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Certains pensaient
qu'il pouvait devenir un bon chercheur. Un chercheur honorable, disons.
Peut-être trop laborieux. Mais il était doué,
selon son directeur de thèse, de la rectitude, de la précision
et de la persévérance indispensables à la réussite
d'un doctorat de Lettres. Il l'aura sans problème, pensait-il,
mais avec une autre mention que passable non, je n'y crois pas ; je
l'aime bien ce jeune homme, mais pour qu'il réussisse vraiment,
il lui faudrait un peu d'imagination (je ne parle pas de créativité
ou de génie, non) un peu de risque, de nouveauté.
Mais personne, même pas lui ne détecta jamais la moindre
trace de génie. Son étude comparée des champs
lexicaux d'Eric Laurrent et de L'Edda nordique remporta la mention
attendue. En poste à l'université, il enseigna des années
durant la sémiotique à des étudiants que nulle
vocation n'effleura jamais.
Il publia quelques études destinées à un lectorat
spécialisé, mais il ne put jamais terminer un roman.
Il avait toujours pensé qu'il écrirait un jour des romans
qui révolutionneraient la littérature. Malgré
ses échecs, ses rêves de célébrité
ne s'étaient pas dissipés. Plus encore, son ambition
s'exacerbait année après année. Il ne serait
jamais un talent précoce, c'était déjà
assuré. Ni même un quadra plein d'avenir. Au mieux serait-il
un écrivain mûr qui commettrait encore quelques opus
d'ici la fin de sa carière.
Aprement, il travaillait sa prose, mais lui-même ne se sentait
pas attiré par ses propres textes. Il n'y trouvait aucune originalité,
aucune surprise. Il lui semblait avec raison que chacun de ses mots
avait déjà été écrit par d'autres,
que chaque tournure, chaque trait de caractère de ses personnages
avaient déjà été rêvés par
un écrivain antérieur. Ecrire se résumait pour
lui à répéter.
Si je ne crée pas, se disait-il, je découvrirai ce qui
n'a pas encore été fait, je construirai de nouveauté
et je l'exploiterai. Il en vint à chercher les "trous"
de la littérature, les régions inexplorées, les
terra incognita, les combinaisons de style et de lieu, de personnages
et d'époques qu'aucun autre avant lui n'avait associés
dans un même texte. Une ode épique au Teckel pourquoi
pas, si personne ne l'a déjà fait...
Il passa l'année suivante à tenter de construire des
nouveautés. Mais à chaque fois qu'il croyait avoir trouvé
un combinaison originale, il découvrait qu'un auteur, parfois
aussi éloigné dans le temps que dans l'espace, l'avait
précédé.
Lors d'un congrès de chercheurs, il entendit parler de techniques
de classification textuelle automatique. Les récents progrès
de l'informatique, disait le conférencier, ont mis à
la portée de tous des moyens de calcul inimaginables il y a
dix ans. Lui-même explorait les correspondances statitiques
entre les mots qui composent des textes.Un programme fourni en annexe
de son article permettait de représenter graphiquement les
proximités. Chaque texte était représenté
par un point. L'ensemble formait un nuage de points (l'expression
poétique fit sourire de condescendance nombre de pontes littéraires),
une forme aisément analysable. L'orateur se passionnait pour
la proximité nouvelle que sa technique rendait apparente. Par
exemple, Dante et Garcia Marquez sont reliés par une kyrielle
de textes influencés par l'immigration italienne en Argentine
et son influence dans toute l'Amérique du Sud.
Les jours qui suivirent, il étudia l'article et ses résultats.
La technique est intéressante, pensait-il, mais il n'a rien
compris, il étudie les taches de son nuage de points alors
que c'est dans les trous que l'on peut trouver de la nouveauté,
seul le vide est encore digne d'être exploré.
Il installa le programme du chercheur sur son vieux PC et réussit
à le faire fonctionner sur trois textes qui avaient servi à
sa thèse. Sur le graphique que l'ordinateur afficha, deux points
étaient très proches et le troisième se trouvait
presqu'à l'opposé. C'est normal, se dit-il résigné,
il n'y a en fait aucun point commun entre deux romans d'Eric Laurrent
et L'Edda de Snori Sturlusson... Après quelques essais, il
comprit que faute de posséder les versions numériques
de centaines de textes, il ne pouvait utiliser les concordances des
mots et expressions. Il tenta alors d'utiliser une catégorisation
préétablie. Il dressa une liste qu'il souhaitait exhaustive
des axes de classification. L'année de rédaction, le
sexe du ou des auteurs, le mode de versification (prose, poésie
libre, contrainte, épique, etc.), le style narratif (1ère
personne, 3ème personne, direct, indirect, etc.). Le lieu de
rédaction lui posa un problème car la Terre est ronde.
Deux pays éloignés l'un de l'autre peuvent indifféremment
être proches ou distants d'un troisième. Il opta pour
cinq mesures de distance : chaque pays se trouva catégorisé
par cinq distances, chacune calculée par rapport au centre
d'un des cinq continents. Ainsi les rapports entre la littérature
marocaine et andalouse pourront être détectés.
Il définit ainsi 124 axes de classification et les appliqua
à une dizaine de textes. L'ordinateur crachota une bonne heure
et plaça les dix points sur un graphique. Il avait choisi dix
textes les plus éloigné possibles et le graphe présentait
des zones plus concentrées et de grands vides. S'il répétait
l'expérience, il dessinerait point par point le vrai visage
de la littérature. Il explorerait alors les surfaces vierges
et en déduirait les caractéristiques (style, lieu, personnages,
124 caractères au total) de l'oeuvre novatrice qu'il recherchait
depuis si longtemps.
Il lui faudrait certainement des milliers de points, donc des milliers
de textes pour dessiner suffisament finement le visage textuel. Il
classifia encore une centaine de livres tirés de sa bibliothèque
personnelle. Parfois il devait relire le livre entièrement.
Parfois il devait en outre lire des études de ses confrères
pour l'aider à trancher les dilemmes de la classification.
La tâche était titanesque, mais chaque nouvel essai rendait
un peu plus précises encore les zones blanches de la nouveauté.
Son ordinateur avait tourné plus de deux jours avant de dessiner
les 117 points. Il résolut d'en acheter un plus puissant, mais
seulement lorsqu'il aurait classifié plusieurs milliers de
textes.
Commencèrent alors les années laborieuses mais passionnées
pendant lesquelles son obsession ne lui laissa aucun répit.
Son sommeil fut le premier à pâtir de cette fébrilité
inassouvie. Un bref et bénin accident cardiaque précipita
l'expérience. Après une semaine de repos forcé,
il désobéit à son médecin et retourna
à ses travaux. Terrifié à l'idée de n'avoir
pas le temps de terminer son expérience, il décida que
la catégorisation avait suffisamment duré et que les
calculs pouvaient commencer. L'ordinateur personnel le plus puissant
du marché, comme l'indiquait l'étiquette, fut promptement
acheté et laborieusement installé. Il vérifia
que le programme fonctionnait toujours sur son échantillon
de 117 textes. Cinq ans s'étaient écoulés, il
obtint le résultat en une heure.
Pendant trois jours, il ne sortit que pour s'acheter des provisions
: ses connaissances en informatique ne lui permettaient pas d'estimer
le temps de calcul, plusieurs jours, peut-être un mois.... Il
prépara minutieusement son fichier, vérifia et revérifia
tout, depuis la catégorisation de quelques livres pris au hasard,
jusqu'au bon verrouillage de sa porte d'entrée.
Tout était parfait. Il cliqua une dernière fois. La
machine ne réagit qu'en faisant tourner un petit sablier. Rien
ne laissait supposer qu'elle se doutât de l'importance et des
conséquences artistiques de ses calculs. Il ne quittait pas
l'écran des yeux, s'attendant à chaque seconde à
voir surgir l'image. La nuit tombée, il dut aller uriner. Heureusement,
le sablier tournait toujours à son retour. Il dîna devant
un écran d'une implacable monotonie. A force de caféine,
il réussit à ne pas dormir de la nuit.
Après trois jours, son angoisse permanente avait couvert son
torse de plusieurs couches de sueur froide et séchée.
Il ne s'était évidemment pas lavé, ne s'était
assoupi qu'une fois ou deux, et avait gavé son sang de divers
excitants.
Et si ça ne sortait jamais ? Il se rendait compte qu'il ne
connaissait rien aux questions de mémoire, de processeur, et
terrifé, comprenait que rien ne lui prouvait que ses calculs
étaient faisables. Pendant 24 heures encore, il hésita
à arrêter la machine. Il changeait constamment d'avis
et sa tête surmenée bourdonnait douloureusement.
Soudain, un petit crépitement se fit entendre. Une impression
de froid irradia de son ventre vers son coeur et ses membres. Le sablier
s'arrêta une seconde, puis repartit. Son coeur frôlait
déjà la tachycardie lorsque l'image apparut. Les milliers
de points dessinaient très nettement des zones noires sur un
fond blanc. Deux trous symétriques apparaissaient très
nettement vers le haut du graphique. Il voulut crier mais la terreur
le figeait. Les deux trous formaient les orbites d'un crâne
humain très finement dessiné. Il regardait incrédule
et paniqué le triangle du nez, l'absence des joues et l'horrible
sourire aux dents trop visibles.
Il avait voulu soulever le masque de la littérature, et voir
son visage. Mais il était allé trop loin, il avait trop
creusé, trop gratté. Avec le masque, il avait retiré
la peau et les muscles. Il avait commis le sacrilège des explorateurs
trop ambitieux. Il avait violé le sanctuaire secret de la création.
Et les trous orbitaux, ces yeux blancs qu'il voulait explorer, semblaient
à leur tour le regarder. Ils le punissaient de sa prétention,
de son arrogance. Le regard mort du crâne scrutait son âme,
la torturait, entrait en lui par les yeux, descendait dans sa poitrine.
Comme la main d'un bourreau, il serrait, et serrait encore, douloureusement,
son coeur condamné, il le broyait, l'empêchait de battre.
Il ne sentait déjà plus la douleur, lorsque son dernier
souffle quitta ses lèvres et fut comme aspiré par l'écran. |
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| LN |
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