La légende de l'Ouriol Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

En ce temps-là, le dieu Naâl vivait au milieu des hommes ses serviteurs. Son pouvoir était infini. Infinie la crainte qu'il inspirait. Les hommes ses serviteurs le révéraient, unique parmi les dieux, et Naâl leur parlait par la bouche de ses prêtres.
Premier parmi les hommes, le souverain du peuple de Naâl lui avait érigé un autel dans la plaine de l'Ouriol, au pied du mont Kâsir. Naâl y établit sa demeure. Les hommes serviteurs de Naâl venaient de loin pour présenter au dieu leurs offrandes. Les Ferronniens venaient des plateaux glacés du Nord. Ils offraient à Naâl leurs rennes aux bois majestueux. Les chasseurs de l'Ennoch apportaient leurs plus belles proies, l'ours gris aux griffes meurtrières, l'aurochs puissant et farouche. Les paysans des Plaines Noires sacrifiaient les taureaux au pelage de laine, les boucs aux cornes courbées. Les pêcheurs des rives de la Manera faisaient des offrandes de fruits et de poissons. Autour de l'autel de Naâl, merveille des merveilles, étincelant d'or et d'ivoire, les bûchers brûlaient jour et nuit, et leur fumée grasse montait jusqu'à la demeure du dieu. Naâl voyait cette abondance et il souriait, satisfait de son peuple. Ainsi allait l'union du peuple de Naâl. Les hommes entretenaient les bûchers pour qu'ils ne s'éteignissent point. Naâl tenait éloignées les glaces des plateaux du Nord, tendait les arcs des chasseurs de l'Ennoch, rendait fertiles les pâturages des plaines et peuplait les eaux du Fleuve.

Voyant cette union Shbouu fils de Naâl fut pris de colère et d'envie. Il s'adressa à son père. " Comment, dit-il, peux-tu honorer ces créatures, ce peuple si misérables ? Comment peux-tu écouter leurs chants et les juger plaisants ? Comment peux-tu accueillir leurs offrandes et en retour leurs donner tous les trésors de la terre ? Moi ton fils, tu m'as envoyé par delà les mers, dans une contrée hostile où les plaines sont rouges de la brûlure du ciel, où les plateaux sont desséchés par les vents, où, bien avant la naissance des hommes, les forêts ont été enfouies sous la roche et ont noirci les eaux des fleuves. A moi ton fils, que m'as-tu donné pour être adoré ? Des serpents, des scorpions, des pierres et des tornades, voilà mon lot. Et cette terre-ci qui est mienne puisqu'elle est tienne, cette terre tu la livres à des êtres inférieurs, à des mortels qui s'en nourrissent et la dépeuplent au lieu de la préserver. Comment puis-je encore t'appeler mon père ? "
Naâl entendit sa plainte et répondit " Shbouu mon fils, tu doutes de mon amour paternel, mais comment t'aimerais-je si je te laissais croupir dans mon ombre ? Comment t'aimerais-je si pour toute nourriture, je te laissais les miettes de mes autels ? L'adoration des hommes ne se partage pas, tu le sais bien. Partager leur amour des dieux, c'est partager les hommes eux-mêmes. Et les hommes ne se partagent que par la division. En lieu de cela, je t'ai donné une terre aussi vieille que le monde, une terre qui a vécu déjà et qui déjà est morte de nombreuses fois. Il ne tient qu'à toi de lui rendre sa fertilité d'autrefois. Alors viendra une nouvelle race d'hommes, une race qui n'aura d'autre dieu que toi. Il ne tient qu'à toi de donner naissance et prospérité au peuple de Shbouu. Ainsi égaux et séparés, ayant mis entre nos peuples la largeur d'un océan, nous pourrons être heureux. "

Mais Shbouu n'entendit pas la réponse de son père. Aveuglé par sa colère, il ne vit pas la sagesse derrière ses mots. " Cela doit cesser, dit-il pour lui-même. Je suis aussi puissant que lui. Pourquoi ne pourrais-je, moi aussi, jouir de l'adoration des hommes ? " Et dans son esprit, il forma le dessein de s'emparer du peuple de son père. Il parcourut sa propre contrée, où plus rien ne vivait depuis si longtemps. Dans un sac, il mit une poignée de terre que le ciel avait brûlée, et il emplit une jarre de l'eau noircie par les forêts anciennes. Puis il traversa l'océan et parvint au mont Kâsir. Il pénétra dans la demeure de Naâl son père, profitant de son sommeil. Il mélangea la terre rouge à l'eau noire et en forma une boue immonde, une boue si stérile que les propres mains de Shbouu s'ouvrirent et perdirent leur sang à son contact. Lorsqu'il l'eût façonnée, il se pencha sur son père endormi. Il enduisit de boue les yeux, les oreilles, les narines et la bouche de Naâl. " Ainsi, lui dit-il, tu ne te réjouiras plus de la vue des autels, les prières ne te berceront plus, le fumet des offrandes sera perdu pour toi et tu en oublieras le goût. Croyant que les hommes t'ont déserté, à ton tour tu te détourneras d'eux. Ils perdront ton amour, et toi leur adoration. Abandonnés, les hommes se tourneront vers moi, Shbouu ton fils. C'est à moi qu'ils adresseront leurs prières, c'est vers moi que monteront leurs offrandes. Tu as raison, mon père, l'adoration des hommes ne se partage pas. "
Ayant fait cela, Shbouu s'en retourna avant que Naâl ne sorte de son sommeil, car Naâl lui avait défendu de jamais venir le visiter en son palais, sur le mont Kâsir.

Quand Naâl s'éveilla, il ne trouva autour de lui que l'obscurité et le silence. Les prières des prêtres qui d'ordinaire montaient vers lui s'étaient tu, et la lumière des bûchers qui enflammait les plaines de l'Ouriol comme un lac de feu, cette lumière s'était éteinte. L'odeur des offrandes s'était dissipée dans le vent. Quand il puisa sa nourriture dans la jatte des prêtres, il ne trouva qu'un goût de poussière. Alors la colère monta en lui. " Mon fils disait vrai ! Pourquoi ai-je donné mon amour et ma protection à un peuple aussi misérable, dont la foi s'évapore comme la rosée sous le soleil de l'abondance… N'ayant goûté qu'au miel de mon amour, ils ont négligé la puissance de mon bras. Et bien soit, ils en sentiront la colère. " Et Naâl ordonna aux glaces de s'emparer des hauts plateaux. Il brisa les arcs des chasseurs d'aurochs, il défendit aux prairies de pousser et dispersa les poissons de la Manera.
Et la disette s'abattit sur le peuple de Naâl.

Les serviteurs de Naâl se rendirent auprès de leur souverain, premier parmi les hommes.
" La nourriture se fait rare, dirent les habitant des plateaux. Les glaces ont emprisonné le Fennor. Nos rennes n'ont plus de bruyère. Chaque jour, ils tombent d'épuisement. Les femelles ne portent plus. Bientôt, ce sont nos enfants qui auront faim. "
" La chasse est difficile, dirent les habitants des forêts, et le butin est maigre. L'aurochs a fui le couvert des arbres. L'ours se terre dans son antre. Comment nourrirons-nous nos familles, désormais ? "
" Nos chèvres ne donnent plus de lait, dirent les habitants des plaines. Nos taureaux sont sans force et nos vaches meurent en mettant bas. Bientôt nous devrons quitter nos maisons et chercher ailleurs de nouveaux pâturages. "
" Le fleuve ne charrie plus que de la boue, dirent les habitants des rives. Tous nos fruits ont pourri. Nos arbres ne font plus de bourgeons. Nous faudra-t-il descendre vers la mer, et quitter ce pays où sont enterrés nos ancêtres ? "
Et les offrandes se firent moins nombreuses. La peau des taureaux se pelait, les boucs étaient moins gras. En lieu de saumons, les pêcheurs de la Manera n'apportaient plus que des truites, puis des goujons. Plus d'ours ou d'aurochs, mais des lièvres, puis des écureuils, puis des rats. Chaque jour, les bûchers brûlaient moins haut, moins nombreux. Premier parmi les hommes, le souverain du peuple de Naâl exposa aux prêtres les plaintes de son peuple. Mais Naâl restait sourd, et la bouche de ses prêtres demeura close.

Alors la colère à son tour s'empara du souverain. Au pied du mont Kâsir, il rassembla les serviteurs de Naâl. Tous répondirent à son appel, et la plaine de l'Ouriol s'emplit de milliers d'hommes.
" Notre dieu s'est détourné de nous, dit le souverain, premier parmi eux tous. Et pourtant, qu'avons-nous fait ? N'avons nous pas, jour et nuit entretenu ses bûchers ? Ne lui avons-nous pas rendu le meilleur de ce qu'il nous avait offert ? Aujourd'hui, nos troupeaux disparaissent. Le gibier s'est enfui de nos forêts. Nos plaines se dessèchent. Nos filets ne ramènent plus que de l'eau et de la vase. Nous lui avons adressé nos plaintes, et pourtant il est demeuré muet. Puisque nos souffrances ne le touchent plus, peut-être entendra-t-il notre colère. " Et il ordonna aux hommes de s'armer. " Nous monterons jusqu'à sa demeure et nos lances le perceront. Nos flèches entreront dans son cœur. Nos épées découperont sa dépouille et nous jetterons ses membres sur les bûchers de son autel. Puis nous partirons vers d'autres terres, où un dieu plus généreux nous accordera sa bienveillance. " Ainsi parla le souverain du peuple de Naâl, premier parmi les hommes, et tous se rallièrent à son cri.

Alors, dans la plaine de l'Ouriol, on vit se former la plus grande armée qui se puisse imaginer. Elle couvrait jusqu'à l'horizon. Sa colère était formidable, et son chant de guerre faisait trembler le sol. La montagne frémissait sous son piétinement. Naâl, qui était resté aveugle aux souffrances de son peuple et sourd à ses prières, vit s'avancer vers lui la marée de ses serviteurs, pleine d'une colère qu'il ne comprit pas. " Lorsqu'ils m'ont oublié, en dépit des dons que je leur avais prodigués, ai-je seulement levé ma main sur eux ? Je n'ai frappé aucun de mes serviteurs. Je leur ai simplement ôté cette abondance qui les aveuglait et les détournait de moi. Et aujourd'hui, que font-ils ? Ont-ils retenu quelque chose de mon enseignement ? Ils s'arment et font monter vers moi des chants de colère et de vengeance. Ne connaissent-ils pas ma puissance ? Savent-ils qui je suis, pour oser venir m'affronter les armes à la main, leur bouche pleine de paroles sanglantes ? S'ils veulent s'armer, je prendrai les armes moi aussi. Moi, Naâl, je détruirai ceux que j'ai nourris, car leur esprit est empli de malfaisance. "
Et Naâl sortit de sa demeure. Ayant revêtu son armure, tenant à la main le foudre de sa puissance, il s'avança au bord de la plaine au pied du mont Kâsir. Il se montra ainsi à son peuple, et la multitude de ses serviteurs, par delà sa colère, fut frappée de respect et de crainte. Le silence se fit, au milieu duquel tonna la voix du dieu. " Je vous ai nourris et vous m'avez trahi. Tous, dans votre cœur, vous m'avez renié. Vous vous êtes armés, méprisant ma puissance, et vous êtes venus m'affronter. Hommes vaniteux. Aujourd'hui, je vais abattre sur vous ma main, et vos enfants connaîtront le pouvoir de Naâl. Mes autels ont échoué à vous enseigner la crainte. Vos tombes y parviendront. Quant à toi, souverain de mon peuple, premier parmi mes serviteurs, toi qui plus que tous m'as trahi, toi qui as monté contre moi l'armé de ceux que j'aimais, ta descendance portera le poids de tous ces morts. Elle ne connaîtra jamais le repos. Pour l'éternité, je la condamne à la folie et à la destruction. " Et, ayant prononcé sa malédiction, Naâl abattit sa main sur son peuple. Jusqu'au dernier d'entre eux, ils les consuma du feu de son foudre. Sur leurs dépouilles qui jonchaient la plaine jusqu'à l'horizon, il fit tomber une pluie torrentielle. Il recouvrit les eaux de terre et de roches. Il détruisit sa demeure, sur les hauteurs du mont Kâsir et quitta à jamais la terre qu'il avait tant aimée
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FXS
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