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Quand je rencontrai
Amy, j'étais en plein désert sexuel. Non que les opportunités
manquassent, mais pour une raison ou une autre je les déclinais
toutes. La fille était trop ceci ou pas assez cela, trop superficielle
ou pas assez jolie. Pourtant je ne recherchais vraiment ni la partenaire
parfaite, ni une relation permanente, ni même une histoire durable.
C'est simplement, je pense, que j'étais devenu exigeant, y
compris dans mes plaisirs. Et comme, d'autre part, mon éducation
m'interdisait de payer, de quelque manière, pour du sexe, j'étais
sevré depuis déjà plusieurs mois.
Amy représentait un compromis acceptable. Compromis entre mon
exigence de vérité et ma vanité, mais aussi entre
le détachement de l'esthète et l'urgence du corps. Notre
première nuit fut très satisfaisante sur le plan du
sexe, et légère dans la discussion. Je m'éveillai
le lendemain matin en me disant que ça durerait ce que ça
devait durer et que dans l'intervalle j'en profiterais au mieux. La
matinée fut d'ailleurs consacrée à mettre ces
bonnes résolutions en pratique.
Les mois qui suivirent confirmèrent cette première impression.
Nous étions d'accord sur l'essentiel -une certaine idée
de la morale, que nous prenions garde à ne pas détailler
trop- et pour le reste nous nous arrangions. Les séances au
lit perdirent en intensité, mais restèrent suffisamment
plaisantes et fréquentes pour que je n'eusse pas à m'en
plaindre. Elle ne s'entendit jamais vraiment avec mes amis. La plupart
du temps, je m'ennuyais avec les siens. Nous gardâmes chacun
notre appartement. La vie ronronna.
Et puis un jour arriva ce qui arrive assez souvent dans un couple.
Amy tomba enceinte.
Bien évidemment, il s'agissait d'un accident. Une tablette
de pilules oubliée durant un week-end, pas de préservatif
à portée de main. L'atmosphère romantique d'un
dîner au champagne qui nous accompagna jusque dans notre chambre,
une étreinte très douce, celle de deux personnes perdues
au bout du monde, et que plus rien ne presse. Deux jours de quasi
perfection durant lesquels le mal fut fait. Un mois plus tard, à
l'issue de trois tests concordants, il fallut se rendre à l'évidence
: Amy attendait un enfant, un enfant de moi. Notre relation qui jusqu'à
présent flottait dans le provisoire prenait un tour permanent.
Il fallait prendre une décision.
Nous en discutâmes de longues heures. Aujourd'hui encore, je
ne suis pas certain de connaître la raison profonde de mon choix.
La pensée de cet enfant me fut d'emblée insupportable,
plus qu'insupportable, irréelle. Ca n'avait pas de sens. Pas
à moi. Pas, je le réalisais, pas avec elle. Et surtout,
pas maintenant.
J'avais, quoi, oh, pas loin de 30 ans. A cet âge, ma vie n'avait
été qu'un long voyage, portée par les heures
et les jours comme une rêverie dans laquelle tout était
toujours possible. Aucun de mes rêves d'enfant n'était
mort : dans mon avenir je serais footballeur, rock-star, aventurier.
Dans ma vie d'alors je n'avais jamais eu d'âge et rien ne pouvait
m'être interdit. J'avais toujours refusé tout choix contraignant.
J'avais un travail auquel je n'accordais pas d'importance, un appartement
meublé que je louais pour trois fois rien, pas de voiture,
pas de biens et ma famille était loin. Je ne devais d'argent
à personne. Mes projets, j'y prenais garde, étaient
toujours de l'ordre de l'irréalisable. J'avais conservé
jalousement ma condition de nouveau-né. Mon passé était
vierge.
L'avortement fut moins pénible que prévu. J'avais prévu
des larmes et Amy pleura. J'avais prévu des nuits blanches
et elle me tint éveillé. Je me sentais curieusement
indifférent. A l'hôpital, je rencontrai la litanie des
docteurs, sage-femmes et psychologues qui m'interrogèrent sur
les raisons de ma décision. Je ne savais que leur répondre.
Nous n'avions pas de souci matériel. Nous nous entendions plutôt
bien. A ma manière, j'étais amoureux de Amy. Je chérissais
le confort affectif qu'elle m'apportait. Pouvais-je avouer que je
n'agissais que pour des considérations toutes personnelles
? Que je refusais de sacrifier ma liberté au profit d'un avenir
qui eût pu être heureux et dont le seul, l'insurmontable
défaut était qu'il fermait pour moi l'accès à
tous les autres ? Qu'il me forçait, enfin, à m'éveiller,
à sortir de ma longue rêverie, à vivre ? Qui,
à ce moment de mon existence, dans mon entourage, pouvait entendre
des considérations pareilles ? Personne. Surtout pas moi.
Quelques semaines après l'avortement nous nous séparâmes,
Amy et moi. La rupture se fit sans heurt, dans un consensus que là
encore nous prîmes soin de ne pas bousculer. Je repris mes quelques
affaires et retournai dans mon appartement, que j'avais délaissé
depuis plusieurs semaines. Par la suite nous nous revîmes rarement.
Nos rencontres furent toujours le fruit de quelque coïncidence.
Nous fûmes très polis l'un envers l'autre.
Je continue de rêver. Ma vie n'a toujours pas pris de tour définitif.
A l'heure des choix, à chaque croisée des chemins, elle
refuse de se cristalliser. Ma rêverie pourtant est étrangement
vide. Elle a perdu le pouvoir de me faire sourire au moment de m'endormir.
Désormais, la nuit, je laisse la radio allumée. |
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| FXS |
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