Un peu de Sel Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

Sur un radeau de survie, il faut un peu d'ordre. Vous aurez beau lire tous les récits, les manuels, les témoignages que vous voulez, vous n'en trouverez pas un seul où les survivants n'aient pas survécu grâce à l'ordre et à la discipline. Quand les circonstances sont dramatiques, la survie est à ce prix. Le raisonnement doit prendre le pas sur l'émotion. De l'ordre avant tout.

J'ai l'air de pontifier, mais les circonstances... oui, j'écris ceci sur le papier du matériel de survie d'un radeau. Oui, je suis un naufragé, perdu dans l'Atlantique. Je ne sais pas si je serai vivant ou inconscient quant vous lirez ces lignes. Peut-être les lirez-vous dans les pages luxueuses d'un grand magazine, et dans ce cas je serai -ou mes ayant-droits- certainement un peu plus riche. Mais bref. Revenons en arrière.

J'ai embarqué au Havre il y a un peu plus d'un mois, en direction de l'hémisphère sud, première escale le Brésil. J'en rêvais depuis des années, et j'avais franchi le pas. Un an de vadrouille financé par un pécule patiemment épargné. Et pour que l'aventure soit complète, un embarquement dans la marine marchande, comme passager payant d'un cargo.

C'est une bonne manière de voyager, lente mais pittoresque. Sur le "Flor de Sal", trois cabines étaient réservées à des hôtes peu pressés de traverser le grand océan. La discipline du bateau est comme un rythme qui vous berce. Le bruit des pompes, le grondement du moteur, l'équipage qui s'agite, tout est magie ancienne. Je griffonnais sur mon carnet, esquissant les hommes à la manoeuvre sous le sifflet du contremaître. Sur un bateau marchand, même aussi ancien que le "Flor de Sal", tout est en ordre.

Tout est en ordre, mais la peinture toute neuve peut cacher de quoi faire frémir. Qui embarquerait sur un navire dont la coque est un tas de rouille ? Hé bien les passagers qu'un armateur peu scrupuleux a trompés. En l'occurence, moi. Et mes deux compagnons de voyage, une brésilienne brune aux yeux noirs pleins de foudre, et un quinquagénaire discret arpentant le pont lors des couchers de soleil. Nous nous étions peu parlé, mais lorsque un énorme craquement nous a réveillés dans la nuit, nous n'avons pas eu de mal à nous organiser pour explorer le bateau. Nous avons découvert que l'équipage avait fichu le camp dans la seule chaloupe rigide, et que le navire embarquait beaucoup d'eau sur une mer pourtant calme. Dans le poste radio, un signal de détresse automatique signalait notre position. Nous voulions rester sur le navire, mais l'inclinaison devenait très prononcée. Nous sortîmes le radeau gonflable (le capitaine se doutait-il de quelque chose lorsqu'il nous en avait fait la démonstration ?) à la poupe du navire, la plus proche de l'eau, et nous embarquâmes tant bien que mal.
En une heure, le "Flor de Sal" avait disparu dans un gros remous luminescent. Nous ne savions pas si le message de détresse avait été capté, nous ne savions pas si quelqu'un allait venir à notre secours, nous ne savions rien. Et il nous fallait survivre...

Et cela fait vingt-quatre jours ! Si j'écris ces lignes, c'est pour lutter contre la solitude et aussi parce que j'ai peur que personne ne me retrouve. Mes compagnons sont morts. La nourriture n'est pas le problème, surtout maintenant. L'eau non plus. Mais cet océan reste vide, affreusement vide. Même pas un navire au large, pas un oiseau, rien, pas même un débris, pas même un de ces sacs plastiques qui polluent pourtant la totalité des mers du globe ! Rien, plus rien.

L'on pourrait croire qu'il est facile de survivre quand les problèmes matériels sont résolus. Malheureusement pour moi, je crois que ce n'est pas vrai, bien que j'essaie de me persuader du contraire. Avec un peu d'ordre, les problèmes matériels ne sont pas un obstacle. Le radeau est bien prévu. Le désalinisateur nous a permis de compléter les rations d'eau de pluie prisonnière des pans creusés du toit de la tente en toile caoutchoutée. Les rations de survie varient le menu de poissons que nous pêchons avec le kit d'hameçons et de lignes et de plancton que nous récoltons avec le filet de gaze. Les pilules de vitamine nous donnent du tonus, tandis que les pommades soignent nos escarres ramollies par l'humidité et nos épaules tannées par le soleil. Tout est affaire d'ordre, être rationnel permet de survivre.

C'est du moins ce que je pensais. J'en étais persuadé tandis que s'écoulaient les premiers jours de notre naufrage. Edson, le passager solitaire, m'aidait à nous organiser. De manière très efficace. Mais pas Belinda, qui ne cessait de jacasser avec Edson sans que je puisse les comprendre (elle ne parle que le portugais, alors qu'Edson converse avec moi dans un français très passable). Belinda ne nous aidait pas. Au bout de deux jours, elle a commencé à montrer tous les symptômes d'une hystérie permanente, roulant des yeux comme une folle perdue, criant, se levant dans le radeau. Il a fallu mettre de l'ordre à tout ça. J'ai eu peur qu'elle ne compromette notre survie, alors je l'ai jetée à l'eau d'un coup d'épaule. Elle a crié un petit moment pendant qu'Edson et moi tendions nos bras vers elle, puis elle nous a regardés et s'est laissé couler à pic. Je crois qu'elle ne voulait pas survivre.

Evidemment, Edson s'est alors mis à se comporter de manière très chaotique, mettant en péril la stabilité du radeau, proférant des imprécations en portugais, m'accusant de manière incompréhensible. J'ai essayé de le raisonner. Au bout d'un moment, il a cessé de gesticuler et s'est assis dans le radeau. Il ne bougeait pas, mais me fixait avec les mêmes yeux ronds que Belinda. Il a refusé de m'aider à pêcher, alors même que notre vie était en jeu, et que seule ma discipline pouvait nous sauver. A deux, je me voyais mal le forcer à prendre des quarts de nuit pour surveiller l'horizon comme nous l'avions fait jusqu'alors. Que se passerait-il s'il cessait sa surveillance et que nous manquions le navire salvateur ? J'ai attendu qu'il dorme. Je me suis endormi à mon tour.

Quand il m'a sauté dessus, j'ai quand même réagi très vite. Il faut dire que c'est moi qui ai le couteau du kit de survie, avec les dents de scie sur le coté de la lame. J'ai tué Edson qui essayait de m'étrangler. Sans doute la mort accidentelle de Belinda avait-elle troublé son entendement. Il n'avait plus le volonté de survivre en rationnalisant son comportement.

En tout cas, je n'ai pas commis la même erreur qu'avec Belinda. J'ai tranché dans le corps d'Edson de larges pans de viande que j'ai fait sécher au soleil sur le sommet de la toile de tente, recouverts du sel que je recueille dans les creux de la toile, là où la chaleur fait s'évaporer l'eau de mer. Poissons, viandes et vitamines, mon alimentation peut rester à peu près équilibrée pendant longtemps si je mange le foie des poissons. J'attends que les courants me poussent vers une zone de passage. Je vais m'en sortir avec un peu d'ordre.

Sur un radeau de survie, il faut un peu d'ordre, non ? Je vais m'en sortir avec un peu d'ordre.

Je regarde l'eau autour du radeau.

 
 
PmM
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