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Sur un radeau
de survie, il faut un peu d'ordre. Vous aurez beau lire tous les
récits, les manuels, les témoignages que vous voulez,
vous n'en trouverez pas un seul où les survivants n'aient
pas survécu grâce à l'ordre et à la discipline.
Quand les circonstances sont dramatiques, la survie est à
ce prix. Le raisonnement doit prendre le pas sur l'émotion.
De l'ordre avant tout.
J'ai l'air de
pontifier, mais les circonstances... oui, j'écris ceci sur
le papier du matériel de survie d'un radeau. Oui, je suis
un naufragé, perdu dans l'Atlantique. Je ne sais pas si je
serai vivant ou inconscient quant vous lirez ces lignes. Peut-être
les lirez-vous dans les pages luxueuses d'un grand magazine, et
dans ce cas je serai -ou mes ayant-droits- certainement un peu plus
riche. Mais bref. Revenons en arrière.
J'ai embarqué
au Havre il y a un peu plus d'un mois, en direction de l'hémisphère
sud, première escale le Brésil. J'en rêvais
depuis des années, et j'avais franchi le pas. Un an de vadrouille
financé par un pécule patiemment épargné.
Et pour que l'aventure soit complète, un embarquement dans
la marine marchande, comme passager payant d'un cargo.
C'est une bonne
manière de voyager, lente mais pittoresque. Sur le "Flor
de Sal", trois cabines étaient réservées
à des hôtes peu pressés de traverser le grand
océan. La discipline du bateau est comme un rythme qui vous
berce. Le bruit des pompes, le grondement du moteur, l'équipage
qui s'agite, tout est magie ancienne. Je griffonnais sur mon carnet,
esquissant les hommes à la manoeuvre sous le sifflet du contremaître.
Sur un bateau marchand, même aussi ancien que le "Flor
de Sal", tout est en ordre.
Tout est en
ordre, mais la peinture toute neuve peut cacher de quoi faire frémir.
Qui embarquerait sur un navire dont la coque est un tas de rouille
? Hé bien les passagers qu'un armateur peu scrupuleux a trompés.
En l'occurence, moi. Et mes deux compagnons de voyage, une brésilienne
brune aux yeux noirs pleins de foudre, et un quinquagénaire
discret arpentant le pont lors des couchers de soleil. Nous nous
étions peu parlé, mais lorsque un énorme craquement
nous a réveillés dans la nuit, nous n'avons pas eu
de mal à nous organiser pour explorer le bateau. Nous avons
découvert que l'équipage avait fichu le camp dans
la seule chaloupe rigide, et que le navire embarquait beaucoup d'eau
sur une mer pourtant calme. Dans le poste radio, un signal de détresse
automatique signalait notre position. Nous voulions rester sur le
navire, mais l'inclinaison devenait très prononcée.
Nous sortîmes le radeau gonflable (le capitaine se doutait-il
de quelque chose lorsqu'il nous en avait fait la démonstration
?) à la poupe du navire, la plus proche de l'eau, et nous
embarquâmes tant bien que mal.
En une heure, le "Flor de Sal" avait disparu dans un gros
remous luminescent. Nous ne savions pas si le message de détresse
avait été capté, nous ne savions pas si quelqu'un
allait venir à notre secours, nous ne savions rien. Et il
nous fallait survivre...
Et cela fait
vingt-quatre jours ! Si j'écris ces lignes, c'est pour lutter
contre la solitude et aussi parce que j'ai peur que personne ne
me retrouve. Mes compagnons sont morts. La nourriture n'est pas
le problème, surtout maintenant. L'eau non plus. Mais cet
océan reste vide, affreusement vide. Même pas un navire
au large, pas un oiseau, rien, pas même un débris,
pas même un de ces sacs plastiques qui polluent pourtant la
totalité des mers du globe ! Rien, plus rien.
L'on pourrait
croire qu'il est facile de survivre quand les problèmes matériels
sont résolus. Malheureusement pour moi, je crois que ce n'est
pas vrai, bien que j'essaie de me persuader du contraire. Avec un
peu d'ordre, les problèmes matériels ne sont pas un
obstacle. Le radeau est bien prévu. Le désalinisateur
nous a permis de compléter les rations d'eau de pluie prisonnière
des pans creusés du toit de la tente en toile caoutchoutée.
Les rations de survie varient le menu de poissons que nous pêchons
avec le kit d'hameçons et de lignes et de plancton que nous
récoltons avec le filet de gaze. Les pilules de vitamine
nous donnent du tonus, tandis que les pommades soignent nos escarres
ramollies par l'humidité et nos épaules tannées
par le soleil. Tout est affaire d'ordre, être rationnel permet
de survivre.
C'est du moins
ce que je pensais. J'en étais persuadé tandis que
s'écoulaient les premiers jours de notre naufrage. Edson,
le passager solitaire, m'aidait à nous organiser. De manière
très efficace. Mais pas Belinda, qui ne cessait de jacasser
avec Edson sans que je puisse les comprendre (elle ne parle que
le portugais, alors qu'Edson converse avec moi dans un français
très passable). Belinda ne nous aidait pas. Au bout de deux
jours, elle a commencé à montrer tous les symptômes
d'une hystérie permanente, roulant des yeux comme une folle
perdue, criant, se levant dans le radeau. Il a fallu mettre de l'ordre
à tout ça. J'ai eu peur qu'elle ne compromette notre
survie, alors je l'ai jetée à l'eau d'un coup d'épaule.
Elle a crié un petit moment pendant qu'Edson et moi tendions
nos bras vers elle, puis elle nous a regardés et s'est laissé
couler à pic. Je crois qu'elle ne voulait pas survivre.
Evidemment,
Edson s'est alors mis à se comporter de manière très
chaotique, mettant en péril la stabilité du radeau,
proférant des imprécations en portugais, m'accusant
de manière incompréhensible. J'ai essayé de
le raisonner. Au bout d'un moment, il a cessé de gesticuler
et s'est assis dans le radeau. Il ne bougeait pas, mais me fixait
avec les mêmes yeux ronds que Belinda. Il a refusé
de m'aider à pêcher, alors même que notre vie
était en jeu, et que seule ma discipline pouvait nous sauver.
A deux, je me voyais mal le forcer à prendre des quarts de
nuit pour surveiller l'horizon comme nous l'avions fait jusqu'alors.
Que se passerait-il s'il cessait sa surveillance et que nous manquions
le navire salvateur ? J'ai attendu qu'il dorme. Je me suis endormi
à mon tour.
Quand il m'a
sauté dessus, j'ai quand même réagi très
vite. Il faut dire que c'est moi qui ai le couteau du kit de survie,
avec les dents de scie sur le coté de la lame. J'ai tué
Edson qui essayait de m'étrangler. Sans doute la mort accidentelle
de Belinda avait-elle troublé son entendement. Il n'avait
plus le volonté de survivre en rationnalisant son comportement.
En tout cas,
je n'ai pas commis la même erreur qu'avec Belinda. J'ai tranché
dans le corps d'Edson de larges pans de viande que j'ai fait sécher
au soleil sur le sommet de la toile de tente, recouverts du sel
que je recueille dans les creux de la toile, là où
la chaleur fait s'évaporer l'eau de mer. Poissons, viandes
et vitamines, mon alimentation peut rester à peu près
équilibrée pendant longtemps si je mange le foie des
poissons. J'attends que les courants me poussent vers une zone de
passage. Je vais m'en sortir avec un peu d'ordre.
Sur un radeau
de survie, il faut un peu d'ordre, non ? Je vais m'en sortir avec
un peu d'ordre.
Je regarde l'eau
autour du radeau.
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