du lecteur mais aussi dans le sens
où elle demande à celui de suspendre ses facultés critiques
ce que les Anglo-saxons appellent " suspension of disbelief ".
Un livre de SF ne fonctionne qu'avec la coopération du lecteur qui
accepte pour un court moment comme étant nécessaire au déroulement
du récit l'existence de faits impossibles (ou du moins pas encore
réalisés) : les voyages interplanétaires, interstellaires
ou interdimensionnels, l'intelligence artificielle, la téléportation
et que sais-je encore. Mais cette coopération n'est jamais un acquis
et l'auteur de SF emprunte généralement une voie très
étroite : il doit fournir des détails convaincants pour donner
au lecteur l'illusion de la cohérence sans laquelle son " mensonge
" ne peut fonctionner mais il ne doit pas multiplier ceux-ci au point
de réveiller les facultés critiques jusque là endormies
de son auditoire. Sans oublier que de tels détails sont la plupart
du temps horriblement barbants.
John W. Campbell avait parfaitement compris la nécessité de
ce numéro d'équilibriste quand il provoqua à lui seul
ou presque l'avénement de l'Age d'or de la science-fiction américaine
dans les années 40. Depuis lors, les plus accomplis de nos auteurs
(9) ont su redécouvrir cette loi : la SF la plus réussie
ne sera jamais la plus plausible (ce qui serait de toute façon renier
le potentiel poétique du genre) mais celle qui se concentrera sur
l'étrangeté, l'action et les personnages qui font avancer
celle-ci (8). Dommage que ce qui intéresse Greg Bear et les
autres tenants de cette " hard " science-fiction (Gregory Benford
est l'un d'entre eux, et tout aussi limité, mais cette tendance se
retrouve à des degrés plus ou moins élevés dans
le genre tout entier et jusque chez des auteurs prometteurs et talentueux
comme Neal Asher ou Alastair Reynolds) c'est ce qui était jusque
là accessoire, un truc de mise en scène
[3] qui servait à
transporter le lecteur, à donner l'impression rapide d'un monde différent.
Faire de ce qui n'était qu'un procédé littéraire
la fondation unique d'un genre tout entier nous donne alors un livre comme
Éon : une chose sans goût que l'on mâche et digère
sans plaisir avant que de passer à autre chose.
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(1) :
Greg Bear, David Brin et Gregory Benford formèrent d'ailleurs en
1997 le groupe des "Killer B's" lorsqu'ils collaborèrent
pour donner une suite au cycle de "Fondation" d'Isaac Asimov,
qui aurait sans doute pu s'en passer
(2) :
Les deux personnages principaux s'appellent Gary Lanier et Patricia Vasquez.
Celle-ci est une mathématicienne de génie, elle a un petit
ami et des parents sur-protecteurs qu'elle laissera sur Terre et qui mourront
lors du conflit atomique mondial. Et c'est là en tant que personnage
tout ce qu'il y a à dire d'elle. Vraiment tout. Ah non, ce n'est
pas entièrement vrai! Elle perd aussi un peu la boule à
un moment car elle passe trop de temps à faire des maths et elle
a besoin de coucher avec Lanier pour se souvenir " qu'elle est une
femme, aussi " dans ce qui est sans doute une des scènes de
baise les moins bien amenées et les plus inutiles de toute la SF,
voire du genre romanesque.
Le reste du temps, elle est soit hystérique,
soit dépressive.
Gary Lanier nous est décrit ainsi dès
la première page :
"Certains l'avaient comparé à un animal au sang froid
mais Hoffman pensait simplement qu'il était compétent, calme
et observant."
"Il ne considérait les gens qu'en fonction de leurs capacités
"
Cela n'est sans doute pas suffisant pour Bear qui
juge nécessaire de renforcer cette description à intervalles
réguliers; ainsi page 122 :
" Lanier n'avait jamais eu recours à une prostituée
auparavant. Ses pulsions dans ce domaine, à part quelques exceptions
notables, n'avaient jamais semblé être aussi persistantes
que chez les autres hommes. "
" Il s'était toujours senti vaguement coupable de sa froideur
Coupable mais aussi soulagé. Il avait ainsi beaucoup plus de temps
pour penser sans cette constante distraction, cette diversion. "
" Ce détachement l'avait aussi gardé célibataire.
Il avait eu sa part d'aventures amoureuses, bien sur, mais son travail
et sa carrière l'avait toujours emporté. Ses amantes étaient
devenues des amies
et avaient marié d'autres amis.
Une situation très civilisée. "
D'autres personnages font leur apparition au long
du récit, comme la patronne de Lanier, Judith Hoffman, qui n'est
qu'un clone féminin de celui-ci et n'a pas plus d'influence sur
le déroulement du récit ou le colonel Pavel Mirsky des forces
d'assaut russes qui n'est pas lui-même un modèle de chaleur
et d'humanité.
Page 9 : " Ils parlaient très peu. Ils pensaient s'aimer mais
cela n'avait pas d'importance. "
Par la suite, après avoir reçu une balle dans le cerveau,
Mirsky sera partiellement reconstruit par la science des hommes futurs.
A partir de ce moment là, il fera même peur aux soldats sous
ses ordres qui, jusque là, l'auraient suivi en enfer.
Même ainsi, tout froids et antipathiques que
soient ces personnages, ce n'est pas là assez pour Greg Bear qui
les trouve encore beaucoup trop émotionnels. Les habitants originels
de l'astéroïde sont ainsi assez déconcertés
et sont, il faut bien le dire, un peu écurés par ces
manifestations délirantes d'affectivité.
Page 263 : " Ram Kikura détourna la tête avec dégoût.
- Nous ne pouvons nous relâcher ainsi, dit-il. Ce n'est plus là
quelque-chose qui nous soit possible; peut-être est-ce quelque-chose
d'autre que nous avons perdu.
- Le chagrin n'est pas une émotion productive. C'est simplement
une preuve d'inefficacité de l'individu devant un changement de
situation. "
Ces êtres humains futurs ont pour leur part
recours à un procédé appelé Talsit pour se
débarrasser de choses aussi inefficaces que de simples émotions,
ils ont aussi la possibilité d'oublier à volonté
les épisodes traumatisants de leur histoire personnelle :
Page 19 : " Vous m'avez l'air en pleine forme aujourd'hui.
- Oui, ma femme m'a fait le plaisir d'un formidable Oubli, hier. M'a enlevé
beaucoup des expériences désagréables de ma vingtième
année. Ce ne fut pas une année plaisante et cette perte
me fut un plaisir. "
Nous pourrions aussi parler ici des Frants, une race
associée aux humains futurs qui sont à ce point susceptibles
d'empathie qu'ils viennent et vous demandent de cesser de souffrir quand
cela ne va pas! Ainsi avec Patricia Vasquez lors d'un de ses passages
hystériques :
Page 254 : Le Frant la regarda de plus près, ses larges yeux bruns
ne cillaient pas. Il lui tendit une main dont il resserra les doigts à
l'abord écartés. " S'il vous plait ", dit-il.
Sa voix ressemblait à un orgue de barbarie mal accordé.
" Je ne peux pas vous aider. "
" - Les Frants veulent toujours aider, expliqua Olmy. S'ils ne le
peuvent, ils éprouvent de la douleur. J'ai peur que vous ne représentiez
une épreuve pour celui-ci. "
En fin de compte nous nous retrouvons en face d'un
roman complètement aseptisé dont les personnages sont non
seulement froids et antipathiques mais où la notion même
d'émotion est presque toujours revêtue d'une connotation
négative : sans importance, pour l'amour que Mirsky éprouve
peut-être ou peut-être pas pour Yefremova, est la meilleure
note que Bear conscent donner à un sentiment. Tous les autres sont
inutiles, désagréables, douloureux ou dégoûtants.
La seule personne qui ressente quelque chose face à la destruction
de la planète tout entière, Patricia, nous est présentée
comme tour à tour hystérique et catatonique. Gary Lanier
et Judith Hoffman, quant à eux, vivent cela comme un échec
professionnel!
(3) :
Je sais, je sais c'est là un de mes chevaux
de bataille, un de ces choses sur lesquelles je reviens sans arrêt.
Mais si l'on veut accrocher l'attention du lecteur, il est important de
lui offrir un personnage à qui il ou elle veuille s'identifier.
Les personnages principaux de beaucoup de classiques de la SF ne sont
pas mieux ou pas plus développés que ceux de Bear, mais,
au moins, ils accomplissent quelque-chose. Gilbert Gosseyn (dans Le Monde
des A) a peut-être la maturité affective d'un adolescent
catatonique mais il fait échouer quasiment à lui tout seul
les plans délirants d'un empereur galactique ! Ça, c'est
du héros! (4)
(4) :
Un astéroïde errant entre en orbite terrestre à une
époque où le conflit OTAN/Pacte de Varsovie est à
son apogée. Une mission internationale menée par les USA
et à laquelle participent Lanier et Vasquez l'explore et découvrent
les cavernes et cités sus-mentionnées. Les Etats-Unis, pour
des raisons de sécurité, dissimulent à leurs alliés
et aux soviétiques l'existence de la Voie, cette ouverture de la
septième chambre sur un couloir semble-t-il infini, mais aussi
celle des bibliothèques dans les cités qui décrivent
un conflit nucléaire anéantissant les trois quarts de la
population terrestre (le Roc vient du futur de l'humanité). Une
tentative d'abordage des Russes échoue partiellement et déclenche
sur Terre un conflit atomique tout aussi meurtrier que celui décrit
dans les ouvrages de la bibliothèque. S'enfuyant au long de la
Voie nos deux héros, Vasquez et Lanier, arrivent dans la cité
de l'Axe à bord de laquelle les descendants de l'espèce
humaine ont continué leur voyage et leur évolution. Ils
sont eux-même en conflit avec une race extraterrestre qui avait
découvert et occupé la Voie avant eux. Les divergences au
sein de la cité sur la façon de résoudre ce conflit
(qui ne nous est jamais décrit, jamais mis en scène mais
nous est présenté comme un fait: "Voila: il y a cette
gigantesque bataille plus loin le long de la Voie et c'est colossal! Mais
vous n'avez pas besoin d'en savoir plus! Maintenant taisez-vous! En plus,
on ne sait jamais avec les soldats, il pourrait y avoir des gens qui pleurent
")
aboutissent à la partition de la cité de l'Axe: une moitié
quittera la Voie pour se mettre en orbite terrestre, l'autre sera lancée
à vitesse quasi-luminique le long du corridor, stérilisant
celui-ci.(5)
Voilà, il faut le dire encore une fois, tout au long de ce récit,
Lanier et Vasquez se trimballent d'un bout à l'autre de l'astéroïde
puis de la Voie mais n'ont absolument aucune influence sur les événements,
ils n'interviennent même pas dans les débats mais se cantonnent
au rôle de témoins. On permet à Lanier de faire un
discours (horriblement prêchi-prêcha au demeurant) et à
Vasquez d'utiliser la technologie de ses hôtes pour s'évader
vers une Terre parallèle et c'est tout!
(5):
Il est intéressant de noter que dans les débats internes
de la cité de l'Axe la question ne se pose jamais de savoir s'il
est parfaitement moral de résoudre un conflit par l'éradication
totale de votre ennemi! La guerre dans la Voie que mène cette humanité
supposée évoluée et supérieure devient alors
la réplique presque parfaite de la guerre terrestre où notre
propre espèce à peine descendue des arbres s'anéantit
presque entièrement.
Il est rassurant de savoir que malgré tout ce Talsit et ces changements
gérés de manière si " efficace ", le futur
conservera au moins un élément familier
(6):
Non, non, je n'accepterai pas la psycho-histoire. Ce n'est pas une vraie
science. Asimov l'a inventée de toutes pièces! Sortez un
peu, quoi!
(7):
C'est là une remarque descriptive et qui n'est en rien péjorative.
La Science-fiction est historiquement un dérivé du roman
d'aventure. Jules Verne aurait été plus qu'étonné
si on l'avait qualifié de pionnier d'un nouveau genre. La SF a
gardé de nombreuses caractéristiques de ses origines. Outre
l'emphase sur l'action et le dépaysement, déjà notée,
elle a longtemps fait preuve d'un conservatisme surprenant en matière
de choses sexuelles. Il a fallu attendre les années 60 pour que
ce domaine soit ouvert, si ce n'est exploré. Encore est-il bon
de noter que les auteurs actuels ne sont pas beaucoup moins prudes que
leurs prédécesseurs. Ce que j'ai qualifié plus haut
de " scène de baise " est exactement cela : un exercice
obligé que la plupart des écrivains d'anticipation se sentent
forcés d'inclure dans leurs écrits. La seule exception notable
étant celle de Philip Jose Farmer qui plus d'une fois se servira
du sexe non pas pour vendre mais bel et bien comme la fondation d'une
histoire. (Voire la collection de nouvelles parue chez J'ai Lu Des Rapports
étranges ainsi que sa contribution délirante aux Dangereuses
Visions d'Harlan Ellison. Si vous êtes réellement prêt
à explorer la question, lisez Un Exorcisme rituel 1 et 2 : Comme
une bête et Gare à la bête, mais là il faut
vous accrocher un peu : Farmer ne fait pas dans le détail !)
De la même façon, la science-fiction quand elle se veut plus
" sérieuse ", de qualité, a tendance elle-aussi
à traiter de thèmes chers aux adolescents comme l'angoisse
face à l'avenir ou la critique sociale et politique, alors que
la littérature générale se focusera sur l'exploration
de l'univers personnel et de l'expérience individuelle.
(8):
Cette coopération est en fait si importante qu'un des maîtres
du genre, Samuel Delany, refuse désormais de définir la
SF en terme de genre littéraire! Pour lui la science-fiction est
avant tout une
lecture et sa spécificité se trouve dans le cerveau
du récipient.
(9):
Un de ceux-ci est Dan Simmons, l'auteur d'Hyperion et plus récemment
d'Ilium.
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