| Alors là,
mes petits poussins, vous pouviez pas mieux tomber. C'est simple,
je suis ce qui se fait de mieux dans la survie à la plage.
Oh, je n'ai pas grand mérite, il se trouve juste que depuis
que je suis tout petit, des gens (par exemple mon père et ma
mère) m'emmènent à la plage chaque année,
parfois même en hiver, oui, je sais c'est affreux. Comme le
disait Héraclite (dont la consommation d'ouzo reste légendaire
sur les plages grecques) " On ne se baigne jamais deux fois dans
le même fleuve ". Je suis bien d'accord avec lui, surtout
à la mer. Donc, vous voyez venir avec angoisse l'été
et les premières chaleurs, attendant qu'une personne qui vous
est chère vous propose quinze jours de bonheur intégral
en camping dans un endroit au nom aussi évocateur que Palavas-les-Flots
ou le Grau d'Agde, je sais, c'est dur, rien que de l'écrire,
j'ai envie de manger un chouchou dégoulinant de friture et
de sable. Mais ne voulant pas semer la zizanie dans vos relations
sociales en vous conseillant de passer comme moi vos vacances dans
les Ardennes, je vais vous expliquer les règles simples qui
vous permettront de passer un séjour à la plage sans
céder à cette irrépressible envie que nous avons
tous devant un pêcheur, une algue ou un gamin recouvert de sable
qui vous éclabousse, de tirer dans la foule en hurlant. Attention,
je n'ai pas la prétention de décrire exactement la réalité
: par exemple, il est fort possible que je dise du mal de certaines
personnes dans lesquelles vous pourriez vous reconnaître. Dans
ce cas, pas de problème, dites-vous que j'exagère, ah
ah, petit canaillou va, on va pas se fâcher pour ça
(ceci dit, les autres, si quelqu'un de votre entourage est le portrait
craché de ce qui va suivre, il fait définitivement partie
de vos ennemis de plage, eh oui, pas de bol, essayez de lui faire
manger du sable).
Le premier de
vos ennemis, rien à dire, le seigneur des emmerdeurs, le
roi des salauds, c'est le sable. Répétez après
moi : le sable est un saligaud de première qui n'a d'autre
but dans l'existence que de pourrir la vôtre. Vous verrez
: qui ne s'est jamais glissé dans un lit devenu le seul refuge
contre l'atrocité quotidienne de vacances à la mer
pour y sentir contre ses fesses moites quelques grains de sable
contre le drap légèrement humide ne sait rien de l'horreur
du monde. Il paraît que la CIA utilise couramment cette torture
au pentagone (comment ça, la CIA, c'est pas au Pentagone,
c'est Questions pour un Champion ici, peut-être ?). En tous
cas, j'espère qu'ils utilisent du sable venant du Grau d'Agde,
parce que pour en avoir testé plusieurs, je peux vous affirmer
qu'il a une capacité d'irritation sans pareil. C'est simple,
je ne peux regarder une carte postale du Grau sans avoir envie de
me gratter. Donc, le sable est un salaud, il s'insinue partout dans
vos chaussettes, dans votre glace ou votre bourride à la
Sétoise. Seule solution pour y échapper (à
part les vacances dans les Ardennes, mais là encore, il paraît
qu'on a retrouvé du sable à Charleville dans le lit
de Rimbaud), la combinaison intégrale type " accident
nucléaire ", mais pour bronzer, c'est nul. Les gars,
le sable, c'est l'enfer, mais va falloir faire avec.
L'autre grand
problème du sable, c'est qu'il y a plein de gens dessus.
A première vue, comme ça, on a plutôt tendance
à se dire : " Mais quel malade accepterait de passer
plus de cinq minutes sur cette immense étendue d'hostilité
granuleuse ? ", eh bien y'en a plein, je vous jure, on dirait
que les gens aiment ça, c'est pas possible autrement. Sur
une plage, les gens se divisent en plusieurs catégories.
D'abord viennent les personnes qu'on pourrait croire séchées
comme du vieux pemmican, car cuites au dernier degré par
le soleil taquin (le soleil est un fumier) et qui ne bougent qu'une
fois par jour, pour cuire l'autre coté, ceux-là sont
inoffensifs, contentez-vous de leur jeter du sable en passant. Après,
y'a les jeunes, ils courent dans tous les sens en jouant à
des jeux de plage (rien que l'expression " jeux de plage "
renseigne sur l'indicible médiocrité de ces activités).
Les jeux de plage les plus courants sont, par ordre d'ignominie
: le bon vieux foot à 15 contre 15, capable de déplacer
plusieurs tonnes de sable sur les gens allongés autour ;
avec de la chance, les footballeurs ne pourront sortir de l'excavation
qu'ils ont eux-mêmes creusée, pris au piège
comme l'innocent bousier dans la tanière du fourmilion, et
les estivants qui se trouvaient dans les parages immédiats
seront enterrés vivants, voilà déjà
une bonne nouvelle. Le beach-volley est l'ultime expression de la
fin de notre civilisation (même s'il faut bien reconnaître
qu'un petit Brésil-Cuba en finale féminine des J.O.
peut avoir son charme), je préfère éviter d'en
parler, contentez-vous de ne pas traîner près des guérites
des CRS, à croire que ce sont eux qui fournissent les ballons.
Le frisbee présente des risques de décapitation certains,
portez une minerve en permanence, on ne sait jamais. Quant au pire
de tous, je veux parler de ce jeu qui consiste à se renvoyer
pendant des heures une balle dure comme du marbre avec des raquettes
en bois, c'est sans doute avec le grand requin blanc ce qui peut
vous arriver de pire sur une plage. J'ai vu des gens définitivement
lobotomisés par une de ces balles (on dirait des galets),
des mères éplorées soutenant leur enfant, une
raquette, malencontreusement lâchée par un sportif
de plage, plantée dans la tête. Oui, j'ai vu tout ça,
même pire (surtout quand c'est la grand-mère qui joue
avec le gosse, je préférerais épouser un poulpe
que de revoir ça). Les gens qui jouent aux raquettes sont
des salauds conditionnés par le bruit monotone de la balle
sur le bois, le regard vide. Notre seul espoir est qu'ils jouent
près de footballeurs. Dernière catégorie de
gens sur la plage : les enfants. Ceux-là n'ont d'autres fonctions
que de guetter le moment où, sur l'insistance d'un proche,
vous vous approchez de l'eau à 10 degrés saturée
de produits chimiques pour " voir si elle est bonne ",
pour s'élancer vers vous en vous recouvrant d'abord de sable,
puis de coquillages, de mazout ensuite, et enfin, comble de l'horreur,
d'eau froide. Prenez votre courage à deux mains, suivez-le
dans l'eau et noyez-le. En revenant sur la plage, crevez-lui son
crocodile gonflable. Notre monde est un monde de brutes, c'est affreux.
Croyant échapper
au sable et à tout ce qui s'agite dessus, vous placez vos
derniers espoirs dans la fière jetée qui s'élance
dans les flots et qui est faite de bons gros rochers bien durs (en
fait d'énormes grains de sable, je dis ça en passant).
Mais, pauvre inconscient, ne voyez-vous donc rien ? Regardez plus
sur les rochers : ça grouille de pêcheurs ! Sans doute
ce qui se fait de pire sur terre après le virus ébola
! Vous le reconnaissez, le pépé à casquette
qui vous a bloqué pendant trois quarts d'heure avec sa caisse
pourrie immatriculée 83, 34 ou pire 78 (celui-là,
c'est un vicieux) en arrivant à la plage dans votre voiture
surchauffée. C'est lui, le malade dont les clignotants sont
recouverts de boue ! Qui s'arrête au milieu de la route pour
acheter des boîtes de vers gluants sans prévenir et
qui passe un temps fou pour les choisir ! Un malade, je vous dis
! Et sachez qu'ils sont des dizaines sur la jetée, rendus
hyper agressifs par la perspective de passer six heures en plein
soleil pour pêcher deux poissons anorexiques de dix centimètres,
gorgés d'hydrocarbures et de métaux lourds
et
vous, vous voulez aller vous fourrer là-dedans ? Plongez
plutôt dans un banc de méduses, vous souffrirez moins.
Si vous aimez les sports extrêmes, style shark surfing, killerwhale
diving ou pétanque avec des hérissons, vous pouvez
aller pêcher un matin, mais honnêtement, c'est pas un
truc de fillettes, rien que l'agressivité disproportionnée
des appâts ade quoi décourager le légionnaire
le plus endurci. Moi, c'est simple, le mot " jetée "
m'emplit de frissons indicibles.
Alors comment
faire, me direz-vous, pour passer du bon temps à la plage
? Eh bien, les gars, malgré toute la tendresse que je vous
porte, je vais être cruel (je suis une boule de haine balnéaire)
: le seul bon temps à la plage, c'est la pluie. Pour survivre,
faites comme moi : serrez les dents, refusez tout plat régional
qui comporte dans son nom l'expression " à la ",
ce qui signifie que le cuisinier pété au pastis va
accommoder les répugnants poissons mazoutés pêchés
par les ivrognes de la jetée avec ce qui lui reste dans son
frigo, portez en permanence un anorak pour signifier votre mépris
du soleil et surtout, ne sortez pas de la voiture ou de l'appartement.
Courage, je vous parlerai bientôt de cet enfer neigeux que
sont les sports d'hiver, de la médiocrité épaisse
des moniteurs de ski et de la fourberie sans nom de ces petites
vermines de marmottes.
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