Univers Fini
Où un physicien découvre la forme de l'univers
 

C'est en butant pour la nième fois sur la résolution d'une équation aux limites que le grand physicien grec Théodore Empirakis fut pris d'un doute immense devant le contenu mathématique du travail cosmologique [1] qu'il avait entrepris depuis l'obtention de son premier doctorat. Dans ses fichiers informatiques, dans ses articles, dans ses colloques il ne voyait que des formules mathématiques à perte de vue, des équations effrayantes, des lemmes entièrement symboliques. Son travail de physicien était celui d'un garagiste des mathématiques occupé à assembler mille nouveaux accessoires de voiture pour en faire des monstres surchargés et clinquants au lieu de les faire rouler à fond la caisse sur les chemins prodigieux du Savoir et de l'Invention.

Cette petite révolution mentale amena Théodore à considérer tout d'abord que les mathématiques n'étaient que pure construction de l'esprit (certes facétieuse et récréative, mais bon) et ensuite à reconsidérer la notion d'infini. Cet Infini qui fondait depuis Fourier les bases de l'analyse mathématique lui semblait à présent une grotesque supercherie. Délaissant les arcanes mathématiques des théories cosmologiques du moment [2], Théodore inventa en une nuit les symboles pragmatiques d'un nouveau langage de description de l'Univers : avec ces symboles concrets, il montra dès le lendemain que l'Univers était fini. Deux jours après, il déposait un brevet sur le principe du moteur à 8-propulsion, capable d'amener un véhicule d'un point A à un point B en un temps raisonnablement bref, quelle que soit la distance les séparant.

Plébiscité par la communauté des physiciens (en même que poursuivis par les tueurs à gage alléchés par le contrat passé sur sa tête par quelques éminents membres de la Société Mathématique Internationale), Théodore disposa des moyens nécessaires à l'élaboration d'un vaisseau spatial à 8-propulsion. En deux folles années pleine d'excitation concrète et de coups de marteau bâtisseurs, une première mission fut lancée pour découvrir la fin de l'univers. Les pionniers hilares et follement concrets embarquèrent dans la forme effilée du grand vaisseau blanc et décollèrent dans un rugissement de vivats, d'encouragements et d'imprécations lancés par les supporters de l'humanité entière, religieux obtus et mathématiciens compris. En un temps raisonnablement court, le vaisseau explora les frontières du système solaire. Après un délai raisonnablement bref, le vaisseau se trouva devant le bord de l'univers.

La fin du monde connu s'avéra être un mur quasi transparent derrière lequel les cosmonautes sidérés pouvaient contempler un autre univers d'étoiles et de galaxies, sans parvenir malheureusement à déterminer s'il s'agissait réellement d'un autre univers ou bien si le mur ne se trouvait être qu'un énorme miroir reflétant de manière étrange les étoiles situées derrière le vaisseau, mais pas l'image même du vaisseau. Les analyses effectuées par les nombreux instruments scientifiques concrets du bord prétendaient que le mur était constitué d'un plasma atomique immobile. Les cosmonautes rebroussèrent chemin sur cette perplexité, laissant derrière eux une balise rayonnante destinée à marquer l'empreinte de l'humanité sur le bord du monde.

Le retour sur Terre fut marqué d'une grande joie -les idées de Théodore se vérifiaient de manière éclatante- et d'un élan de tous les peuples financièrement viables du Monde pour construire un deuxième vaisseau à 8-propulsion. Les deux vaisseaux repartirent bannières au vent et équipages plus concrets que jamais pour explorer les confins du Monde et en comprendre ses trésors cachés. Le jour de leur départ fut un jour de liesse et d'allégresse [3] pour tous les peuples de la Terre, et un jour de noces à tout casser pour ceux qui avaient à manger. D'un élan superbe et généreux, les deux vaisseaux se hissèrent côte à côte dans l'azur infini pour rejoindre en un temps raisonnablement court la balise clignotante et commencer leurs explorations.
A partir de la balise, le premier vaisseau prit une route tangente et partit au hasard en suivant scrupuleusement le mur. Le deuxième vaisseau détermina une trajectoire perpendiculaire au mur et s'y lança de toute la puissance de son moteur à 8-propulsion. Ce faisant les deux vaisseaux partirent avec des routes que Théodore aurait qualifié de concrètement perpendiculaires.
Il s'écoula un temps raisonnable.

Le pilote du vaisseau perpendiculaire crut à une erreur grossière quand il put apercevoir devant ses yeux écarquillés le métal poli de la balise : atteignant le mur censément à l'opposé de son point de départ, il se trouvait en fait revenu exactement à ce même point, contemplant la balise rayonnante. Par contre, l'hypothèse du miroir tendait à être confirmée par la présence d'un reflet du vaisseau, fidèle image aux mouvements cependant différents du vaisseau, comme les reflets des étoiles différents en position des astres originaux. Tout cela laissait l'équipage fort perplexe, et la moindre des questions n'était pas de savoir où pouvait se trouver le deuxième vaisseau.
Ce vaisseau, parti suivant une trajectoire tangente, avait navigué pendant un temps raisonnable pour se trouver lui aussi devant une énigme : ayant en quelque sorte fait le tour de l'univers, il retrouvait bien la balise rayonnante suivant les prévisions. Mais elle se trouvait de l'autre coté du mur transparent, nettement discernable. A coté d'elle se trouvait ce que le vaisseau tangent pris d'abord pour son propre reflet, avant de comprendre qu'il s'agissait du vaisseau perpendiculaire. Visiblement l'équipage de ce vaisseau ne l'avait pas encore compris, puisque le pilote du navire s'obstinait à effectuer des acrobaties bizarres pour vérifier si ce qu'il croyait être son reflet se lançait lui aussi dans de pareilles simagrées.

Les deux vaisseaux, des deux cotés du mur.
L'illustre physicien Empirakis qui se colleta avec ce problème dès le retour des deux vaisseaux (en un temps raisonnablement court) dut se donner beaucoup de mal pour imaginer concrètement la raison de ce mystère. Mais il la trouva, sans céder aux sirènes de la théorie qui lui soufflaient de modéliser tout ça avec quelques équations bien senties [4].
L'Univers adoptait la forme tridimensionnelle d'un ruban de Moëbius : dans cette sphère de Moëbius, le vaisseau tangent avait suivi la surface pour se trouver de l'autre coté de son point de départ. S'il avait poursuivi son voyage au lieu de rebrousser chemin, il aurait rencontré à nouveau la balise. Quant au vaisseau perpendiculaire, il avait " fait le tour du ruban " et rencontré son point de départ. L'Univers était bien fini, sans début ni fin, sans frontières atteignables. Le temps ne se trouvait être qu'une variable locale de cet espace, aisément manipulable. Empirakis eut cette vision suprême et éblouissante : son smoking noir parfaitement ajusté, il arrêtait d'un geste les vivats pour commencer son discours à la cérémonie de remise du prix Nobel.

Quant aux mathématiciens, ils pouvaient toujours s'amuser avec leur médaille Field.

 
PmM