Comment réussir sa vie à la plage ? Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
 
Alors là, mes petits poussins, vous pouviez pas mieux tomber. C'est simple, je suis ce qui se fait de mieux dans la survie à la plage. Oh, je n'ai pas grand mérite, il se trouve juste que depuis que je suis tout petit, des gens (par exemple mon père et ma mère) m'emmènent à la plage chaque année, parfois même en hiver, oui, je sais c'est affreux. Comme le disait Héraclite (dont la consommation d'ouzo reste légendaire sur les plages grecques) " On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ". Je suis bien d'accord avec lui, surtout à la mer. Donc, vous voyez venir avec angoisse l'été et les premières chaleurs, attendant qu'une personne qui vous est chère vous propose quinze jours de bonheur intégral en camping dans un endroit au nom aussi évocateur que Palavas-les-Flots ou le Grau d'Agde, je sais, c'est dur, rien que de l'écrire, j'ai envie de manger un chouchou dégoulinant de friture et de sable. Mais ne voulant pas semer la zizanie dans vos relations sociales en vous conseillant de passer comme moi vos vacances dans les Ardennes, je vais vous expliquer les règles simples qui vous permettront de passer un séjour à la plage sans céder à cette irrépressible envie que nous avons tous devant un pêcheur, une algue ou un gamin recouvert de sable qui vous éclabousse, de tirer dans la foule en hurlant. Attention, je n'ai pas la prétention de décrire exactement la réalité : par exemple, il est fort possible que je dise du mal de certaines personnes dans lesquelles vous pourriez vous reconnaître. Dans ce cas, pas de problème, dites-vous que j'exagère, ah ah, petit canaillou va, on va pas se fâcher pour ça… (ceci dit, les autres, si quelqu'un de votre entourage est le portrait craché de ce qui va suivre, il fait définitivement partie de vos ennemis de plage, eh oui, pas de bol, essayez de lui faire manger du sable).

Le premier de vos ennemis, rien à dire, le seigneur des emmerdeurs, le roi des salauds, c'est le sable. Répétez après moi : le sable est un saligaud de première qui n'a d'autre but dans l'existence que de pourrir la vôtre. Vous verrez : qui ne s'est jamais glissé dans un lit devenu le seul refuge contre l'atrocité quotidienne de vacances à la mer pour y sentir contre ses fesses moites quelques grains de sable contre le drap légèrement humide ne sait rien de l'horreur du monde. Il paraît que la CIA utilise couramment cette torture au pentagone (comment ça, la CIA, c'est pas au Pentagone, c'est Questions pour un Champion ici, peut-être ?). En tous cas, j'espère qu'ils utilisent du sable venant du Grau d'Agde, parce que pour en avoir testé plusieurs, je peux vous affirmer qu'il a une capacité d'irritation sans pareil. C'est simple, je ne peux regarder une carte postale du Grau sans avoir envie de me gratter. Donc, le sable est un salaud, il s'insinue partout dans vos chaussettes, dans votre glace ou votre bourride à la Sétoise. Seule solution pour y échapper (à part les vacances dans les Ardennes, mais là encore, il paraît qu'on a retrouvé du sable à Charleville dans le lit de Rimbaud), la combinaison intégrale type " accident nucléaire ", mais pour bronzer, c'est nul. Les gars, le sable, c'est l'enfer, mais va falloir faire avec.

L'autre grand problème du sable, c'est qu'il y a plein de gens dessus. A première vue, comme ça, on a plutôt tendance à se dire : " Mais quel malade accepterait de passer plus de cinq minutes sur cette immense étendue d'hostilité granuleuse ? ", eh bien y'en a plein, je vous jure, on dirait que les gens aiment ça, c'est pas possible autrement. Sur une plage, les gens se divisent en plusieurs catégories. D'abord viennent les personnes qu'on pourrait croire séchées comme du vieux pemmican, car cuites au dernier degré par le soleil taquin (le soleil est un fumier) et qui ne bougent qu'une fois par jour, pour cuire l'autre coté, ceux-là sont inoffensifs, contentez-vous de leur jeter du sable en passant. Après, y'a les jeunes, ils courent dans tous les sens en jouant à des jeux de plage (rien que l'expression " jeux de plage " renseigne sur l'indicible médiocrité de ces activités). Les jeux de plage les plus courants sont, par ordre d'ignominie : le bon vieux foot à 15 contre 15, capable de déplacer plusieurs tonnes de sable sur les gens allongés autour ; avec de la chance, les footballeurs ne pourront sortir de l'excavation qu'ils ont eux-mêmes creusée, pris au piège comme l'innocent bousier dans la tanière du fourmilion, et les estivants qui se trouvaient dans les parages immédiats seront enterrés vivants, voilà déjà une bonne nouvelle. Le beach-volley est l'ultime expression de la fin de notre civilisation (même s'il faut bien reconnaître qu'un petit Brésil-Cuba en finale féminine des J.O. peut avoir son charme), je préfère éviter d'en parler, contentez-vous de ne pas traîner près des guérites des CRS, à croire que ce sont eux qui fournissent les ballons. Le frisbee présente des risques de décapitation certains, portez une minerve en permanence, on ne sait jamais. Quant au pire de tous, je veux parler de ce jeu qui consiste à se renvoyer pendant des heures une balle dure comme du marbre avec des raquettes en bois, c'est sans doute avec le grand requin blanc ce qui peut vous arriver de pire sur une plage. J'ai vu des gens définitivement lobotomisés par une de ces balles (on dirait des galets), des mères éplorées soutenant leur enfant, une raquette, malencontreusement lâchée par un sportif de plage, plantée dans la tête. Oui, j'ai vu tout ça, même pire (surtout quand c'est la grand-mère qui joue avec le gosse, je préférerais épouser un poulpe que de revoir ça). Les gens qui jouent aux raquettes sont des salauds conditionnés par le bruit monotone de la balle sur le bois, le regard vide. Notre seul espoir est qu'ils jouent près de footballeurs. Dernière catégorie de gens sur la plage : les enfants. Ceux-là n'ont d'autres fonctions que de guetter le moment où, sur l'insistance d'un proche, vous vous approchez de l'eau à 10 degrés saturée de produits chimiques pour " voir si elle est bonne ", pour s'élancer vers vous en vous recouvrant d'abord de sable, puis de coquillages, de mazout ensuite, et enfin, comble de l'horreur, d'eau froide. Prenez votre courage à deux mains, suivez-le dans l'eau et noyez-le. En revenant sur la plage, crevez-lui son crocodile gonflable. Notre monde est un monde de brutes, c'est affreux.

Croyant échapper au sable et à tout ce qui s'agite dessus, vous placez vos derniers espoirs dans la fière jetée qui s'élance dans les flots et qui est faite de bons gros rochers bien durs (en fait d'énormes grains de sable, je dis ça en passant). Mais, pauvre inconscient, ne voyez-vous donc rien ? Regardez plus sur les rochers : ça grouille de pêcheurs ! Sans doute ce qui se fait de pire sur terre après le virus ébola ! Vous le reconnaissez, le pépé à casquette qui vous a bloqué pendant trois quarts d'heure avec sa caisse pourrie immatriculée 83, 34 ou pire 78 (celui-là, c'est un vicieux) en arrivant à la plage dans votre voiture surchauffée. C'est lui, le malade dont les clignotants sont recouverts de boue ! Qui s'arrête au milieu de la route pour acheter des boîtes de vers gluants sans prévenir et qui passe un temps fou pour les choisir ! Un malade, je vous dis ! Et sachez qu'ils sont des dizaines sur la jetée, rendus hyper agressifs par la perspective de passer six heures en plein soleil pour pêcher deux poissons anorexiques de dix centimètres, gorgés d'hydrocarbures et de métaux lourds… et vous, vous voulez aller vous fourrer là-dedans ? Plongez plutôt dans un banc de méduses, vous souffrirez moins. Si vous aimez les sports extrêmes, style shark surfing, killerwhale diving ou pétanque avec des hérissons, vous pouvez aller pêcher un matin, mais honnêtement, c'est pas un truc de fillettes, rien que l'agressivité disproportionnée des appâts ade quoi décourager le légionnaire le plus endurci. Moi, c'est simple, le mot " jetée " m'emplit de frissons indicibles.

Alors comment faire, me direz-vous, pour passer du bon temps à la plage ? Eh bien, les gars, malgré toute la tendresse que je vous porte, je vais être cruel (je suis une boule de haine balnéaire) : le seul bon temps à la plage, c'est la pluie. Pour survivre, faites comme moi : serrez les dents, refusez tout plat régional qui comporte dans son nom l'expression " à la ", ce qui signifie que le cuisinier pété au pastis va accommoder les répugnants poissons mazoutés pêchés par les ivrognes de la jetée avec ce qui lui reste dans son frigo, portez en permanence un anorak pour signifier votre mépris du soleil et surtout, ne sortez pas de la voiture ou de l'appartement. Courage, je vous parlerai bientôt de cet enfer neigeux que sont les sports d'hiver, de la médiocrité épaisse des moniteurs de ski et de la fourberie sans nom de ces petites vermines de marmottes.

 
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