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L'automne nous
berce de sa chanson discrète en mode mineur. Je gratouille
quelques accords sur les cordes raides de ma guitare toute neuve.
Le chat, effrayé, part en fusée se réfugier
sous le panier à bûches. Déçu, je prends
une bonne gorgée de mon cocktail (Grapefruit Blossom :
une part de cointreau, une part de liqueur de mandarine, une part
de jus de pamplemousse mélangés au shaker avec de
la glace. Complétez avec une part de tonic.) soupire,
et ouvre un bon livre...
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| Moravagine
de Blaise Cendrars |
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Quoi ? Vous
ne l'avez pas encore lu ?
Ben vous attendez quoi ?
Honnêtement, à votre avis, à quoi ça
sert, de lire ?
Avec tout le choix qu'il y a, vous pensez vraiment que ça
vaut le coup de se prendre la tête avec des bouquins qu'il
faut avoir lu 27 critiques et 5 monographies dessus avant d'être
seulement certains qu'ils ont un sens ? Sans même parler d'un
intérêt ?
Alors qu'est-ce que vous allez perdre votre temps à éplucher
les fadaiseries de la rentrée littéraire ? Si vous
n'avez jamais lu Moravagine, arrêtez de vous poser
des questions à deux francs. Des livres comme ça,
y'en a pas des centaines dans la littérature. Je n'en dirai
pas plus. C'est beau comme la poésie de Cendrars, c'est dingue
comme la vie de Cendrars. Mon seul conseil après ça
: n'achetez pas n'importe quelle édition. Vérifiez
qu'ils aient bien inclus les préface et postface, comme chez
Grasset. Rien que pour elles, j'aurais acheté le livre.
Pour ce qui est du reste, on en causera autour d'un verre. Quand
vous l'aurez lu.
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| FXS |
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| Avant
la nuit de
Reinaldo Arenas |
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J'en entends
déjà me dire : " Encore un bouquin sur un poète
cubain opprimé ". Ben oui. Ca, je peux pas le nier.
C'est effectivement un bouquin sur un poète cubain opprimé.
Et si ça vous empêche de le lire, c'est bien dommage.
Si vous aimez les livres inlâchables, en voilà un.
Avec celui-là, vous risquez fort de louper la fête
de ce soir, de débrancher le téléphone, d'y
passer une partie de la nuit et d'être en retard au boulot
demain matin. C'est simple et limpide. Je ne dirais pas que ça
parle de la vie. Ca parle essentiellement de celle de l'auteur,
et croyez-moi, c'est pas n'importe quelle vie. En tous cas, grâce
à Dieu qui Se fout de nos existences comme de Sa première
Sainte Culotte, c'est pas la mienne. J'ai ri, je n'ai pas pleuré
mais ça, c'est uniquement parce que boys don't cry, j'ai
failli vomir un moment, j'ai pris un ou deux coups bas dans l'estomac.
D'autant que, au passage, Arenas assassine tranquillement un de
mes écrivains favoris, Garcia Marquès, en le traitant
de "simple imitateur de Faulkner", d'"opportuniste
", même s'il lui reconnaît "par moments, un
certain brio ". J'ai mis ça sur le compte de leur désaccord
au sujet de Castro. Et là, il faut bien reconnaître
qu'Arenas a raison. Mais bon. Il ne s'agit pas de ça. Il
ne s'agit pas d'un pamphlet contre Castro. Il s'agit juste d'un
livre inlâchable, limpide, envoûtant, incroyable, drôle,
triste, choquant. Je pourrais vous gratifier d'une demi-douzaine
d'adjectifs supplémentaires. Lisez-le, vous les trouverez
vous-même. Et si, dans la demi-douzaine, vous trouvez le moyen
de me mettre " emmerdant ", alors là, je ne vois
que deux hypothèses : ou vous êtes de mauvaise foi,
ou vous n'avez pas de goût. Laissez tomber la littérature
et achetez plutôt un bon vieux Philippe Sollers.
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| FXS |
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L'épopée
de Gilgameš / Gilgamesh, roi d'Ourouk
traduit
par Jean Bottéro / de Robert Silverberg |
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L'épopée
de Gilgamesh (je choisis l'orthographe de Silverberg parce que les
caractères spéciaux de mon traitement de texte sont
assez pénibles à utiliser) est le premier texte littéraire
de l'histoire de l'humanité parmi ceux qui nous sont parvenus.
Il est daté du IVème millénaire avant J.C.,
et croyez-moi, à cette époque, on publiait pas n'importe
quoi. Vaste récit gravé sur des plaques d'argiles
en akkadien, c'est notre premier mythe, et c'est dans le même
temps la source de beaucoup d'autres. Je ne sais pas si, comme moi,
vous êtes passionnés par ces textes d'avant le livre,
qui donnent l'impression d'une mémoire remontant bien au-delà
ce qu'on pouvait imaginer, mais je dois dire que dans cette sorte
de récit, celui-ci m'a particulièrement plu. Gloire
à la collection " l'Aube des Peuples " de Gallimard
de rendre accessible de tels textes (ce sont eux également
qui publient les grandes épopées nordiques, saxonnes,
mais aussi des textes indiens, polynésiens ou amérindiens)
(peut-être qu'en continuant à leur faire de la pub,
ils vont m'envoyer toute la série gratos, ça serait
super sympa
). Monsieur Bottéro, le traducteur, qui
m'a l'air de parler akkadien avec une facilité déconcertante,
a publié pas mal d'ouvrages de référence sur
la Mésopotamie, c'est donc peu dire qu'il sait de quoi il
parle. Et c'est un vrai bonheur que de lire ce texte fragmenté,
splendide dans cet espèce d'abandon royal comme les vestiges
d'un vieux temple oublié. On comprend la phrase de Jaccottet,
qui après avoir traduit un autre grand texte fondateur, l'Odyssée,
disait avoir retrouvé au-delà des siècles une
immédiateté de ce très vieux poème :
" Il y aura eu d'abord pour nous comme une fraîcheur
d'eau au creux de la main. Après quoi, on est libre de commenter
à l'infini, si l'on veut. ".
Et à propos de commenter si l'on veut, il y a une autre sorte
de bouquins que j'apprécie tout particulièrement,
ce sont les réappropriations de textes classiques par des
auteurs contemporains. Nous vous avons déjà dit tout
le bien que nous pensions de Tim Powers qui joue en virtuose des
possibles implications fantastiques des biographies des poètes
anglais du XIXème dans les voies d'Anubis ou le poids de
son regard, je vous ai parlé il n'y a pas longtemps du livre
de Crichton les Mangeurs de Mort (rebaptisé après
la sortie du film le treizième guerrier), la liste
est longue
Robert Silverberg a écrit son Gilgamesh. Et le moins
que l'on puisse dire, c'est qu'il est resté fidèle
à l'esprit du texte comme à sa lettre : il ne fait
que le romancer, c'est-à-dire lui donner cette forme moderne
en respectant strictement le développement du récit.
En fait, ce livre m'a fait penser à Salammbô
de Flaubert : un remarquable exercice de style (au-delà bien
sûr de la qualité du roman), un véritable travail
sur l'écriture pour lui donner la force de rappeler à
nos yeux une civilisation disparue. C'est également assez
amusant de voir Silverberg, grand auteur de SF s'il en est, se confronter
au fantastique mythique de la pré-Antiquité (je sais
pas si ça existe, ça, " la pré-Antiquité
", mais vous voyez ce que je veux dire), lui qui est si fortement
inscrit dans notre imaginaire fantastique contemporain.
Bref, vous l'aurez compris, je trouve particulièrement amusant
de lire ces deux livres à la suite l'un de l'autre, pour
voir, au-delà du plaisir de lire, les généalogies
qui traversent notre culture littéraire. C'est toujours ça
de pris avant que les bibliothèques soient fermées
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| EM |
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minutes, 19 secondes
d'Alexandre Wajnberg - Les impression nouvelles |
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Voici un recueil
de poésie scientifique. Poésie scientifique ?
La poésie
est partout. En tant que perception subjective d'une beauté
dans le monde brut, la poésie se trouve partout. Encore faut-il
l'inventer : projeter la beauté sur la matière inerte,
n'est-ce pas le fondement de l'art ? Toute activité humaine
recèle une poésie qui peut être mise à
jour. Ou plutôt : toute activité humaine, dans sa plus
humble fonction ou servitude, peut être magnifiée,
explorée, décrite par la poésie qui nous fait
re-sentir plutôt que de décrire. Pourquoi en serait-il
différemment cette activité humaine qu'est la physique,
la science en général ?
Comme tout bon scientifique, je me suis enthousiasmé pour
les beautés cachées des théories (pas les beautés
cachées du monde : le monde en lui-même n'existe pas,
seul son explication a une existence au sens humain), pour l'harmonie
qu'elles peuvent recéler. Je me suis aussi extasié
d'arriver à comprendre (à ma modeste échelle)
: suivre les traces théoriques d'un géant de la physique,
progresser pas à pas, et découvrir un principe qui
entre en harmonie avec l'ensemble des autres connaissances que l'on
a acquises procure une joie intense, mêlée d'un sentiment
de triomphe sur soi-même (ainsi certaines limites sont infranchissables,
ne me parlez pas des espaces de Sobolev).
Alexandre Wajnberg
nous fait ressentir cela : dans ce cosmos qui nous dépasse,
la science moderne fait la courte échelle à une vision
poétique. S'étonner devant les paradoxes de la vision
du soleil (Qu'est-ce que la vision ? Des photons égarés)
ou comprendre les couleurs du monde : l'activité scientifique
est en elle-même une source d'étonnement et d'admiration,
et produit une image du monde qui est à notre image. Humaine.
Et c'est cela que l'auteur s'attache à nous faire ressentir.
Cette beauté et cette plénitude qu'il a rencontrées
dans le secret de son observatoire, et que l'on peut pressentir
quand on lève au soir les yeux vers le ciel immense.
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| PmM |
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| L'éternité
n'est pas de trop
de François Cheng - Albin-Michel |
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Une belle histoire
d'amour que ce livre !
Une histoire d'amour aux allures mythiques, extrêmement symbolique
et épurée, comme les classiques de notre littérature
occidentale. Une histoire d'amour intemporelle et magnifique, contrainte
par la société chinoise de l'époque Ming, mais
échappant justement à toute contrainte par la nature
humaine qu'elle décrit. Et par-dessus tout, échappant
à la mièvrerie par l'allusion permanente, par le symbolisme
permanent des actes les plus anodins. Une histoire que l'on peut
lire comme la relation d'un amour purement platonique et éthéré,
ou bien comme une relation torridement charnelle. La narration est
d'ailleurs assez subtile pour transporter la réalité
en dehors de la relation des deux héros, transposant chez
les autres personnages tous les apects de la relation amoureuse
(bonheur, attente, jalousie, émoi...) et laissant une trame
pure à l'aventure de Ling-May et de Dao Cheng. Une histoire
d'amour qui n'est complète que lorsque tous les personnages
du roman voient leur destin explicité. Une histoire parfaitement
intemporelle.
A tel point
que je me demande si l'histoire contée par la préface
est vraie : François Cheng raconte avoir lu cette histoire
dans un manuscrit chinois de l'époque qu'il n'a pu retrouver
ensuite. Tel un Borgès rusé, ne l'aurait-il pas inventé
pour rendre cette histoire encore plus intemporelle.
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| PmM |
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