Un grand insecte blême, sur mon visage Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
Les arbres, ce sont les grands arbres d'Ellorée qui m'ont fait revenir, dès que j'ai pu quitter l'hôpital. Ellorée, le seul endroit où j'aie jamais connu la paix.
De là où je me tiens les cimes des arbres bougent sans cesse. Au gré du vent, des teintes de vert tour à tour claires et profondes apparaissent puis s'éloignent. Ces géants, ancrés au sol par des racines titanesques, sont à cette hauteur comme des jouets pour la moindre brise.
A part cela, il fait beau, à la façon particulière de cet endroit excessif : cinq minutes passées en plein soleil suffisent à couvrir votre peau de cloques, une demi-heure sans protection est une sentence de mort. Seuls les arbres survivent au soleil d'Ellorée, les arbres et ceux qui s'abritent à leur ombre.
 

 
Lentement je m'en retourne vers mon logement, dans le tronc même de l'arbre géant. Il y a longtemps que le feu m'a privé de tout ce dont j'étais fier, ma beauté et ma force, et je n'ai aucune confiance dans les substituts que m'a donnés la pierre. Ma progression est lente, nécessairement douloureuse. Les escaliers sont particulièrement difficiles à négocier. Mais, alors que je m'enfonce au milieu des frondaisons, la température peu à peu s'abaisse et je retrouve un peu de la vigueur qu'elle sapait. Ceux que je croise me regardent mais n'osent m'adresser la parole : ma détresse est facile à lire, c'est là le cadeau de la pierre.
(Je me concentre sur la douleur, la faiblesse, non pour les réprimer mais pour dissimuler la haine et la colère.)
Me voici enfin arrivé ; au cœur de l'arbre, l'asile que m'offre la forêt est total. Je peux me laisser aller. Je sens mon visage bouger contre mes os dénudés : les yeux se plissent et les lèvres s'entrouvrent, découvrant les dents. La mâchoire inférieure s'abaisse même un peu, comme pour mordre. Il me faudra du temps pour retrouver mon calme.
Au prix d'un effort gigantesque, même dans cette atmosphère climatisée, j'ai deux jours plus tôt traîné mon fauteuil favori (marron et informe, il me suit partout, rescapé d'une autre mythologie) jusqu'à la fenêtre. Là je passerai le reste de la journée à regarder osciller les branches et le feuillage.
J'aime ces arbres géants.
 

 
Et voici que le soir tombe. Branches et feuilles changent de ton, puis de couleur, pour peu à peu devenir noires contre l'horizon encore clair. En bas elles s'assombrissent plus rapidement encore pour ne former qu'une masse indistincte avec les troncs et le sol si lointain. Seules les plus hautes gardent un peu de la clarté orange du soleil.
 

 
Les lumières de l'appartement se sont allumées automatiquement et grandissent en intensité alors que le soir tombe. Ainsi, pendant que la lumière du jour baisse, un visage apparaît peu à peu à ma fenêtre. Mon visage, je suppose.
Sauf que ce n'est pas là mon visage mais un masque de plastique et de métal. Loké, vieux farceur, ce n'est pas moi que voici, ma gueule ainsi améliorée ! Le nez plus droit, la bouche plus pleine. Ces pommettes si bien dessinées. C'est moi et ce n'est pas moi. C'est juste assez moi pour me faire peur. Contemplant ainsi la forêt à qui j'ai donné mon âme, j'avais presque pu t'oublier, présent de mon ennemi ! Mais te voici de nouveau, imposant ta présence, ton poids qui repose sur ce qui reste de ma face, tes ancrages sur mes os se réajustant sans cesse sous la pression de tes micromoteurs. Je puis même, à ce moment, sentir ce filet métallique tressé dans mes cheveux, décryptant mon cerveau comme un livre.
Car ta vraie horreur est là, quand je te sens bouger, lisant mes émotions pour les retransmettre au monde extérieur. Comme un insecte gigantesque, blême et plat, qui se serait posé sur mon crane, se nourrissant de ce qui suinte entre mes lobes cérébraux. Je ne voulais pas qu'on replace ainsi mon visage en-allé ! Je ne voulais un masque que pour cacher ma difformité !
Je m'endors ainsi, en pleurant, veillé par un autre qui est peut-être moi.
 

 
Lorsqu'il se réveille, il fait nuit et il est allongé sur le sol de la forêt. De grosses gouttes d'une eau un peu fétide tombent ça et là sur le sol : des heures, des jours peut-être auparavant, il a plu et cette eau a trouvé lentement un chemin jusqu'à la terre.
C'est un endroit dangereux, il le sait ; il ne devrait pas être là. Les humains sont à l'aise au milieu des branches gigantesques mais le sol appartient à des créatures étranges et toujours affamées ; l'homme n'y a pas sa place. Même au meilleur de sa forme jamais il ne se serait aventuré ici. " Et là je suis faible, pense-t-il, à peine capable de me mouvoir. "
Mais cela au moins n'est plus vrai : il se lève et s'avance au milieu des arbres avec une aisance au moins égale à sa vigueur passée. Une force étrange rôde en ses veines. Il porte les mains à son visage et, lorsqu'il sent la chair tiède au lieu du plastique froid, un chagrin bref et poignant s'empare de lui : il sait alors qu'il ne fait que rêver.
Comme ce rêve, il l'a déjà fait, des dizaines de fois depuis l'incendie, il sait dans quelle direction il lui faut marcher. Et malgré la peur qui commence à cogner aux portes de son esprit, il hésite à peine et s'avance vers la caverne de Loké. Peu à peu la peur s'estompe et il marche, beau et lumineux dans l'obscurité ambiante. Le sol est égal et sa progression facile. Il a laissé loin derrière lui le cauchemar qu'était sa promenade de ce matin. S'il baissait les yeux, il le sait, il verrait des épines de pin. Stupide : il n'y a pas de pin en Ellorée. Qu'importe, il avance.
Les animaux. Ils forment un mur et barrent son chemin. Et voilà que la peur le reprend. Les plus imposants restent pourtant bien à l'écart, à l'avant se tiennent les petits, les nounours et autres peluches d'Ellorée, lapins-sabres et mutants nains, les rats arboricoles à queue courte et ces multitudes d'oiseaux qui peuplent les branches à toute heure du jour. Ils sont si mignons, on aurait envie de les prendre tous sur ses genoux pour les cajoler ; mais on discerne aussi dans la pénombre de leurs gueules la lueur blanche d'une incisive trop longue. Derrière eux se tiennent les biches délicates au long cou, une espèce de cochon maigre au poil long d'un roux vif et ces lévriers sauvages qui sont les loups d'Ellorée. Ils semblent nerveux et apeurés mais il sait qu'ils ne sont là que pour présenter leurs respects : n'est-il pas le rédempteur qui va offrir sa vie entière en sacrifice pour la forêt ? Les prédateurs, qui sont plus loin encore derrière et qu'il entrevoit à peine dans la pénombre, ne s'approcheront pas. Eux aussi l'aiment, bien sur, mais ils vivaient dans ces bois bien avant la venue de l'homme et savent la terreur que leur aspect engendre. Ils restent donc à l'écart et dépêchent l'un des leurs parmi les moins effrayants : une espèce d'ours gigantesque et brun qui le regarde longuement et s'incline un peu.
Puis tous se rapprochent d'un même mouvement qui fait frissonner leur multitude comme une mer ; ils l 'entourent de leurs attentions, se pressent contre lui et le lèchent. Les reptiles s'enroulent autour de ses jambes, les biches lui nettoient le visage de leurs langues. Il est couvert de lapins de la tête aux pieds.
L'ours le regarde avec un peu de pitié.
Alors la panique se ressaisit de lui. Oui, ils l'aiment, ils ne veulent pas qu'il les quitte, évidemment. Mais ils doivent le laisser bouger, le laisser libre de s'enfuir quand le feu va venir…
A peine cette pensée l'a-t-elle traversé qu'il sent déjà l'odeur de la fumée, entend déjà le crépitement des flammes.
 

 
Je me réveille en sursaut, un goût de cendres dans la bouche. Une mince couche de sueur recouvre ces parties de mon corps toujours pourvues d'épiderme. Pendant quelques secondes peut-être, je crois sentir encore l'odeur de la chair brûlée, crois encore entendre les hurlements des animaux au milieu des flammes.
Il me faut me lever maintenant. Parmi toutes ces choses perdues à jamais, je regrette parfois celle-ci amèrement : les matins. La salle de bains est une chambre pressurisée à l'atmosphère protectrice. C'est là que je peux retirer le cadeau de Loké. Un an et demi déjà et je ne me suis toujours pas habitué à la vue de ma propre face dans le miroir. Vision cauchemardesque d'un crâne à moitié apparent, recouvert de lambeaux de chairs. Des morceaux de muscles, tronqués, bougent encore ça et là au gré de mes émotions trahies. C'est que cette chose aussi essaie de communiquer ! Cette bouche sans lèvres veut parler et rire et ces yeux sans paupières pleurer ! En dessous de cette artificialité qui ne veut que révéler mes émotions les plus intimes, il y a ce qui reste de mon visage réel, blessé et marmonnant dans le noir comme un de ces enfants martyrisés, rendus idiots à force de mauvais traitements.
C'est sur cette chose que j'applique les crèmes et onguents divers qui sont censé réduire les risques d'infection et empêcher ce qui me reste de chair de pourrir à son tour avant que de disparaître.
Je ne sens pas de douleur au moment de remettre le masque en place : les terminaisons nerveuses impliquées dans ce processus ont disparu depuis longtemps. Mais chaque matin le grattement des attaches contre mes os nus me donne un peu plus envie de me trancher les veines.
 

 
Je l'appelle Loké car il ressemble au vieillard de mes rêves mais son nom véritable était David Hanson et il voulait me faire un présent. David Hanson, le fameux reclus et inventeur, le président de la Hanson Corp, avait entendu mon histoire et voulait m'aider, dit-il. Vieux tricheur ! Comment ne t'ai-je pas reconnu ? Vieux et échevelé, du sommet de ta tour de verre et d'acier tu régnais sur ton empire, tes créations partout visibles : robots parlants et souriants, qui nous accueillent partout avec ces grands gestes un rien moqueurs que tu affectionnes. Le sourcil légèrement levé pour s'enquérir de nos désirs, les incarnations multiples et omniprésentes de la modernité.
" Je reconstruirai le visage perdu du héros d'Ellorée, me dit-il, un dernier acte de création avant de mourir. " Là encore, j'aurais dû reconnaître ta manière, ta langue dorée, ton amour des manipulations, ton souci des histoires. Mais j'étais trop perdu en moi-même, trop obsédé par ma perte et ma douleur pour protester quand tu mis ta marque sur mon visage, quand tu fis de ta marque mon visage tout entier.
 

 
Les milliers d'animaux qui l'entourent maintenant ne bougent toujours pas, alors même qu'une aube rouge se lève à l'ouest. De grands lambeaux de fumée se traînent parmi les troncs énormes. Les premières flammes apparaissent bientôt et découpent les silhouettes difformes des prédateurs géants et toujours ils ne s'inquiètent pas et continuent à se presser autour de lui, l'empêchant de faire un pas. Cette force qu'il a retrouvée tout entière ne peut rien contre un tel amour, un tel besoin.
Mais la tragédie tant de fois vécue se doit de suivre son cours et la prochaine étape inéluctable du rêve est bientôt franchie : les animaux commencent à prendre feu. Ceux qui se trouvaient au plus près des flammes sont les premiers touchés : ils s'embrasent d'un coup, les uns après les autres comme autant de bottes de paille sèche. La plupart brûlent sur place en hurlant, sans même chercher à se sauver, mais certains parmi les plus petits sautent ça et là en leur panique et allument de nouveaux foyers. La foule elle-même commence enfin à s'effrayer : criant et gémissant de peur, les animaux se retournent bientôt les uns contre les autres dans leur hâte de s'enfuir. Tous, jusqu'au plus petit, sont pourvu de dents et de griffes acérées. Ils se déchirent et se mutilent sans penser à se dévorer. Lui-même n'est pas épargné alors qu'ils se bousculent et se tuent, tout amour oublié.
Puis le feu est sur lui en un instant, non plus celui des animaux mais de la forêt tout entière. Des flammes rapides courent le long des troncs, les branches les plus minces sont réduites en cendres, tous les animaux désormais sont en feu et l'air est irrespirable. Les créatures de la forêt l'ont mordu et déchiré sur tout le corps mais il tient encore debout ; il ne tente pourtant plus de s'enfuir : il sait la futilité de lutter contre un rêve.
Une grande créature de flammes se dresse d'un coup près de lui. A ses yeux emprunts de pitié et bizarrement humides au milieu de la fournaise, il reconnaît l'ours émissaire alors même que celui-ci, d'un seul coup de sa patte armée de griffes gigantesques, lui arrache le visage.
 

 

Evidemment je ne me souviens de rien. Pas des flammes, ni du métal rendu bleu par la chaleur, pas du navire ni de la chute vers le sol si bas. Les radiations responsables de mon état présent ont détruit beaucoup de ma mémoire. L'histoire bien connue de tous n'est pas mieux connue de moi. Je n'en sais que ce qu'on m'en a raconté. L'héroïsme qu'on m'attribue, je ne l'ai pas vécu et même ses bénéfices me sont déniés : pas pour moi la chaleur au cœur, le renouveau de la confiance en la nature humaine qu'une telle histoire inspire. La douleur emporte tout.
Tout mais pas la forêt. Ellorée demeure et quand la peine et la perte deviennent trop forte, je regarde la forêt éternelle que j'ai sauvée.

 

 
Il y a de ces actions, de ces paroles qui, longtemps après que vous les avez accomplies ou dites, vous font encore rougir. Vous les regrettez aussitôt qu'échappées car elles révèlent la nature profonde, profondément bestiale, de notre humanité. Vous parlez et vous maudissez immédiatement après. Et il vous semble incompréhensible que les personnes présentes ne se retournent pas contre vous pour vous déchirer de leurs mains nues. Imaginez alors ce que je ressens en permanence : le masque de Hanson lit mes émotions et mes désirs, seconde après seconde, et les retranscrit en expressions sur mon " visage ". Mon cerveau tout entier, mes désirs et mes peurs, sont là pour que tous les lisent sans que j'y puisse rien faire. Cette figure parfaite se tord et se déforme en permanence pour livrer au chaland mon intimité la plus secrète.
Je ne suis pas toujours ainsi, absorbé par mon chagrin et oublieux du reste mais ces rêves, récemment, sont devenus trop fréquents. Entre eux et cette chose sur mon visage, je ne parviens plus à m'oublier. Que signifient-ils ? Ils jouent de notions dont je me suis souvent amusé, les avatars et archétypes de ce que je considérais ma nature divine, les jeux qui étaient miens, cette schizophrénie lucide qui me prenait souvent quand j'étais en forêt et dont je ne parviens plus vraiment à me débarrasser jamais. Loké et Tonnerre, vraiment ! Mais l'aventure est devenue tragédie, les paysages nordiques ceux de la Grèce antique jusqu'au Khoros des animaux en flammes chantant la destruction ultime du Ragnarok.
Une seule certitude demeure : je n'aime pas ce que je suis devenu. Cette épave radotante et pleurnicharde, repliée sur elle-même n'a rien à voir avec l'homme qui aimait la forêt et qui de temps à autre en son sein pouvait jouer à être un dieu. La mémoire que j'ai de lui est brouillée, incomplète mais s'il a jamais été un héros comme on le prétend ce n'est pas ainsi qu'il agissait. Les héros nordiques acceptent leur dû et meurent en riant, les victimes grecques se rebellent et meurent aussi, se battant contre les destins.
Cette nuit, je descendrai au pied des arbres.
 

 

Il se réveille une fois de plus allongé sur le sol de la forêt. Tout est mort. Seul les troncs noircis des arbres gigantesques émergent du manteau de cendres grises qui recouvre tout. Seules les plus grosses branches ont résisté à la fournaise et se détachent encore, loin au-dessus de lui, sur le couvercle de fumée qui constitue le ciel. Aussi loin qu'il puisse voir, le monde présente les teintes du deuil ; la seule note de couleur provient du sang qui tâche ses vêtements. Lentement, avec infiniment de précaution, il touche son visage. Il sent les os brisés de son nez bouger sous ses doigts. Sa joue droite, ses lèvres, une bonne partie de la joue gauche ont été arrachées par les griffes de la chose-ours en flammes. Ou, peut-être, par la brûlure terrible des radiations car il ne sait plus désormais s'il rêve toujours.
Il trace lentement le contour de ce sourire hideux puis regarde le reste de son corps : cela aussi est en lambeaux, les animaux, dans leur fuite éperdue et futile, l'ayant déchiré et mordu. Il connaît déjà la réponse mais vérifie néanmoins : oui, il a été castré de nouveau.
Curieusement pas de douleur, juste une immense fatigue qui lui fait baisser la tête.
Alors il marche. Il doit faire de nombreux détours pour éviter les monticules de cette même cendre sous lesquels se cachent les carcasses rôties des bêtes de la forêt. Des gouttes d'un sang sombre tombent sur le sol à chacun de ses pas. Elles n'éclaboussent pas : la cendre les absorbe comme le ferait une éponge.
Il lui est difficile de garder la bonne direction. Loké, qui a refait le monde à son image, reste toujours évasif et reclus.
Il avance lentement et trébuche souvent. Parfois, malgré le soin qu'il met à les éviter, il donne du pied dans les tombeaux de cendres. Un épais nuage s'envole alors et l'odeur acre des chairs brûlées le prend à la gorge quand il entrevoit l'horreur noire et rouge des corps carbonisés. Les heures passent et il marche encore.
Comme il a perdu celle de l'espace et de l'orientation, il perd peu à peu toute notion du temps. Les heures peut-être ont cédé la place aux jours mais il ne saurait le dire. Seul lui importe la marche. Il ne s'étonne pourtant pas de voir la forêt lentement guérir. De jeunes pousses apparaissent entre les racines noircies. Des embryons de feuilles émergent de la suie qui recouvrent les branches entre lesquelles on entrevoit maintenant de grands pans de ciel bleu. Il voit tout cela mais ne fait pas la corrélation. Il ne voit pas que la repousse est plus drue, la renaissance plus fébrile encore là où son sang qui coule encore s'est déposé en grandes taches sombres. Il continue et dans sa quête sans espoir refertilise la forêt.
Lorsqu'il tombe enfin, épuisé, sur le sol, celle-ci ressemble presque en tout point à ce qu'elle a toujours été et le premier oiseau s'est déjà mis à chanter.
 

 
Ellorée me redonne la paix comme elle l'a toujours fait. J'ai retiré le masque haïssable. Je l'aurais bien laissé derrière moi dans l'appartement que je croyais mon refuge et qui n'était que ma prison : une relique que tous pourront venir admirer. Mais j'ai encore besoin de la création de Hanson.
Je marche au milieu des arbres et pourrais continuer longtemps ainsi : Ellorée ne se prête pas à la rédaction de cartes précise, comme si cette étendue gigantesque n'avait jamais vraiment accepté ses colons humains.
Car moi, le défenseur de ce lieu, celui à qui la forêt parle en ses rêves, je fais cette nuit ce qu'aucun être de ma race n'a voulu faire en cet endroit. Je cherche un arbre, une hache à la main.
 

 
Ce que je crée cette nuit au cœur de la forêt n'a pas la beauté clinique des androïdes hansoniens. Par trois fois j'ai dû mutiler les arbres d'Ellorée pour trouver ce qu'il me faut. Je passerai le reste de la longue nuit à tailler le bois vert ainsi obtenu : un masque nouveau et vivant, un visage qui ne doit rien à la pierre. Les copeaux s'accumulent à mes pieds, mes mains mutilées travaillent avec une force et une précision que je ne leur ai pas connue depuis bien avant l'accident. Un écho du dieu de mes rêves guide mes gestes, chacun d'eux précis et sûr. Une face allongée et sérieuse, austère, le visage plat et le nez à peine suggéré, totalement différente de mes traits disparus. Sur un feu de ces même copeaux, non loin de là, la création de Hanson finit de se consumer : je pensais en conserver le mecanisme de préservation des tissus mais, faute de connaissances techniques, j'ai dû renoncer à cette idée. Qu'importe ! Que ce qui doive pourrir pourrisse si c'est là le décret des destins !
Je travaille des morceaux de bois d'essences diverses, chêne et saule et surtout hêtre, encore verts et pleins de sève. Ils sécheront sur mon visage, bougeront en s'appuyant les uns sur les autres au fil du temps. Aussi ce masque-là non plus ne restera pas immobile. Qui sait même, peut-être sourirai-je dans dix ans ?
 
 
AS
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