| C'est un endroit
bruyant, comme une mer de rires, comme une mer de cris, de voix croisées
sous les piliers de bois. C'est un mer de bruits habitée de
fureurs, et de courses rapides, et de nages fuyantes. Y plonger stupéfie
; le ressac des paroles vous laisse pantelant. Ou bien vous dévorez,
porté par l'allégresse.
C'est un bouillonnement.
La faune est mélangée.
Des touristes à Leica. Des brocanteurs à bague. Des
affairistes en cravate. Des amants un peu perdus. Des familles en
troupeau. Des secrétaires en goguette et des cadres pressés.
Des passants par hasard attirés par le bruit. Ceux qui mangent,
et ceux qui regardent. Ceux qui se dépêchent, et ceux
qui sont bouche bée. Entre les deux, la polka effrénée
des grands tabliers blancs.
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Je suis comme
un plongeur au milieu des coraux, ébahi par les couleurs
fugaces des poissons qui s'enfuient en nuages compacts ou qui tranquillement
me regardent passer. J'oublie de respirer, en apnée pour
mieux voir, revenant par goulées à mon repas. Les
assiettes empilées sur des bras surhumains chavirent et s'équilibrent
comme des algues dans le courant chaud d'un récif tropical.
Des requins sans vergogne s'empiffrent sans un mot, tandis que les
faces rondes de poissons-lune les observent à la dérobée,
craignant pour leur santé, ou fascinés par les monstres.
La lumière
jaune inonde le Bouillon, des grappes de soleils ont éclairé
le fond. Je laisse la rumeur qui ne me poursuis plus s'estomper
dans l'ivresse, et le pas des serveurs n'est plus qu'un souvenir.
Passé la porte ronde, les couleurs ont pali ; seul l'estomac
lesté écarte le mirage, non je n'ai pas rêvé.
Dans ma poche serrée un bout de nappe blanche où pour
mon seul usage un grand serveur zélé a défait
de sa main le sort qui me liait. Sauvé des eaux trop fortes
du Bouillon, je fuis dans le faubourg en sachant à quel jour
je reviendrais plonger.
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