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    Vendredi 17 octobre 8h30 --flash spécial--

Communiqué de la Sécurité Civile.

Il existe une présomption de propagation d'une bactérie génétiquement modifiée d'origine inconnue. Cette bactérie, désignée par le code F451, s'attaquerait au papier dans une réaction chimique catalysée par certains composants de l'encre d'imprimerie et présenterait une vitesse de prolifération exponentielle.
Si cette information était avérée, le Ministère de la Culture attire l’attention des Pouvoirs Publics et des Citoyens sur le risque majeur encouru par notre patrimoine bibliographique.
Le Ministre de la Culture a d’ores et déjà appelé à une réaction « à la mesure de la menace qui pèse sur nos livres » fin de citation.

Nous développerons cette information au cours de nos prochaines éditions, il est 8h35.



Vlan, je prends ça dans le ventre au sortir de la douche. Je savais qu’un truc comme ça allait arriver un jour, mais là, comme ça, juste avant mon café au lait… J’enfile un pantalon et un vieux tee-shirt, je prends tout dont j’ai besoin dans mon sac à dos et je descends mes trois étages. Les rues sont plutôt calmes, je m’attendais à pire. Je vais prendre mon café-croissant au bar du coin.
     
Contribution
de Sébastien
  Je m’approche du comptoir, Jean-Louis distribue les cafés à tour de bras. Pas d’effervescence dans le bar. Nadine mange un pain au chocolat d’un air absorbé près de la baie vitrée. J’aime bien Nadine, elle est comptable dans une boîte juste à côté, elle a l’air un peu perdu.
« Dis, t’as vu la nouvelle ? »
« Oui, je ne sais pas, tu crois que c’est vrai ? Ce serait trop horrible…tous les livres… plus de livres… » Elle mord nerveusement dans son pain au chocolat.
« Je crois que je ne pourrais pas m’en passer ! »
Je lorgne les dos massés au comptoir : « En tous cas, personne n’a l’air de s’en faire beaucoup. »
« Je suis en retard ! » Nadine se lève, prend son sac et s’enfuit ; je vois dépasser de sa veste la couverture bariolée d’un roman à l’eau de rose.

Contribution
de nardac11
  Au comptoir, ça parle beaucoup de rugby, mais pas beaucoup de livres. Faut dire qu’il y a la coupe du monde. Alors les livres… Enfin si. Quand même. Une réaction bien sûr. Les journaux ! Bon sang les journaux ! Qu’est ce qu’on va faire sans les journaux ?
Et l’Equipe, hein l’Equipe ? Et le journal du matin avec son manche en bois qu’on parcourt d’un œil distrait en buvant son caoua ? Qu’est-ce qu’on va devenir ?
La Patron, imperturbable, continue à débiter ses cafés, ses croissants et ses platitudes.

Contribution
de Armand
  "L'Equipe, l'Equipe... On s'en fout, de l'Equipe..." grogne mon voisin accoudé au zinc. "Moi je vais vous dire c'est quoi le vrai drame, dans tout ça... Je fais de la vente au téléphone, moi... Et qu'est-ce que je deviens si j'ai plus le Bottin, hein ? Pouvez me le dire, ça ? Un beau bouquin comme ça, déjà tout classé par zones géographiques et tout... Qu'est-ce que je vais devenir, moi, sans le Bottin ?"
Je ne sais pas quoi lui répondre, moi qui vis depuis 5 ans avec la correspondance de Voltaire sur ma table de nuit. Marrant ça... le Bottin... Et si c'était, de tous les livres, le seul qui soit vraiment utile ?

Contribution
de KaFkaïens
  C'est vrai ! le bottin... J'y aurais pas pensé... C'est dingue comme les goûts de gens peuvent être variés. Sans compter ceux qui s'en tapent complètement, à des degrés divers.
Je sors du bar un peu plus tard que d'habitude. je crois que je vais me promener un peu dans Paris. Le beau temps sec s'y prête à merveille. Je n'ai aucune envie de parler à mes semblables, je ne saurais pas quoi leur dire. Je vais passer de groupe en groupe, tendre l'oreille, et les écouter.

Toute l'après-midi j'ai noté les remarques, anodines ou visionnaires, désabusées ou catastrophées. C'est certainement en passant devant ce lycée, à l'heure de la sortie du week-end, que j'ai entendu les commentaires les plus étonnants.
     
Contribution
de Benco
  Les gamins semblaient fous de joie : évidemment, ils voyaient tout de suite le côté positif, les copies, les sujets d'examens en moins, tout ça...
Mais parmi les profs...
Contribution
de Isidore D
  Ils se réunissaient par trois ou quatre, avec des têtes d'enterrement. Une toute jeune prof pleurait dans un coin, je ne sais pas si elle pensait à tous les bouquins qu'elle avait lus ou si sa dernière heure de cours avait été un peu trop dure.
Parmi tous les élèves qui couraient dans tous les sens, dans une ambiance de fin des classes, un gars de quinze serrait sur sa poitrine un vieux poche inidentifiable, il avait l'air sacrément secoué.
Contribution
de Dantés.
 

Mme Truche, la coiffe affolée, le nombril aéré et le string malin aborda le proviseur-portier :

-"Et j'espère que vous trouverez une solution radicale! Je ne veux pas que Lorry termine sa cinquième comme elle l'a commencée! Elle n'a jamais su lire, c'est vrai mais vous m'aviez promis qu'elle finirait cette année en étant capable de déchiffrer le mode d'emploi de son lecteur MP3 ! Je me moque de la bactérie! Vous comprenez! mais je songe à l'avenir !

Le ton était définitif. La conviction ne laissait aucune place au doute. Le proviseur ne trouva aucune réplique. Il avait appris à redouter les élans émotionnels des mamans Truche qui se donnaient en exemple à leur fille mutine. D'ailleurs elle poursuivait sur le même ton:

"-Lorry, vous la connaissez. Elle est douée. Je la présenterai à la prochaine sélection de " Niche de stars deTV 13, la télé du Bonheur ". Plus tard elle aura besoin de vérifier ses interviewes. Les gens sont méchants! Je lui ai appris à se méfier de tout le monde! Y compris de ses profs jaloux qui gagnent péniblement leur pitance! Elle doit penser à l'avenir !"

-" Bien sûr. Celui de Lorry comme celui de tous nos élèves nous..."

-" Je me moque des morveuses et des morveux qui l'entourent ! Mais vous n'oubliez pas Lorry ! Sinon..."
Sur cette suspension menaçante et déterminée, la dame Truche tourna les talons.

 

Contribution
de Estelle
  Je sors sur ces talons, j'ai l'impression d'étouffer face à cette révoltante indifférence. Ont-ils tous oublié le sang, la sueur et les larmes qui ont coulé au nom de la liberté d'expression, toutes les vies brisées pour un livre plus "libre"? Tous ces efforts et ces témoignages qui aujourd'hui vont se réduire à néant... J'aimerais parler encore avec Nadine et lui dire toute ma révolte, mais je la vois tourner d'un pas pressé au coin de la rue. C'est peu être mieux comme ça après tout. Je marche devant moi et je passe devant une école où il règne une inhabituelle gaité. Je m'arrête devant la grande grille bleue. Un petit garçon, seul, me fait face et me dévisage gravement de ses grands yeux tristes. Dans ses bras, une méthode de lecture tirée du "Petit Prince". Comme je lui demande pourquoi il n'est pas en train de se réjouir avec ses camarades, il s'approche un peu et me dit doucement, comme un soupir:
"Je ne sais pas encore lire. Je ne pourrai jamais lire son histoire", et une minuscule larme, accompagant ses paroles, coule sur sa joue pâle. Toute ma colère s'évanouit sur le coup, et ravalant ma soudaine tristesse, je lui réponds que, faute de mieux, moi je pourrai le faire et, lui prenant le livre des mains, je commence à lui lire "le Renard et le Petit Prince".

Contribution
de Lou
  Le reste de la journée se déroula comme dans un cauchemar. La majorité des gens semblait ne rien voir. Certains, tout en se désolant de l'apparition de cette nouvelle bactérie, n'allaient pas jusqu'à s'en torturer l'esprit. Face à ce fléau, nous ne devions être qu'une poignée à nous sentir en danger.
Il me semblait être seul au milieu de cette foule anonyme qui déversait sur moi toute sa maladive indifférence, et je me disais intérieurement que si les livres étaient morts, je l'étais aussi.

Tout en ruminant ces accablantes pensées et alors que je ne regardais que vaguement ma route, je bousculai un vieil homme. Sans un regard pour moi il n'interrompit pas sa discussion, très animée, avec quelques autres hommes. Je m'excusais, et tout en m'éloignant, je ne pus m'empêcher d'entendre quelques bribes de leur conversation:
"... nouvelle forme révolutionnaire...30 ans de recherche... renouvellement des forêts, mais aujourd'hui... pourrait nous sauver.... organisation...dès ce soir...". Très intrigué je ralentis le pas, et fini par me décider. J'abordais le vieil homme , et lui demandais le sujet de leur débat, sans autres préambules. Jetant un coup d'oeil autour de lui, il tourna ensuite son regard vers moi et me toisa pendant d'interminables minutes. Près de nous les quatre hommes avec qui il palabrait alors que je les avait interrompu, me regardaient aussi, silencieux.
Au bout d'un moment , il fini par me tendre d'une main ferme sa carte:
"Professeur Ataraxe, retraité, chercheur pour la préservation et le renouvellement de l'environnement à ses heures perdues."
Comme je restai interdit, il m'invita à me joindre à eux, ce que j'acceptais, plus par curiosité que par conviction. Il m'expliqua alors qu'il essayait de mettre au point, avec son équipe , une nouvelle formule chimique qui pourrait, assimilée avec d'autres composant, remplacer , à long terme, le papier, et donc la déforestation. Depuis quelques heures cependant, ses recherches avaient pris un autre aspect, elles devaient désormais être le moyen de sauver la mémoire des Hommes.
Je cru d'abord à une plaisanterie, mais son air sérieux et grave fini par me convaincre.
"Nous nous réunissons à 19 heures ce soir, avec des scientifiques de notre connaissance qui nous aident dans nos travaux, pour préparer la première mise en pratique de nos théories. Voulez-vous venir?"

Sans savoir où tout cela nous mènerai, je décidais donc de m'y rendre. J'avais enfin trouvé de la combativité dans un autre regard que le mien, un autre esprit qui ne pouvait se résoudre à voir disparaître la littérature et la poésie , un autre coeur qui se sentait le devoir de défendre ce qui faisait notre Mémoire et notre Humanité.

Contribution
de KaFkaïens
  Dix-neuf heures approchaient. Dans le Quartier Latin, au dernier étage d'un immeuble tranquille, je retrouvais le Professeur Ataraxe et quatre personnes que je ne connaissais pas. A mon arrivée, tous discutaient vivement des dernières rumeurs parvenues à Paris. Les nouvelles officieuses faisaient état de plans gouvernementaux, d’une cellule de crise et de la mise en état d’alerte prochaine de tout l’appareil d’Etat. Les bruits les plus alarmistes se propageaient : la Bibliothèque Universitaire de Strasbourg avait apparemment été réduite à quelques tonnes de sable entassé sur les rayonnages.
Le Professeur Ataraxe semblait très agité : il avait obtenu par un mystérieux contact au Centre National du Livre l’adresse d’un centre gouvernemental situé sous une bibliothèque municipale parisienne. Mais toutes les personnes présentes semblaient plus intéressées par un débat d’idées qui m’échappait complètement. Comme la tension montait entre les participants je décidais d’aller voir seul ce qui se passait là-bas.
     
Contribution
de kobol
  Les abords de la bibliothèque étaient en effervescence. Un vent de panique semblait souffler sur le bâtiment. Je dus jouer des coudes pour entrer. A l’intérieur, le chaos régnait dans chacune des travées.
Je vis un vieil homme agenouillé, entouré par des dizaines de livres qu’il avait sortis des rayonnages.
« Je suis prof de philo, me dit-il, prenez ce livre, apprenez-le, il n’a jamais été numérisé, il va disparaître à jamais »
Sur l’épais volume qu’il me tendait, je lus « Somme théologique de Suarez ». Je me suis éloigné pendant qu’il tendait un Nicolas de Cues à une femme qui riait.
Je vis une jeune femme en tailleur qui cachait dans son sac l’édition sur cassette audio des Illuminations. Nos regards se croisèrent, elle eut une mimique d’excuse.
Contribution
de Hervé le Bec
  Je vis un homme aux cheveux hirsutes, hagard, l’œil révulsé, que personne n’osait approcher, et qui lacérait des livres avec une pointe de métal. Il parcourait des yeux les rayonnages pour choisir soigneusement les livres voués au sacrifice. Les reliures déchirées jonchaient le sol à ses pieds, les feuilles froissées voletaient autour de lui. Quels livres excitaient sa fureur ? Je ne saurais le dire. Mais l’homme marmonnait, et l’on comprenait le genre qu’il abhorrait : « fausse science », « menteurs ! », « truqueurs… », « invention ! » ponctuaient ses coups hargneux. Les couvertures tape à l’œil s’accumulaient sur le sol.
Cela lui fut fatal : s’approchant sans bruit sur la papier qui étouffait ses pas, un bibliothécaire aventureux armé d’un tome encyclopédique l’assomma net. L’homme s’écroula et plusieurs personnes se précipitèrent sur les rayonnages vers les livres, piétinant l’infortuné dans une hystérie croissante.
Contribution
de Alex
  Dans un coin de la bibliothèque une jeune femme à l'accent exotique est en train de lire une histoire à un public attentif. Ce groupe d'une dizaine de personnes, si étrangement calme, semble comme transporté par l'histoire. Comment est-il possible possible dans une situation pareille de faire preuve d'autant de sérénité et même dans ce cas, d'une si abominable indifférence face au drame qui est en train de se dérouler ?
Peuvent-ils ne pas être au courant de ce qui se passe ?
Je m'approche, soucieux de les mettre au courant, de les faire réagir... Mais aussitôt que j'ouvre la bouche chacun me lance des "chut" ou des regards courroucés. Ebahi, je m'éloigne à reculons. Une vieille dame, qui m'a sûrement pris en pitié me saisit par la veste pour m'expliquer. La conteuse transmet un livre, à chacun de la garder en mémoire, pour qu'il se transmette ensuite à d'autres et ne se perde pas...
Je la remercie et m'en vais, le coeur plus léger.
Contribution
de J-Luis
  Je vis un homme penché en avant sur une table de lecture. Son nez touchait presque le papier d'un in-quatro qu'il parcourait fébrilement. Je me suis dis que son champ de vision ne devait pas dépasser quelques centimètres carrés, et qu'une myopie extrême l'obligeait à se coller à sa lecture. Comment avoir une vision d'ensemble d'un texte, lorsqu'on ne peut lire qu'un mot à la fois ? Même les gravures devaient être parcourues, car il n'en voyait que le détail, et pas l'organisation complète.
Son excitation se traduisit par un peu de bave qui tâchait le papier, et dont il ne se serait pas aperçu si son nez ne l'avait détectée en l'étalant encore un peu plus. Il relèva alors la tête. Je vis ses yeux presque aveugles, divergents pleins d'une infinie tritessse mélée de peur panique.
Il se tourna vers moi et me demanda si je connaissais Raymond Lulle. Depuis des années, il cherchait la signification du nombre 14, et il croyait pouvoir la trouver chez cet auteur moyennageux. Il me dit qu'il pensait aboutir très bientôt, et qu'il avait besoin de mon aide. Il ne lui restait que 2 livres de Lulle à lire, et que la clé de ses recherches devait nécessairement s'y trouver.

La futilité de sa passion m'accablait, je passai mon chemin vers la table suivante.
Contribution
de Orlamonde
  A l'intérieur de la bibliothèque, chacun s'empare de son livre préféré afin de le lire une dernière fois. Au milieu de cette agitation extrême, une jeune femme échevelée, l'air un brin démente, agite un livre à bout de bras au milieu de l'allée des auteurs en W. Sa voix est pleine de fureur. A qui donc s'adresse t-elle ? Poussé par la curiosité, je m'approche lentement, en essayant de me faire tout petit, histoire de ne pas l'interrompre.
" Ah enfin, le grand jour est arrivé, ta fin est proche mon petit ! hurle t'elle à plein poumon. Tu n'aurais jamais dû exister, ouvrage maudit ! Tu ne mérites pas d'être dans ces rayons et encore moins d'être lu par quelqu'un ! s'égosille t'elle."
Ayant sans doute dû m'entendre, la jeune femme s'interrompt et se retourne pour me dévisager. Après m'avoir observé quelques secondes, elle décide de pousuivre ses vociférations en s'adressant à moi :
"Monsieur ! - Savez vous ce que c'est que ceci ?" Bien entendu il s'agit d'une simple question oratoire.
Elle continue d'une voix plus sourde en me fixant de ses yeux fous : " C'est un instrument de torture, monsieur. Fabriqué par un bourreau de Satan. Il n'aurait jamais dû exister, il rendrait fou n'importe qui ! Ce livre est l'oeuvre du démon ! Mais aujourd'hui est venue l'heure de la DELIVRANCE!!! "
"De la délivrance ? " ne puis-je m'empêcher de démander, en reculant tout de même d'un pas, pour éviter que les postillons de la démente continuent de me tomber dessus.
Elle sourit (et à son sourire je vois bien que la jeune femme est tout sauf équilibrée ) et continue, d'une voix étrangement calme à présent, en levant la tête au ciel : "Poussière... Il va redevenir poussière. Ce ramassis d'inanités va tout simplement imploser. C'est Dieu qui nous envoie cette bactérie pour nous délivrer du mal !" Elle tend la main vers moi : "Remercions-le ! " m'exhorte t-elle en se jetant au sol. La bave lui lui coule des lèvres.
Je détale à toute vitesse, terrorisé.
J'ai tout juste eu le temps de mémoriser le titre du livre : "les thanatonautes"
Contribution
de arnaud
  « Il est des choses qui ne sont pas d’écriture et qu’il convient de ne pas cacher aux générations futures » me dit un homme hagard, le visage secoué de tics nerveux. « Cessons pour une fois de cacher notre petitesse et d’enfler notre grandeur supposée. Ne pensez-vous pas que ceux qui viendront après doivent tout savoir de nous et pas seulement le bien ? »
J’acquiesçai, l‘air un peu un peu distrait peut-être bien qu’un pressentiment bizarre commença à se faire jour. « Alors il faut bien que quelqu’un sauve un peu du pire quand tous abondent qui ne veulent que la préservation du meilleur ! »
L’impression se précisai peu a peu. Je connaissais cette façon de parler même si elle n’avait jamais été pour moi qu’une façon d’écrire : ces généralisations ambiguës, cette légère torture de la syntaxe : du coup je sus qui cet imbécile était et ce qu’il essayait d’accomplir. Je m’étais déjà à moitié retourné pour m’en aller, je pivotai sur place : « Malheureux, qu’as-tu fait ? »
« J’apprends tout Werber, répondit-il en s’ecroulant dans mes bras, car je n’ai pas la mémoire des chiffres et ne peux apprendre par cœur un livre de compte… Le degré zéro de l’écriture, je pense que ça s’appelle. Pauvre de moi… Mais ils devront apprendre, savoir à quels abus le papier se prêtait. » Le papier, oui ! Mais pas l’esprit humain ! Fou que tu es, as-tu essaye d’apprendre Le Père de nos Pères ? « Et L’Ultime Secret, et L’Arbre des Possibles ! Tout Werber, je te dis ! Ah ma pauvre tête ! Tu sais : peut-être F-451 n’est-elle en rien une malediction, peut-être n’est-elle qu’une benediction déguisée, un moyen pour la nature de faire un peu de ménage dans le fouillis parfois immonde de notre litterature. »
Je me rendis compte alors qu’il était bel et bien perdu : Werber le tenait, il ne s’exprimait déjà plus que par clichés. Quand son cœur cessa de battre j’’essayais de le soutenir afin qu’il retomba pas sur sa copie criarde de L’Empire des Anges ; celui-là avait du l’achever…

Contribution
de KaFkaïens
  Au milieu de ces scènes d’hystérie, j’avais du mal à obtenir des informations. Je tentai d’arriver aux niveaux inférieurs du bâtiment. Je fus arrêté sur ma route par trois militaires barrant l’accès aux escaliers.
« Circulez, monsieur. Rien à voir par ici.
- Veuillez m’excuser. Je suis envoyé par le conservateur de la Bibliothèque Universitaire de Strasbourg pour faire mon rapport sur la destruction totale des ouvrages exposés et les dommages déjà infligés aux archives d’incunables. Je cherche le responsable du centre gouvernemental qui a été installé dans les sous-sols de ce bâtiment.
- Les niveaux inférieurs sont condamnés. Les archives ont été transporté en urgence à la Bibliothèque Nationale de France. »

La BNF. Voilà qui compliquait la situation. Entrer dans les sous-sols d’une bibliothèque municipale en plein chaos, ça se faisait sans trop de difficulté. Arriver jusqu’aux archives nationales, c’était une autre histoire. Pourtant, je n’avais plus le choix. Il me faudrait probablement dévoiler ma véritable identité. Avec le risque que mon rôle dans toute cette affaire éclate au grand jour.
     
Contribution
de Orlamonde
  Aussitôt dehors j'hèle un taxi : "A la bibliothèque nationale s'iou plaît !". Dehors la nuit commençait à tomber et les torrents de pluies tombant du ciel contribuait à donner à cette fin de journée des allures apocalyptiques.
Le vieux chauffeur à l'accent alsacien, en proie lui aussi à ses idée noires se mit à m'apostropher :
"c'est-il pas bien triste, cette histoire, mon bon monsieur ? Faut-il que la planète elle se dérègle pour que ces choses là arrivent ? La faute à la canicule, ça monsieur ! J'avais bien dit à ma femme : tu verras cette canicule ça va encore provoquer des maladies ! Oh ben ch'a c'est fait. Vous imaginer Monsieur ? Plus de livres : oh ben ça dis-donc. Plus de journaux, en plus ? Et pourquoi pas une pluie de saucisses tant qu'on y est, hein ?"
[-> A titre indicatif, cette diatribe est à lire avec l'accent alsacien, c'est à dire en insistant lourdement sur la prononciation des fins de mot ]
Des saucisses ? Je souris. Ce vieux chauffeur ne croyait pas si bien dire... Et si la faute ne revenait pas au soleil mais à un bout de viande de forme allongé ?
Quelques minutes plus tard, je sortais du taxi. L'entrée de la BNF était comme on pouvait le prévoir verrouillée par une vingtaine de policiers. Pas moyen de passer à moins que de leur passer entre les jambes.

Aucun des policiers ne fit attention à ce vieux teckel affublé d'un bizarre manteau rouge qui se faufila parmi la foule et pénétra ainsi dans le batiment sans que personne ne songea à l'arrêter.
Contribution
de R de Rozicki
  Tout ce que j'espérais était qu'Edouard Ardestic le responsable de la sécurité fût encore dans les murs. C'était un vieil ami à moi. Mon chien Serran le connaissait de longue date. S'il parvenait à le retrouver, Edouard me ferait entrer.
Le temps pressait. Les 15 minutes qui s'écoulèrent avant que je revisse le museau frémissant de Serran me parurent interminables. Edouard le suivait de près.
« Toi ici ! s’exclama mon ami. Qu’est-ce qui se passe ? Rien de grave, j’espère ? Ca n’est pas franchement le bon moment pour une visite impromptue… Tout le monde est sur le pied de guerre, avec cette histoire…
- Justement, Edouard. C’est pour ça que je suis ici. Je crois que j’ai une solution pour arrêter tout ce massacre. Il faut simplement que tu me fasses entrer dans les salles d’archives. Section des manuscrits français du 14ème siecle. »
Edouard se gratta la tête, perplexe.
« C’est que… Je suis responsable de la sécurité, vois-tu. Il faut une autorisation spécifique pour accéder à ce genre de documents. Et…
- Responsable pour combien de temps, Edouard ? A la vitesse où vont les choses, tu n’auras bientôt plus grand chose à garder.
- Peut-être, mais enfin…
- Allez… Qu’est-ce que tu as à perdre ? Qu’est-ce que tu risques ? Que je vole un livre ? Que j’endommage un parchemin ? Mais si tu ne me laisses pas faire, dans douze heures…
- Qu’est-ce que tu me racontes ? Qu’est-ce que tu as à voir dans tout ça, toi ? C’est quoi cette solution miracle à laquelle aucune des grandes cervelles du pays n’aurait pensé ?
- Fais-moi confiance, Edouard. Fais-moi confiance. Tu me connais, non ? Alors fais-moi confiance. »
Encore deux secondes d’hésitation et il me laissait entrer. La confiance est une arme redoutable. Une arme qui ne marche qu’une seule fois, mais qui peut vous obtenir n’importe quoi.
A l’intérieur de la bibliothèque, on cherchait à s’organiser. Tout le personnel avait été réquisitionné, et regroupé dans les salles de prêt. Le spectacle était hallucinant. Imaginez trois cents personnes assises côte à côte, un casque sur les oreilles, un micro devant les lèvres, et à la main un livre qu’ils lisaient à voix basse pendant qu’un magnétophone les enregistrait. Trois cents murmures pressés, concentrés, appliqués qui faisaient un brouhaha informe où, ici et là, l’oreille reconnaissait une bribe de Proust, un vers de Shakespeare, un fragment de Pascal. Trois cents personnes attelées à leur tâche, se parlant à elles-mêmes, oscillant du tronc et mimant à gestes réduits leur théâtre intérieur. Ca avait quelque chose de religieux, comme une cérémonie orthodoxe ou un rassemblement de novices transformés en moulins à prière.

Dans les couloirs, des groupes d’une dizaine de personnes sélectionnaient les livres, chacun sous la direction de celui qu’on avait dû considérer comme le plus sage, ou le plus qualifié, et qui n’était probablement que le moins lâche.
Contribution
de Bouba
  Dans un recoin, près d'une porte coupe-feu portant une affichette "Revues littéraires", un homme maigre habillé à la diable entrait et sortait en portant des piles de magazines. Il semblait hésiter, choisissant des revues, les ajoutant sur une pile énorme, jetant des exemplaires avec des soupirs, repartant dans la pièce. Il sélectionnait des revues pour les sauver parmi les centaines de numéros de milliers de revues déposées à la BNF. Comment choisir, comment garder l'essentiel, le nécessaire ? Les livres, les livres ! Et les revues alors?
Je l'arrêtais en le tenant par la manche : il me jeta un regard fou. D'une torsion, il se dégagea. "Laissez-moi, vous ne comprenez pas ? Les livres, peut-être, mais les revues, personne ne pensent aux revues !" Il hurlait presque. Serran pissait sur une pile de numéros du Magazine Littéraire. J'avais très envie de lui dire que ce qu'il faisait ne servait à rien ; que cela finirait de toute façon. Mais je ne trouvais rien à dire.
J'avançais dans le couloir gris clair.
Contribution
de Daniel
  Je tournai deux fois à gauche, suivi de Serran et d’Ardestic, l’un tout guilleret, un supplément du Monde littéraire machouillé dans la gueule, l’autre la lèvre pendante, avec une mine de chien battu.
- Ce sont là les manuscrits français du 14ème ?
De fait, c’était écrit sur la porte.
- Oui, me répondit Ardestic, lamentable. Je vais vous ouvrir.
A l’intérieur, une salle parfaitement rectangulaire. Triples rayonnages. Des livres uniques ou rarissimes sur cinq mètres de hauteur. La moitié du patrimoine littéraire français du siècle était là. Le reste à l’étranger ou dans des collections particulières, m’expliquait Ardestic. On va tout perdre, nom de Dieu, à part Chrétien de Troyes et quelques autres édités par d’héroïques éditeurs autour de la Place de la Sorbonne… Il sanglotait à moitié.

Tout ces vers , pensais-je, ces poèmes de l’amour courtois, ces épopées chrétiennes, la culture française en train de chanter ces premiers refrains, toutes ces mélodies merveilleuses nées dans les esprits aventureux des troubadours anonymes et compilés par des prêtres savants aux fond des monastères, toute cette fleur de littérature non lue et pourtant fluant à travers l’esprit des siècles, irriguant de ses motifs la culture d’une nation et arrivée jusqu’à nous par les chemins les plus détournés, harmoniques de la tradition sous les partitions les plus modernes, clés originelles des expériences littéraires les plus avancées, tout ce patrimoine allait disparaître, emporté par ce virus venu d’on ne sait où, parce qu’on croit toujours qu’on a l’éternité devant soi pour veiller à la pérennité du patrimoine, pour numériser enfin tous ces parchemins qui ont déjà un demi millénaire…
Et dans la Bibliothèque Nationale, il y avait plusieurs dizaines de salles comme celle-là…
C’est vrai que le souffle de cette littérature déjà historique, oubliée, inconnue de presque tous, perdure dans les œuvres postérieures - les harmoniques sous la mélodie - mais qui saura les reconnaître, qui saura nous l’expliquer ? Le français , la littérature française, comme toutes les autres langues et toutes les autres littératures, sans ses clés essentielles que sont les textes les plus anciens de notre culture, sera un code abstrait. Aujourd’hui, et peut-être pour quelques heures seulement encore, notre littérature est la mémoire d’un dialogue millénaire ininterrompu entre l’auteur et la culture…

Un aboiement de Serran me fit sortir brusquement de mes pensées. Il me regardait, interrogatif. Curieusement, c’est le regard proprement philosophique de mon teckel qui décida du sort des livres du monde entier.
- Il est temps que cesse cette mascarade, dis-je.
Ardestic me jeta un regard éberlué.
Contribution
de KaFkaïens
  Je m’appelle Frédéric Kafka –aucun rapport- je suis biologiste et j’ai mis au point la bactérie F451. C’est moi qui l’ai disséminée. C’est moi qui l’ai structurée pour qu’elle ne se développe que durant trois jours, puis meure d’elle-même.
Je suis scientifique de formation mais j’ai toujours lu énormément. Je n’ai jamais compris qu’on puisse séparer à ce point la littérature et la technologie. Quand l’Internet est devenu le média de masse que nous connaissons aujourd’hui, j’ai rêvé d’une bibliothèque universelle, de la bibliothèque de Babel. Mais, à part quelques courageux, je n’ai vu personne se décider à préserver les livres. J’ai vu les e-books proposer les textes de la rentrée littéraire sans se préoccuper de ceux qui n’étaient plus publiés, de ceux qui n’étaient plus à la mode ou ne l’avaient jamais été. J’ai vu les programmes de numérisation des gouvernements peiner par manque de moyens. Je ne crois pas à la mort des livres, mais je crois en l’oubli des textes, et j’ai vu cela dans l’impéritie de tous.
Je pensais à un texte du XIVème siècle qui n’intéresse personne. Une seule édition, pauvrement ornée, le livre que personne ne scannera jamais. Et j’ai pensé au sable. J’ai pensé à l’airain d’Horace, aux pyramides dans leur abandon royal.
Je ne sais pas si ce que j’ai fait servira à quelque chose, mais en pensant au soulagement de tous les lecteurs quand ils verront que rien, pour l’instant, ne menace les livres, j’espère avoir été utile.
  ohoui@kafkaiens.org vos réactions ahnon@kafkaiens.org
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