Pétrole Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
 
De la ligne d'horizon émane une nuée brune de chaleur intense qui brouille le ciel et transforme le bleu limpide en une soupe jaunâtre mal diluée. À cinq heures de l'après-midi, entre deux dunes, l'attente ressemble à un abrutissement qui prendrait des allures mystiques ; la cervelle liquéfiée est incapable d'opérer correctement les liaisons synaptiques et les yeux semblent vouloir définitivement se sécher dans la contemplation animale du vide.
Il faut sortir, ne pas rester allongé là comme un cadavre oublié des fossoyeurs ou des vautours, par peur de sentir sa peau se rider et s'effriter comme un vieux parchemin, et entendre craquer les os comme un fagot de brindilles sèches. Marcher, et s'arrêter à quelques pas de la tente, dans un halètement rauque que n'assourdit aucune brise, pas le moindre bruit, comme si le soleil par sa violence avait imposé le silence au reste de la création. Une main brûlante étreint la gorge et une plaque de métal ardent sur les épaules veut nier son existence.
Dans le camp sommaire rien ne bouge. Le regard balaie la morne immobilité des instruments de prospection, les caisses descendues la vieille de la jeep, la tente couleur sable et, à vingt mètres sur la droite, les deux barils avec les échantillons et le puits de forage. Tout cet outillage moderne, dénonçant une activité humaine, des projets d'exploitation, lui paraissent dérisoires face à l'étendue de sable et de pierres, et prennent l'aspect peut-être plus probable d'un mystérieux objet de culte, à l'usage de quelque anachorète primitif accomplissant une cérémonie sans âge, le témoignage d'une adoration tellurique ; ou bien, plus proche mais plus absurde aussi, l'image d'un chevalet s'impose, d'un peintre impressionniste en plein air, insensible au cauchemar qui a changé les champs de blé et les ombrelles en la toile rude de la tente et la caillasse brûlante du désert oriental.
L'équipe de prospection ne tardera pas maintenant. Le dernier contact par radiophonie mobile laisse supposer une arrivée à huit heures, si aucune tempête de sable ne vient arrêter sa progression. Encore trois heures d'attente. Trois heures d'intimité avec la nappe qui est là, en dessous, par lui découverte et reconnue. Il se rappelle les mots appris : " Sous le sable, les magmas s'écoulent et les cristaux s'orientent comme des objets flottants dans l'eau courante. Plus tard, après l'orientation interne des intrusions et des coulées survient la première génération antérieure, enfoncée dans les lits déformés par le pli… ". Il écoutait la parole savante, apprenait à connaître le crude dans les livres pour devenir ingénieur, gagner de l'argent. Il découvrait la secrète décomposition des acides lourds sous les basaltes, les varves, les mollasses, et " leurs niveaux à feuilles marquant les automnes passés ". Tous les mots lui revenaient, qui lui confiaient l'étrange poésie des migrations séculaires. Mais il était loin alors d'imaginer cela : le désert, la chaleur d'enfer et la nappe de nuit visqueuse qui l'attirait.
Il continue de marcher, aimanté par les cuves d'extraction où reposent quelques litres de l'échantillon du forage prospectif, existence brute de roche liquide. Le couvercle retiré, il émane une odeur singulière, jamais la même, parce que chaque terre, comme chaque individu, a son odeur, irréductible à la généralité de l'espèce. L'huile d'ici dégage une odeur écœurante de souffre et possède une couleur noire plus mate que partout ailleurs. La pestilence est sa marque, reconnaissable entre toutes. Le brut de Pensylvanie, mêlé de cires paraffiniques, l'huile de Bornéo, parfumée d'hydrocarbures benzéniques, distillent des arômes enivrants, presque féminins. Mais au milieu de ce désert, les émanations sulfuriques semblent confirmer comme une menace la perversion du forage, l'imposture du raffinage. Elles dévoilent à l'amoureux du pétrole son mystère et sa singularité. La naphte millénaire et vivante mal minéralisée, la boue noire, l'obscure digestion tellurique qui invite aux assimilations trompeuses, suggère avec insistance l'idée d'un pacte où l'humanité aurait vendu son âme contre les vomissures d'un Vulcain atrabilaire.
Ses deux mains s'enfoncent lentement dans la cuve et la masse de liquide noir fait pour la première fois exister les appendices blancs dans une nudité d'animal. Deux extrémités d'os, de muscles et de nerfs recouvertes de peau s'engloutissent dans le bitume onctueux qui les recouvre. Jamais les instruments qui fouillent le sable et la roche pour découvrir la nappe n'ont su rendre hommage à la magnifique horreur liquide. La distillation éteindra les odeurs nauséabondes du souffre, mais les mains blanches en se maculant seules scellent à ses yeux la relation niée par le processus industriel.
Les émanations sulfureuses sont tellement intenses qu'elles appellent l'évanouissement. La cervelle en ébullition pousse son chant monotone en aveugle et les yeux dans les orbites suppurent idiots et absents dans la contemplation du disque noir de la surface. La matière informe semble retenir l'homme par les mains, jouissant dans un frémissement invisible de ce miroir de néant tendu enfin sur elle. L'homme regarde ses mains qui ont disparu. Le pétrole semble le reconnaître. C'est la peur au ventre qu'il pense au moment d'extraire les crochets organiques. Que restera-t-il, rien ou trop peu définitif ?
Dans la ligne d'horizon palpite la petite tâche rouge de la jeep de l'équipe d'exploitation. Le temps s'est arrêté pendant un instant, mais l'horrible digestion du monde va bientôt reprendre.
 
DH
Oh Oui ! vos réactions Ah Non !
Voir les autres textes de cet auteur - Envoyer ce texte à un ami
KaFkaïens Magazine - Tous droits réservés