Au Bouillon Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
 
C'est un endroit bruyant, comme une mer de rires, comme une mer de cris, de voix croisées sous les piliers de bois. C'est un mer de bruits habitée de fureurs, et de courses rapides, et de nages fuyantes. Y plonger stupéfie ; le ressac des paroles vous laisse pantelant. Ou bien vous dévorez, porté par l'allégresse.

C'est un bouillonnement. La faune est mélangée.
Des touristes à Leica. Des brocanteurs à bague. Des affairistes en cravate. Des amants un peu perdus. Des familles en troupeau. Des secrétaires en goguette et des cadres pressés. Des passants par hasard attirés par le bruit. Ceux qui mangent, et ceux qui regardent. Ceux qui se dépêchent, et ceux qui sont bouche bée. Entre les deux, la polka effrénée des grands tabliers blancs.

 
 

Je suis comme un plongeur au milieu des coraux, ébahi par les couleurs fugaces des poissons qui s'enfuient en nuages compacts ou qui tranquillement me regardent passer. J'oublie de respirer, en apnée pour mieux voir, revenant par goulées à mon repas. Les assiettes empilées sur des bras surhumains chavirent et s'équilibrent comme des algues dans le courant chaud d'un récif tropical. Des requins sans vergogne s'empiffrent sans un mot, tandis que les faces rondes de poissons-lune les observent à la dérobée, craignant pour leur santé, ou fascinés par les monstres.

La lumière jaune inonde le Bouillon, des grappes de soleils ont éclairé le fond. Je laisse la rumeur qui ne me poursuis plus s'estomper dans l'ivresse, et le pas des serveurs n'est plus qu'un souvenir. Passé la porte ronde, les couleurs ont pali ; seul l'estomac lesté écarte le mirage, non je n'ai pas rêvé. Dans ma poche serrée un bout de nappe blanche où pour mon seul usage un grand serveur zélé a défait de sa main le sort qui me liait. Sauvé des eaux trop fortes du Bouillon, je fuis dans le faubourg en sachant à quel jour je reviendrais plonger.

 
PmM
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