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Les arbres, ce
sont les grands arbres d'Ellorée qui m'ont fait revenir, dès
que j'ai pu quitter l'hôpital. Ellorée, le seul endroit
où j'aie jamais connu la paix.
De là où je me tiens les cimes des arbres bougent sans
cesse. Au gré du vent, des teintes de vert tour à tour
claires et profondes apparaissent puis s'éloignent. Ces géants,
ancrés au sol par des racines titanesques, sont à cette
hauteur comme des jouets pour la moindre brise.
A part cela, il fait beau, à la façon particulière
de cet endroit excessif : cinq minutes passées en plein soleil
suffisent à couvrir votre peau de cloques, une demi-heure sans
protection est une sentence de mort. Seuls les arbres survivent au
soleil d'Ellorée, les arbres et ceux qui s'abritent à
leur ombre. |
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Lentement je
m'en retourne vers mon logement, dans le tronc même de l'arbre
géant. Il y a longtemps que le feu m'a privé de tout
ce dont j'étais fier, ma beauté et ma force, et je n'ai
aucune confiance dans les substituts que m'a donnés la pierre.
Ma progression est lente, nécessairement douloureuse. Les escaliers
sont particulièrement difficiles à négocier.
Mais, alors que je m'enfonce au milieu des frondaisons, la température
peu à peu s'abaisse et je retrouve un peu de la vigueur qu'elle
sapait. Ceux que je croise me regardent mais n'osent m'adresser la
parole : ma détresse est facile à lire, c'est là
le cadeau de la pierre.
(Je me concentre sur la douleur, la faiblesse, non pour les réprimer
mais pour dissimuler la haine et la colère.)
Me voici enfin arrivé ; au cur de l'arbre, l'asile que
m'offre la forêt est total. Je peux me laisser aller. Je sens
mon visage bouger contre mes os dénudés : les yeux se
plissent et les lèvres s'entrouvrent, découvrant les
dents. La mâchoire inférieure s'abaisse même un
peu, comme pour mordre. Il me faudra du temps pour retrouver mon calme.
Au prix d'un effort gigantesque, même dans cette atmosphère
climatisée, j'ai deux jours plus tôt traîné
mon fauteuil favori (marron et informe, il me suit partout, rescapé
d'une autre mythologie) jusqu'à la fenêtre. Là
je passerai le reste de la journée à regarder osciller
les branches et le feuillage.
J'aime ces arbres géants. |
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| Et voici que
le soir tombe. Branches et feuilles changent de ton, puis de couleur,
pour peu à peu devenir noires contre l'horizon encore clair.
En bas elles s'assombrissent plus rapidement encore pour ne former
qu'une masse indistincte avec les troncs et le sol si lointain. Seules
les plus hautes gardent un peu de la clarté orange du soleil. |
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Les lumières
de l'appartement se sont allumées automatiquement et grandissent
en intensité alors que le soir tombe. Ainsi, pendant que la
lumière du jour baisse, un visage apparaît peu à
peu à ma fenêtre. Mon visage, je suppose.
Sauf que ce n'est pas là mon visage mais un masque de plastique
et de métal. Loké, vieux farceur, ce n'est pas moi que
voici, ma gueule ainsi améliorée ! Le nez plus droit,
la bouche plus pleine. Ces pommettes si bien dessinées. C'est
moi et ce n'est pas moi. C'est juste assez moi pour me faire peur.
Contemplant ainsi la forêt à qui j'ai donné mon
âme, j'avais presque pu t'oublier, présent de mon ennemi
! Mais te voici de nouveau, imposant ta présence, ton poids
qui repose sur ce qui reste de ma face, tes ancrages sur mes os se
réajustant sans cesse sous la pression de tes micromoteurs.
Je puis même, à ce moment, sentir ce filet métallique
tressé dans mes cheveux, décryptant mon cerveau comme
un livre.
Car ta vraie horreur est là, quand je te sens bouger, lisant
mes émotions pour les retransmettre au monde extérieur.
Comme un insecte gigantesque, blême et plat, qui se serait posé
sur mon crane, se nourrissant de ce qui suinte entre mes lobes cérébraux.
Je ne voulais pas qu'on replace ainsi mon visage en-allé !
Je ne voulais un masque que pour cacher ma difformité !
Je m'endors ainsi, en pleurant, veillé par un autre qui est
peut-être moi. |
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Lorsqu'il
se réveille, il fait nuit et il est allongé sur le sol
de la forêt. De grosses gouttes d'une eau un peu fétide
tombent ça et là sur le sol : des heures, des jours
peut-être auparavant, il a plu et cette eau a trouvé
lentement un chemin jusqu'à la terre.
C'est un endroit dangereux, il le sait ; il ne devrait pas être
là. Les humains sont à l'aise au milieu des branches
gigantesques mais le sol appartient à des créatures
étranges et toujours affamées ; l'homme n'y a pas sa
place. Même au meilleur de sa forme jamais il ne se serait aventuré
ici. " Et là je suis faible, pense-t-il, à peine
capable de me mouvoir. "
Mais cela au moins n'est plus vrai : il se lève et s'avance
au milieu des arbres avec une aisance au moins égale à
sa vigueur passée. Une force étrange rôde en ses
veines. Il porte les mains à son visage et, lorsqu'il sent
la chair tiède au lieu du plastique froid, un chagrin bref
et poignant s'empare de lui : il sait alors qu'il ne fait que rêver.
Comme ce rêve, il l'a déjà fait, des dizaines
de fois depuis l'incendie, il sait dans quelle direction il lui faut
marcher. Et malgré la peur qui commence à cogner aux
portes de son esprit, il hésite à peine et s'avance
vers la caverne de Loké. Peu à peu la peur s'estompe
et il marche, beau et lumineux dans l'obscurité ambiante. Le
sol est égal et sa progression facile. Il a laissé loin
derrière lui le cauchemar qu'était sa promenade de ce
matin. S'il baissait les yeux, il le sait, il verrait des épines
de pin. Stupide : il n'y a pas de pin en Ellorée. Qu'importe,
il avance.
Les animaux. Ils forment un mur et barrent son chemin. Et voilà
que la peur le reprend. Les plus imposants restent pourtant bien à
l'écart, à l'avant se tiennent les petits, les nounours
et autres peluches d'Ellorée, lapins-sabres et mutants nains,
les rats arboricoles à queue courte et ces multitudes d'oiseaux
qui peuplent les branches à toute heure du jour. Ils sont si
mignons, on aurait envie de les prendre tous sur ses genoux pour les
cajoler ; mais on discerne aussi dans la pénombre de leurs
gueules la lueur blanche d'une incisive trop longue. Derrière
eux se tiennent les biches délicates au long cou, une espèce
de cochon maigre au poil long d'un roux vif et ces lévriers
sauvages qui sont les loups d'Ellorée. Ils semblent nerveux
et apeurés mais il sait qu'ils ne sont là que pour présenter
leurs respects : n'est-il pas le rédempteur qui va offrir sa
vie entière en sacrifice pour la forêt ? Les prédateurs,
qui sont plus loin encore derrière et qu'il entrevoit à
peine dans la pénombre, ne s'approcheront pas. Eux aussi l'aiment,
bien sur, mais ils vivaient dans ces bois bien avant la venue de l'homme
et savent la terreur que leur aspect engendre. Ils restent donc à
l'écart et dépêchent l'un des leurs parmi les
moins effrayants : une espèce d'ours gigantesque et brun qui
le regarde longuement et s'incline un peu.
Puis tous se rapprochent d'un même mouvement qui fait frissonner
leur multitude comme une mer ; ils l 'entourent de leurs attentions,
se pressent contre lui et le lèchent. Les reptiles s'enroulent
autour de ses jambes, les biches lui nettoient le visage de leurs
langues. Il est couvert de lapins de la tête aux pieds.
L'ours le regarde avec un peu de pitié.
Alors la panique se ressaisit de lui. Oui, ils l'aiment, ils ne veulent
pas qu'il les quitte, évidemment. Mais ils doivent le laisser
bouger, le laisser libre de s'enfuir quand le feu va venir
A peine cette pensée l'a-t-elle traversé qu'il sent
déjà l'odeur de la fumée, entend déjà
le crépitement des flammes. |
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Je me réveille
en sursaut, un goût de cendres dans la bouche. Une mince couche
de sueur recouvre ces parties de mon corps toujours pourvues d'épiderme.
Pendant quelques secondes peut-être, je crois sentir encore
l'odeur de la chair brûlée, crois encore entendre les
hurlements des animaux au milieu des flammes.
Il me faut me lever maintenant. Parmi toutes ces choses perdues à
jamais, je regrette parfois celle-ci amèrement : les matins.
La salle de bains est une chambre pressurisée à l'atmosphère
protectrice. C'est là que je peux retirer le cadeau de Loké.
Un an et demi déjà et je ne me suis toujours pas habitué
à la vue de ma propre face dans le miroir. Vision cauchemardesque
d'un crâne à moitié apparent, recouvert de lambeaux
de chairs. Des morceaux de muscles, tronqués, bougent encore
ça et là au gré de mes émotions trahies.
C'est que cette chose aussi essaie de communiquer ! Cette bouche sans
lèvres veut parler et rire et ces yeux sans paupières
pleurer ! En dessous de cette artificialité qui ne veut que
révéler mes émotions les plus intimes, il y a
ce qui reste de mon visage réel, blessé et marmonnant
dans le noir comme un de ces enfants martyrisés, rendus idiots
à force de mauvais traitements.
C'est sur cette chose que j'applique les crèmes et onguents
divers qui sont censé réduire les risques d'infection
et empêcher ce qui me reste de chair de pourrir à son
tour avant que de disparaître.
Je ne sens pas de douleur au moment de remettre le masque en place
: les terminaisons nerveuses impliquées dans ce processus ont
disparu depuis longtemps. Mais chaque matin le grattement des attaches
contre mes os nus me donne un peu plus envie de me trancher les veines. |
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Je l'appelle
Loké car il ressemble au vieillard de mes rêves mais
son nom véritable était David
Hanson et il voulait me faire un présent. David Hanson,
le fameux reclus et inventeur, le président de la Hanson Corp,
avait entendu mon histoire et voulait m'aider, dit-il. Vieux tricheur
! Comment ne t'ai-je pas reconnu ? Vieux et échevelé,
du sommet de ta tour de verre et d'acier tu régnais sur ton
empire, tes créations partout visibles : robots parlants et
souriants, qui nous accueillent partout avec ces grands gestes un
rien moqueurs que tu affectionnes. Le sourcil légèrement
levé pour s'enquérir de nos désirs, les incarnations
multiples et omniprésentes de la modernité.
" Je reconstruirai le visage perdu du héros d'Ellorée,
me dit-il, un dernier acte de création avant de mourir. "
Là encore, j'aurais dû reconnaître ta manière,
ta langue dorée, ton amour des manipulations, ton souci des
histoires. Mais j'étais trop perdu en moi-même, trop
obsédé par ma perte et ma douleur pour protester quand
tu mis ta marque sur mon visage, quand tu fis de ta marque mon visage
tout entier. |
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Les milliers
d'animaux qui l'entourent maintenant ne bougent toujours pas, alors
même qu'une aube rouge se lève à l'ouest. De grands
lambeaux de fumée se traînent parmi les troncs énormes.
Les premières flammes apparaissent bientôt et découpent
les silhouettes difformes des prédateurs géants et toujours
ils ne s'inquiètent pas et continuent à se presser autour
de lui, l'empêchant de faire un pas. Cette force qu'il a retrouvée
tout entière ne peut rien contre un tel amour, un tel besoin.
Mais la tragédie tant de fois vécue se doit de suivre
son cours et la prochaine étape inéluctable du rêve
est bientôt franchie : les animaux commencent à prendre
feu. Ceux qui se trouvaient au plus près des flammes sont les
premiers touchés : ils s'embrasent d'un coup, les uns après
les autres comme autant de bottes de paille sèche. La plupart
brûlent sur place en hurlant, sans même chercher à
se sauver, mais certains parmi les plus petits sautent ça et
là en leur panique et allument de nouveaux foyers. La foule
elle-même commence enfin à s'effrayer : criant et gémissant
de peur, les animaux se retournent bientôt les uns contre les
autres dans leur hâte de s'enfuir. Tous, jusqu'au plus petit,
sont pourvu de dents et de griffes acérées. Ils se déchirent
et se mutilent sans penser à se dévorer. Lui-même
n'est pas épargné alors qu'ils se bousculent et se tuent,
tout amour oublié.
Puis le feu est sur lui en un instant, non plus celui des animaux
mais de la forêt tout entière. Des flammes rapides courent
le long des troncs, les branches les plus minces sont réduites
en cendres, tous les animaux désormais sont en feu et l'air
est irrespirable. Les créatures de la forêt l'ont mordu
et déchiré sur tout le corps mais il tient encore debout
; il ne tente pourtant plus de s'enfuir : il sait la futilité
de lutter contre un rêve.
Une grande créature de flammes se dresse d'un coup près
de lui. A ses yeux emprunts de pitié et bizarrement humides
au milieu de la fournaise, il reconnaît l'ours émissaire
alors même que celui-ci, d'un seul coup de sa patte armée
de griffes gigantesques, lui arrache le visage. |
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Evidemment je
ne me souviens de rien. Pas des flammes, ni du métal rendu
bleu par la chaleur, pas du navire ni de la chute vers le sol si
bas. Les radiations responsables de mon état présent
ont détruit beaucoup de ma mémoire. L'histoire bien
connue de tous n'est pas mieux connue de moi. Je n'en sais que ce
qu'on m'en a raconté. L'héroïsme qu'on m'attribue,
je ne l'ai pas vécu et même ses bénéfices
me sont déniés : pas pour moi la chaleur au cur,
le renouveau de la confiance en la nature humaine qu'une telle histoire
inspire. La douleur emporte tout.
Tout mais pas la forêt. Ellorée demeure et quand la
peine et la perte deviennent trop forte, je regarde la forêt
éternelle que j'ai sauvée.
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Il y a de ces
actions, de ces paroles qui, longtemps après que vous les avez
accomplies ou dites, vous font encore rougir. Vous les regrettez aussitôt
qu'échappées car elles révèlent la nature
profonde, profondément bestiale, de notre humanité.
Vous parlez et vous maudissez immédiatement après. Et
il vous semble incompréhensible que les personnes présentes
ne se retournent pas contre vous pour vous déchirer de leurs
mains nues. Imaginez alors ce que je ressens en permanence : le masque
de Hanson lit mes émotions et mes désirs, seconde après
seconde, et les retranscrit en expressions sur mon " visage ".
Mon cerveau tout entier, mes désirs et mes peurs, sont là
pour que tous les lisent sans que j'y puisse rien faire. Cette figure
parfaite se tord et se déforme en permanence pour livrer au
chaland mon intimité la plus secrète.
Je ne suis pas toujours ainsi, absorbé par mon chagrin et oublieux
du reste mais ces rêves, récemment, sont devenus trop
fréquents. Entre eux et cette chose sur mon visage, je ne parviens
plus à m'oublier. Que signifient-ils ? Ils jouent de notions
dont je me suis souvent amusé, les avatars et archétypes
de ce que je considérais ma nature divine, les jeux qui étaient
miens, cette schizophrénie lucide qui me prenait souvent quand
j'étais en forêt et dont je ne parviens plus vraiment
à me débarrasser jamais. Loké et Tonnerre, vraiment
! Mais l'aventure est devenue tragédie, les paysages nordiques
ceux de la Grèce antique jusqu'au Khoros des animaux en flammes
chantant la destruction ultime du Ragnarok.
Une seule certitude demeure : je n'aime pas ce que je suis devenu.
Cette épave radotante et pleurnicharde, repliée sur
elle-même n'a rien à voir avec l'homme qui aimait la
forêt et qui de temps à autre en son sein pouvait jouer
à être un dieu. La mémoire que j'ai de lui est
brouillée, incomplète mais s'il a jamais été
un héros comme on le prétend ce n'est pas ainsi qu'il
agissait. Les héros nordiques acceptent leur dû et meurent
en riant, les victimes grecques se rebellent et meurent aussi, se
battant contre les destins.
Cette nuit, je descendrai au pied des arbres. |
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Il se réveille une fois de plus allongé sur le sol de
la forêt. Tout est mort. Seul les troncs noircis des arbres
gigantesques émergent du manteau de cendres grises qui recouvre
tout. Seules les plus grosses branches ont résisté à
la fournaise et se détachent encore, loin au-dessus de lui,
sur le couvercle de fumée qui constitue le ciel. Aussi loin
qu'il puisse voir, le monde présente les teintes du deuil ;
la seule note de couleur provient du sang qui tâche ses vêtements.
Lentement, avec infiniment de précaution, il touche son visage.
Il sent les os brisés de son nez bouger sous ses doigts. Sa
joue droite, ses lèvres, une bonne partie de la joue gauche
ont été arrachées par les griffes de la chose-ours
en flammes. Ou, peut-être, par la brûlure terrible des
radiations car il ne sait plus désormais s'il rêve toujours.
Il trace lentement le contour de ce sourire hideux puis regarde le
reste de son corps : cela aussi est en lambeaux, les animaux, dans
leur fuite éperdue et futile, l'ayant déchiré
et mordu. Il connaît déjà la réponse mais
vérifie néanmoins : oui, il a été castré
de nouveau.
Curieusement pas de douleur, juste une immense fatigue qui lui fait
baisser la tête.
Alors il marche. Il doit faire de nombreux détours pour éviter
les monticules de cette même cendre sous lesquels se cachent
les carcasses rôties des bêtes de la forêt. Des
gouttes d'un sang sombre tombent sur le sol à chacun de ses
pas. Elles n'éclaboussent pas : la cendre les absorbe comme
le ferait une éponge.
Il lui est difficile de garder la bonne direction. Loké, qui
a refait le monde à son image, reste toujours évasif
et reclus.
Il avance lentement et trébuche souvent. Parfois, malgré
le soin qu'il met à les éviter, il donne du pied dans
les tombeaux de cendres. Un épais nuage s'envole alors et l'odeur
acre des chairs brûlées le prend à la gorge quand
il entrevoit l'horreur noire et rouge des corps carbonisés.
Les heures passent et il marche encore.
Comme il a perdu celle de l'espace et de l'orientation, il perd peu
à peu toute notion du temps. Les heures peut-être ont
cédé la place aux jours mais il ne saurait le dire.
Seul lui importe la marche. Il ne s'étonne pourtant pas de
voir la forêt lentement guérir. De jeunes pousses apparaissent
entre les racines noircies. Des embryons de feuilles émergent
de la suie qui recouvrent les branches entre lesquelles on entrevoit
maintenant de grands pans de ciel bleu. Il voit tout cela mais ne
fait pas la corrélation. Il ne voit pas que la repousse est
plus drue, la renaissance plus fébrile encore là où
son sang qui coule encore s'est déposé en grandes taches
sombres. Il continue et dans sa quête sans espoir refertilise
la forêt.
Lorsqu'il tombe enfin, épuisé, sur le sol, celle-ci
ressemble presque en tout point à ce qu'elle a toujours été
et le premier oiseau s'est déjà mis à chanter. |
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Ellorée
me redonne la paix comme elle l'a toujours fait. J'ai retiré
le masque haïssable. Je l'aurais bien laissé derrière
moi dans l'appartement que je croyais mon refuge et qui n'était
que ma prison : une relique que tous pourront venir admirer. Mais
j'ai encore besoin de la création de Hanson.
Je marche au milieu des arbres et pourrais continuer longtemps ainsi
: Ellorée ne se prête pas à la rédaction
de cartes précise, comme si cette étendue gigantesque
n'avait jamais vraiment accepté ses colons humains.
Car moi, le défenseur de ce lieu, celui à qui la forêt
parle en ses rêves, je fais cette nuit ce qu'aucun être
de ma race n'a voulu faire en cet endroit. Je cherche un arbre, une
hache à la main. |
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Ce que je crée
cette nuit au cur de la forêt n'a pas la beauté
clinique des androïdes hansoniens. Par trois fois j'ai dû
mutiler les arbres d'Ellorée pour trouver ce qu'il me faut.
Je passerai le reste de la longue nuit à tailler le bois vert
ainsi obtenu : un masque nouveau et vivant, un visage qui ne doit
rien à la pierre. Les copeaux s'accumulent à mes pieds,
mes mains mutilées travaillent avec une force et une précision
que je ne leur ai pas connue depuis bien avant l'accident. Un écho
du dieu de mes rêves guide mes gestes, chacun d'eux précis
et sûr. Une face allongée et sérieuse, austère,
le visage plat et le nez à peine suggéré, totalement
différente de mes traits disparus. Sur un feu de ces même
copeaux, non loin de là, la création de Hanson finit
de se consumer : je pensais en conserver le mecanisme de préservation
des tissus mais, faute de connaissances techniques, j'ai dû
renoncer à cette idée. Qu'importe ! Que ce qui doive
pourrir pourrisse si c'est là le décret des destins
!
Je travaille des morceaux de bois d'essences diverses, chêne
et saule et surtout hêtre, encore verts et pleins de sève.
Ils sécheront sur mon visage, bougeront en s'appuyant les uns
sur les autres au fil du temps. Aussi ce masque-là non plus
ne restera pas immobile. Qui sait même, peut-être sourirai-je
dans dix ans ? |
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| AS |
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