Mon père avait le masque... Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

C'était le 11 mai 1961, elle était enceinte de huit bons mois dépassés, elle aurait voulu que ce soit une fille, mais ce ne fut que moi. Ma mère m'a toujours parlé du prénom d'Anne-Claire qu'elle trouvait si joli. Si seulement je n'avais pas eu une paire de testicules entre les jambes !

Elle raconte qu'elle avait marché la veille dans la montagne et au retour, avait dévalé les pentes raides sans se soucier si j'allais me décrocher ou non. Une journée plus tard, j'étais né sans trop de complication, si ce n'est ce sexe non prévu qu'elle aurait souhaité effacer. Mon père avait le masque, celui qui n'exprime rien mais qui dit qu'il est heureux entre deux phrases inutiles. De bonheur, de fatigue et de désespoir, ma mère pleurait.

Etrangement les complications vinrent le lendemain. A la visite matinale du pédiatre. Une peau, écarlate, rugueuse recouvrait une partie de mon dos et avançait peu à peu sur l'épiderme vierge. Malgré un effort professionnel de masquer les limites de ses compétences, la surprise du praticien se voyait sur son visage décomposé. Les larmes de ma mère reprirent et mon père se mura dans un silence qui se voulait rassurant. Une main chaleureuse sur son épaule, il lui disait que tout allait rentrer dans l'ordre et que cette bénigne maladie de peau s'évanouirait dans quelques jours. J'imagine combien cette litanie paternelle pouvait rassurer le tempérament explosif de ma mère. Mais les larmes ne coulèrent plus, aussi longtemps qu'il resta dans la salle. Puis, à son départ, et lorsque je fus transféré dans un secteur protégé, elle s'écroula pour pleurer toute la nuit.

Le jour d'après, la propagation épidermique avait fait son œuvre et en une nuit, j'en étais recouvert de la tête au pied. Quand je revois aujourd'hui les photos de l'époque, j'aperçois ce lit d'hôpital pour bébé, sous une bulle en plastique, et mon père dans le reflet de la vitre qui prend la photo. On aurait dit un diablotin dans une cage de verre. Je crois que c'est juste après cette photo qu'il s'est enfui.
Les infirmiers avaient interdit à ma mère de m'approcher jusqu'à ce qu'elle retrouve son calme et cesse de pleurnicher. Seul mon père, dans sa stature noble et muette, pouvait, après avoir suivi les consignes d'hygiène, tourner autour de la bulle, effleurer ma main sur la baie, et prendre cette dernière photo.
Ma mère m'a évoqué son départ comme un événement qui devait arriver. Elle a cette phrase qui m'agace et qu'elle n'a cessé de répéter pendant toute mon enfance : " Voir naître un fils aussi laid fut un choc pour ton père. La goutte qui fit déborder le vase de notre discorde". J'étais le mauvais fruit, le monstre, qui malheureusement pour mon père, avait toutes les chances de survivre et de faire de leur vie un enfer. Après une discussion brève avec le médecin, il quitta l'hôpital sans dire un mot à ma mère.

Aujourd'hui, elle a tout pardonné : son départ, son silence pendant des années, l'incompétence du corps médical, et les questions sans réponse. Le diablotin, quant à lui, a fini par s'humaniser. Ma peau n'a toujours pas changé de couleur et l'irritation qu'elle me provoque est toujours aussi présente.
Tous les matins, j'obéis au même rituel esthétique. Deux heures devant ma glace, je me tartine de crème, je masque cette peau, celle qui s'offre au grand jour. Tous les matins, je pense à lui. J'ai même accroché la photo prise par un infirmier où on le voit, près du lit d'hôpital avec son regard sévère.Le diablotin a grandi sans lui.
Je suis devenu le Diable.
Sur la table de la cuisine, il y a cette lettre de lui, reçue hier. Le seul signe de vie qu'il m'a témoigné en quarante ans. Il m'invite à l'appeler, à venir le voir à une adresse en banlieue sud. Il ne s'excuse pas, n'explique rien. Il voudrait voir ce que je suis devenu.
Mais que veut-il voir ?
Le diable qu'il a conçu ou le fantôme qui avance masqué ?
Que veut-il savoir ?
Comment je vis ? Comment une erreur génétique peut survivre en plein Paris? Aujourd'hui, je n'irai pas au travail. Après deux heures devant ma glace, je n'arrive toujours pas à placer correctement mon masque. Ma peau est plus rougeâtre qu'à l'habitude, plus piquante et plus sensible. Plus j'en rajoute, plus l'inflammation grandit. J'abandonne. C'est le signe qu'il faut qu'il me voit comme ça !
Je me suis emmitouflé dans de longs vêtements d'hiver, une capuche, une écharpe qui me couvre jusqu'aux yeux et j'ai pris le RER. Sans l'appeler ! Il ne mérite pas qu'on le prévienne.
Pour moi, j'ai toujours imaginé qu'il avait quitté la France, qu'il vivait dans un pays exotique. Et me retrouver aujourd'hui devant son pavillon me renvoie à une vie pathétique, à la sienne sans doute.
Le pavillon est vide. Je le contourne, casse une vitre, et décide de l'attendre, caché. Une demi-heure aura suffi. Quand il rentre dans le salon, je me dévoile devant lui.
Sans avoir eu le temps de prononcer un mot, il crie au voleur. Je sens qu'il a peur. Sans doute, il ne m'a pas reconnu et s'enfuit dans la cuisine. Là, il s'est emparé d'un couteau. Je murmure son nom et essaye d'expliquer. Il me reconnaît enfin.
Alors, il se jette sur moi avec force et me cloue au sol. La lame aiguisée s'enfonce dans ma chair. Je crie, je hurle Papa, mais il ne s'arrête pas. Dans un mouvement ultime, mes mains arrachent le masque sévère de son visage. Sous l'épaisse couche de maquillage apparaît la même peau rouge et rugueuse que moi.
Démasqué, il ne s'expliquera pas.

 
OB
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