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Istanbul n'a rien a voir avec la ville que décrivent Nerval ou Loti. Il y a encore cinquante ans, avant la crise chypriote, on pouvait encore peut-être reconnaître la ville dans les textes des voyageurs du XIXème siècle. Aujourd'hui, les beaux quartiers cosmopolites de Pera, de Galata, de Fener, ne sont que des ruines, des fantômes de ce qu'ils ont été. Au pire bétonnés, comme Galata. Au mieux, à l'abandon, insalubres et sales, comme Fener.

Cela laisse rêveur sur les effets du nationalisme et de l'islamisme. Toutes les communautés étrangères ont quitté le pays : les Grecs, les Arméniens, les Juifs… et l'économie turque a périclité. Le grand bazar d'Istanbul, où convergeaient les caravanes des épices et des tissus, les milles merveilles de l'Orient, est devenu ce que nous, en Occident, nous appellons un bazar : un pêle-mêle d'objets de pacotille.

C'est le moment de visiter Istanbul. Même les touristes sont partis. Dans les ruines des anciens quartiers de la mégapole, les dômes des mosquées culminent, comme des diamants sur un tas de fumier.

A Balat, l'ancien quartier juif au bout de la ville, contre les murailles, ils ne reste que quelques israélites, qui se cachent. Ils ont décroché la torah du seuil de leur porte. Les étoiles de David ont disparu. On nous avait dit qu'il restait une synagogue dans le quartier. Elle est tellement discrète que nous ne l'avons jamais trouvée.

Fener. Des enfants sales jouent à la balle dans les anciennes rues pavées. Du linge tendu aux fenêtres. Ce sont des paysans anatoliens qui habitent les anciennes demeures aristocratiques, fuyant la misère des campagnes pour la misère des villes. Quelque part derrière des murs noirs de crasse, des herbes folles entourent les restes d'une église chrétienne délabrée. Une simple bâtisse rectangulaire, surmontée d'une croix en fer forgé. Le patriarche de Constantinople a toujours son palais dans le quartier, un petit Vatican avec vue sur la Corne d'Or, d'où il a pu voir s'effondrer peu à peu son empire spirituel, qui se réduit aujourd'hui à moins de mille âmes et les souvenirs d'une splendeur passée.

Soliman Camii. Carole rentre voilée dans la grande mosquée. Il est midi. Nous sommes seuls. La lumière s'étale sur les tapis. Sur les murs, les céramiques racontent les mystères divins en arabe. Je ressens sous les coupoles de la mosquée de Soliman la beauté de l'éternel.

Sur le Bosphore les cargos passent en file indienne, comme des énormes insectes de métal ventrus.

Impression de vide dans la vielle ville. La foule dans certaines rues s'écoule sans heurts, sans cris. Quelques grands axes avec beaucoup de voitures. L'après-midi, dans les quartiers populaires, les enfants jouent dans la rue. Quelques femmes voilées les surveillent, assises sur le pas des portes. Les hommes sont dans les bars. Ils boivent du thé et jouent au tric-trac.

Des chats partout, dès la tombée du jour. Pas de chiens. Quelques mouettes. Un moineau. Un pigeon. Des chats. Petits, au poil blanc et roux surtout. Souvent par deux ou trois.

Un jour nous nous sommes promenés le long des remparts. Il faisait très beau. Il n'y avait personne. Les remparts sont conservés pratiquement sur toute leur longueur. On profitait de leur ombre. De l'autre côté de la rue, des maisons modestes se succédaient avec parfois des ruelles perpendiculaires qui descendaient vers la ville. Au détour d'une de ces ruelles, donnant sur une petite place se dresse une petite église byzantine du XIIème siècle, nommée par les turcs Karilie Camii. Elle a survécu aux iconoclastes, aux Barbares, aux Croisées, aux imams, parce que ses décorations murales avaient été entièrement recouvertes de plâtre blanc. Aujourd'hui, elles étincellent à nouveau, conservées dans la plupart des petites pièces qui composent ce petit écrin d'or. Au plafond, le Christ, la Vierge et tous les Saints nous regardent de leur yeux de céramique et nous racontent cent paraboles naïves. Une bible dorée sur tranches est ouverte sur les plafonds. Le cou rejeté en arrière, nous restons fascinés et étourdis par les rondes de la légende.

En sortant, nous clignions des yeux. Retour à la solitude des faubourgs nichés contre la muraille. Arrivés à la Corne d'Or, nous avons pris un taxi jusqu'à Eyup. Après la nuit byzantine, le faste exubérant de l'exigeante religion des pauvres de notre siècle.

Curieusement, à Istanbul, le sentiment du dérisoire est lié à la splendeur. Le faste dénonce brillamment sa propre vanité. Dans la pauvreté, la récession, une civilisation montre sa fragilité, ce qui est émouvant et emporte la sympathie, et se voit forcée au courage et à une forme d'humilité.

Dans le quartier de Sultanhammet se dissimule une petite mosquée, entre des maisons de bois peintes de couleurs criardes et des ruelles tortueuses. Dans la cour de la mosquée des adolescents psalmodient des versets, accroupis par deux ou trois, face au mur. L'un d'eux en nous voyant rentrer s'est approché de nous. Il était grassouillet, l'air placide, comme ensommeillé. Il avait la clé de la salle de prière et il nous a ouvert. A l'intérieur nous avons découverts éblouis une petite merveille du grand architecte Sinan. La salle était recouverte de céramiques bleues et les galeries étaient toutes sculptées et peintes de motifs verts et rouges.

Nous sommes restés quelques minutes en silence au centre de la salle, puis nous sommes sortis. Dehors, les enfants récitaient toujours. De temps en temps une tête se tournait vers nous pour un furtif coup d'œil. Dans la rue, Carole m'a dit que pendant notre visite, notre jeune guide n'avait pas quitté ses pieds du regard. Ses pieds nus, car on se déchausse et les femmes se voilent avant d'entrer dans la salle de prière. Quand elle est sortie de la salle, elle a senti dans son dos qu'il s'était rapproché et qu'il étirait le cou, comme pour la respirer. J'ai repensé au regards furtifs dans la cour. La frustration sexuelle de tous ces adolescents, entretenue par leurs maîtres barbus, s'est mêlée étrangement dans notre souvenir à la beauté magique de la petite mosquée de Sinan.

Nous avons sympathisé avec un restaurateur. La grande salle était vide, hormis deux couples et nous. Avant, il vivait au Kurdistan, il était instituteur. Puis il a fait trois mois de prison pour dissidence politique (PKK) et il a été exclu de la fonction publique. Alors il a ouvert ce restaurant à Istanbul. Il apprend l'espagnol. Il a une amie qui est professeur dans un collège. Peut-être partiront-ils un jour là-bas, en Espagne. Au dessert, il m'apporte une feuille et un papier pour que je lui écrive la conjugaison du prétérit. Nous communiquions avec quelques mots d'anglais.

Un autre jour, dans ce même restaurant, notre voisin de table nous a adressé la parole. Nous étions encore une fois seuls dans la grande salle. C'était un homme d'une cinquantaine d'année, américain, qui voyageait seul. Il nous a expliqué qu'il est venu à Istanbul pour comprendre l'islamisation. Il était procureur en Californie et avait déjà participé à des missions de l'ONU en Bulgarie et en Bosnie. Il savait qu'après l'invasion américaine en Irak, il n'y aurait pas un seul car de touristes à Istanbul. C'est pour cela qu'il était venu.

 
DH
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