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Si
c'est porter un masque plus vrai que son visage
P. Jaccottet |
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L'article portait
le titre : " Les métamorphoses du masque ". Il lut
: " Le symbolisme du masque a sensiblement évolué
dans nos représentations. C'est à partir du XIXème
siècle qu'il quitte définitivement son statut d'accessoire
théâtral pour devenir le symbole, la métaphore
générale de l'illusion décevante propre aux idées
du temps.
Les Romantiques concevaient l'histoire et l'homme comme des forces
unitaires. Les tensions, les drames, le progrès historique
même tendaient à une résolution des forces antagonistes
agissant au sein d'une même personne, d'un peuple - résolution
conduisant à une unité supérieure. Le masque,
en définitive, ne faisait que soustraire à la vue du
naïf, de la société conventionnelle, cette monstruosité
de l'individu qui cache derrière son visage apparent une identité
contradictoire, source de déchirements.
Le masque symbolisait le passage du monde idéal classique à
l'abominable réalité du monde. Il était non un
miroir déformant mais le renversement dialectique de l'identité,
du bien au mal, du rire aux pleurs, de la laideur à la beauté,
comme dans les romans de Victor Hugo. Quand la foule découvre
le visage de Quasimodo, elle croit à une grimace immense, un
masque insensé, mais c'est le vrai visage du bossu qu'elle
contemple ; un visage ignoble qui est, bien sûr, l'antithèse
parfaite du personnage, de sa beauté morale, révélée
dans son amour pour la séduisante Esméralda.
Au tournant du siècle s'opère une nouvelle évolution
dans la représentation du masque. Il sort alors définitivement
de sa logique binaire. Le masque n'est plus un miroir fatal qui dissimule
notre anti-moi, la part tragiquement antinomique de notre identité.
Avec Proust, l'identité ne se renverse pas, elle évolue
en permanence - révélation qui peut paraître banale,
mais qui détruit une fois pour toutes non seulement l'idée
d'une identité de l'être, même antithétique,
même contradictoire, mais l'illusion même d'une permanence
quelconque de l'être, qui n'est plus qu'une idée abstraite,
vague et fuyante que l'artiste, comme Elstir, peut tenter de capter
dans son uvre, ouqui se dévoile par hasard à l'homme
d'esprit à travers des réminiscences sensibles, comme
le bruit des pas du narrateur sur les pavés de la cour d'un
hôtel particulier à Paris.
L'identité évolue en permanence sous le regard de nos
passions et le visage de Gilberte n'est jamais le même pour
le narrateur amoureux. L'identité fuit avec le temps et ce
n'est que fortuitement, sur ce masque aussi mouvant qu'une mer, que
l'on retrouve un instant un air qui s'y attachait jadis.
Une ultime étape semble franchie avec les dernières
avant-gardes du XXème siècle. Peu intéressés
par la pérennité de l'âme, les Surréalistes
radicalisent l'idée d'une dissémination et d'une étrangeté,
en redécouvrant un symbolisme plus primitif du masque. Ils
adoptent dans leurs uvres plastiques la figure du masque africain,
du masque-totem, qui est celle d'un artifice sacré massif qui
renvoie définitivement à un ailleurs inhumain. Le masque
africain ne superpose pas une identité apparente à l'identité
vraie de l'individu, il le fait totalement autre, lui confère
une identité différente, supérieure et sacrée,
non plus anecdotique mais essentielle. L'homme qui porte le masque-totem
devient le dieu, le monstre sacré dont l'identité est
originelle. Il soumet les hommes de la tribu à l'anéantissement
de l'identité individuelle dans une extase collective qui les
dépasse.
Il est difficile d'analyser, par manque de recul historique, quelles
formes prend aujourd'hui le masque. Il semble qu'il ait difficilement
survécu à la crise de l'identité européenne
provoquée par les deux guerres mondiales. On pourrait émettre
l'hypothèse qu'il a rejoint dans les greniers de la culture
d'autres accessoires désuets, comme les cothurnes et les marionnettes
en bois.
À moins qu'il ne soit devenu sa propre négation, une
sorte d'anti-masque ? En effet, il nous semble qu'aujourd'hui chacun
va sans complexes, son masque à la main, exposant son visage
imparfait aux regards des autres, qui n'espèrent plus y lire
la révélation d'une quelconque vérité,
qu'elle soit humaine ou cosmologique. Chacun voudrait aujourd'hui
se découvrir tel qu'il est, non dans une double identité
romanesque ou dans un moi d'apparence fuyante, mais dans la diversité
et la complexité d'une personnalité naturellement confuse.
Notre littérature ne fantasme plus sur le docteur Jeckill et
Mr Hyde. Il nous semble que l'homme marche aujourd'hui comme cela,
le masque à la main, et rien ne paraît plus faux qu'une
âme sans détours ". |
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Ariane sourit
et lui lança un regard de biais, avant de continuer à
parler, le visage tourné non vers lui mais en direction du
verre qu'elle tenait à la main, un petit verre de liqueur qu'elle
tournait pendant qu'elle parlait et qui donnait la curieuse impression
d'être son véritable interlocuteur.
- Je crois que j'ai lu cet article
C'est sûr, le masque
n'est plus à la mode
Elle avait une voix un peu fragile mais fluide et nette, suivant son
cours malgré le bruit ambiant, détachée en quelque
sorte de son contexte. Elle sourit en apercevant son mari rentrer
dans le salon.
- Je reviens.
François, son mari, sortait de la cuisine avec un plateau couvert
de coupes de champagne. Ils firent ensemble le service. Elle laissa
Jean un peu perplexe. Cette image, dans l'article, de l'homme au visage
confus marchant avec un masque à la main l'avait plongé
dans une sorte d'inquiétude morale.
L'atmosphère était gaie et insouciante, comme chaque
fois chez Ariane et François. Ils dégageaient avec leurs
enfants une joie familiale simple et communicative qui adoucissait
le caractère bourgeois bohème de leur grand appartement
parisien. C'est pourquoi le désarroi de Jean s'effaça
bientôt pour laisser place à un sourire amusé.
Et comment se fait-il, si l'homme est aussi flou que dans une peinture
de Bacon, que tout paraisse si simple chez Ariane, se demanda-t-il.
Où est le masque ? Et il sourit car il n'aurait jamais osé
poser un telle question. Avec Sandrine, son épouse, ils ne
connaissaient les Pélissier que depuis deux ans, à travers
des amis communs. De vingt ans leurs aînés et brillants
universitaires tous les deux, ils jouissaient à leurs yeux
d'un prestige qui éclairait leur chaleureuse amitié
de l'aura d'une étoile distante.
C'était la fin de la soirée. Sandrine discutait avec
une amie. Jean se leva et, ne sachant trop quoi faire, il erra quelques
instants dans l'appartement. |
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Il prit en passant
un verre sur une console et se servit à boire au buffet, puis
il se dirigea vers le couloir qui séparait le salon et la chambre
des parents donnant sur le boulevard Arago des deux chambres d'enfant
donnant sur cour. Sur le piano droit, au milieu du couloir, des cadres
ornés de coquillages colorés, produits probables de
centres aérés ou de cours d'arts plastiques à
l'école, alternaient sans gêne avec des bibelots de plus
grande valeur et de meilleur goût. Jean, amusé, se mit
à examiner ces cadres.
Sur le premier, il y avait une sorte de pêle-mêle de clichés
en couleurs un peu jaunis des enfants avec, çà et là,
des photographies d'identité en noir et blanc d'Ariane et de
François qui, au vu des visages et des vêtements, devaient
dater des années soixante-dix. L'ensemble donnait une impression
de chaos sympathique propre à une famille restée jeune
d'esprit et vivant dans l'affection et la proximité. C'était
pour Jean une composition aussi révélatrice d'un style
de vie que les photographies d'antan, posées, toutes raides
et endimanchées, si caractéristiques d'une société
plus conventionnelle, plus contrainte et plus autoritaire que la nôtre.
Le deuxième cadre protégeait une photographie d'Ariane
et François datant d'une dizaine d'années. Le cliché
avait glissé et était maintenant légèrement
de travers.
" Ils ont changé ", constata Jean. Pour François,
c'était le vieillissement naturel de l'homme : le crâne
dégarni, les cheveux comme plus broussailleux, moins lisses.
Les traits plus empâtés. Et Jean sentit une légère
angoisse. En se projetant dans cette image de François, il
percevait dans les traits du mari d'Ariane les traces annonciatrices
de sa prochaine décrépitude. Mais cette impression désagréable
disparut presque aussitôt. Il prêta attention au visage
d'Ariane. Au contraire de son mari dont les traits avaient perdu leur
netteté juvénile avec le temps, cette femme était
plus belle aujourd'hui que dans ses jeunes années, comme si
la candeur, déjà perceptible dans son regard de jeune
fille, avait pris le pas sur sa physionomie, en avait adouci les contours
un peu rudes et avait donné de l'éclat à une
expression, non plus de timidité infantile, mais de maturité
joyeuse et épanouie.
Jean fut tiré de ses pensées par son épouse,
qui le prit tendrement par le bras. Elle jeta un regard par dessus
son épaule.
- Ils sont vraiment drôles sur cette photo, dit-elle. Allez,
viens avec moi signer la carte de vux dans la chambre de la
petite. Il va falloir que l'on parte si l'on veut attraper le dernier
métro.
Jean se retourna vers le salon. François et Ariane discutaient
avec un groupe de personnes. Ils s'étaient habillés
en blanc tous les deux, par jeu. Elle portait une sorte de tunique
longue avec des revers en broderie dorée et des babouches pointues,
et lui, une djellaba trop grande et des tennis datant au moins d'avant
la crise du pétrole. Cela fit rire le jeune couple. Elle lui
dit à l'oreille :
- On dirait des anges. |
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Deux mois plus
tard, Sandrine et Jean furent à nouveau invités chez
les Pélissier. Ariane avait préparé un repas
asiatique. Il faisait chaud et les fenêtres étaient
ouvertes sur le feuillage des arbres du boulevard, doré par
la lumière déclinante du soleil.
Après l'apéritif on s'assit autour de la table. En
plus de Sandrine et Jean, les Pélissier avaient invité
un autre couple d'amis. Lui travaillait dans une grande société
industrielle. C'était un homme dans la cinquantaine, encore
très séduisant, aux traits bien dessinés, mais
de caractère effacé. Il discutait en aparté
avec Frédéric, l'aîné des Pélissier
qui était resté dîner avec eux. Yvon - ainsi
s'appelait le mari de Joëlle - écoutait attentivement
les explications de l'adolescent sur le programme de math. sup.
Joëlle, sa femme, était au contraire exubérante
et très versatile. Elle avait créé, il y a
dix ans, une société de conseil en systèmes
d'information après avoir claqué la porte chez I.B.M.
et elle déployait la même énergie dans sa vie
professionnelle que dans les repas d'amis. En plus d'un solide sens
des affaires, elle avait des opinions politiques particulièrement
tranchées.
- Evidemment que nous sommes moins à plaindre que les Russes,
et que nous jouissons en France d'une certaine stabilité
politique et économique. Mais l'on peut tout de même
s'interroger sur notre avenir, avoir quelques appréhensions.
Je vous rappelle qu'aux dernières élections quinze
pour cent des électeurs ont voté pour l'extrême-gauche
révolutionnaire et la même proportion pour l'extrême-droite
populiste. Si l'on tient compte des trente pour cent d'abstentionnistes,
cela fait presque cinquante pour cent de la population qui conspire
à l'effondrement de la démocratie française.
On se sent un peu seul, non ?
Joëlle s'échauffait toujours sur ces sujets mais personne
n'éprouvait le besoin de la contredire. On lui passait tout
parce qu'elle prenait, quand elle s'emportait ainsi, une figure
tendue, un geste véhément qui donnaient à ses
yeux noirs un éclat profond et la rendait plus belle encore.
Jean prenait plaisir à la voir. Il ne disait rien, laissant
les femmes rire et parler entre elles. Il profitait, en bon épicurien,
du repas, de la nourriture autant que de la compagnie de ses amis.
Il connaissait Joëlle par cur. Il l'avait rencontrée
à Centrale, avant même de connaître Sandrine.
Elle sortait déjà avec Yvon et c'est à travers
eux qu'il était entré en relation avec les Pélissier.
En définitive Jean n'aurait pas retenu grand chose de ce
dîner chez les Pélissier s'il n'avait pas été
pris de l'envie, au moment du dessert, de revoir les photographies
sur le piano. Joëlle et Ariane étaient parties dans
la cuisine pour amener le dessert et Jean en profita pour se lever
lui aussi. Les cadres étaient toujours là et il sourit
comme pour la première fois devant les deux pêle-mêle
entourés de coquillages de toutes les couleurs. Il avait
saisi un des cadres et examinait à nouveau le cliché
en noir et blanc d'Ariane plus jeune quand celle-ci et Joëlle
sortirent de la cuisine en riant.
Joëlle portait un appétissant framboisier et Ariane
la suivait. Elles n'avaient visiblement pas vu Jean, qui se tenait
dans la partie opposée du couloir. Elles s'arrêtèrent
devant la porte du salon. Jean les entendait plaisanter et il tourna
la tête, amusé de l'amitié bruyante des deux
femmes. Mais son sourire tout à coup se figea sur ses lèvres.
Il les voyaient de dos et, comme dans un rêve, il s'aperçut
soudain que la main d'Ariane était posée sur les fesses
de Joëlle. La scène lui sembla durer un temps horriblement
long. Il vit Ariane se pencher en avant et déposer un lent
baiser sur le cou de Joëlle, qui chuchota :
- Arrête tes conneries. Pas maintenant.
Et elle saisit la poignée de la porte pour l'ouvrir. À
ce moment, le cadre lui échappa des mains et se brisa sur
le sol. A travers un sorte de bourdonnement sourd il entendit Joëlle
s'exclamer " Le dessert ! " en entrant dans le salon et
il vit Ariane se retourner et le plus naturellement du monde aller
vers lui en souriant. Il se sentait tout à fait pétrifié
et comme au bord de l'évanouissement.
- Je vais t'aider à ramasser.
Elle souriait toujours et le cur de Jean battait dans sa poitrine.
Ils étaient accroupis tous les deux, l'un en face de l'autre,
ramassant les débris. Puis ils revinrent tous les deux dans
le salon. Ariane expliqua le petit incident. On plaisanta sur l'intérêt
que Jean portait aux cadres en coquillages et le repas se finit
dans la même bonne humeur qu'il avait commencé, sauf
pour lui qui entendait toujours un bourdonnement sourd dans ses
oreilles et semblait percevoir toutes les personnes qui discutaient
dans une distance étonnante, un peu comme s'il était
le spectateur d'un film muet en noir et blanc.
Deux heures après tout le monde se dit au revoir sur le pas
de la porte. Jean regarda Ariane et Joëlle s'embrasser. Quand
vint son tour d'embrasser Joëlle, elle lui dit : " J'ai
réfléchi, à propos de l'article sur les masques.
C'est sûr que l'on peut imaginer que les hommes marchent maintenant
avec le masque à la main mais ce qui est curieux, c'est que
la plupart du temps les gens ne s'en aperçoivent pas et ils
regardent le visage mais rarement la main qui tient le masque, tu
sais, le masque plus vrai que le vrai visage
on en reparlera
".
Mais jamais plus par la suite il ne fut fait allusion à cet
incident.
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