Océan : Baudelaire et l'Exotisme Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
C'est ici la case sacrée…
 
Extrait daté de février 1982

" C'est le plein air qui fait tout, c'est sa dimension qui assure la cohésion de l'essai, qui le dirige, même si la direction peut paraître aléatoire… Lui n'a pas été chercher son inspiration au fond d'une bibliothèque mais dans un vaste monde qu'il tenait là, tout contre lui, dans l'obsession de ses rêves d'exotisme. On a fait de lui un clochard sublime, traînant son auréole dans le caniveau de Paris, misérable fantôme des cafés et des passages… C'est surestimer l'influence du milieu sur un homme littéralement hanté par les visions de son imagination. On a aussi cru voir dans son exotisme un lieu commun hérité des Romantiques, une simple carte postale, un faire-valoir pour donner plus de contraste aux tableaux pluvieux de son univers quotidien… Je crois bien qu'un homme d'imagination, en plein processus mental, est plus proche de ses rêves que du monde qu'il habite, soit gargote, soit palais ; tout cela n'est qu'un décorum de carton-pâte, une comédie où il aurait été embauché d'office, marqué et disqualifié d'office, peu crédible en définitive… Rien à voir avec la force de ses rêves, la fraîcheur et la naïveté inaltérable de ses rêves, nés dans sa jeunesse et qui perdurent… Le drame, évidemment, c'est qu'il faut se réveiller, redescendre, et là bien sûr, c'est la dépression " .


Extrait daté de septembre 1984

" C'est sur une idée de son beau-père qu'il embarque à vingt ans, par punition, sur un navire au long cours. Destination Calcutta. Il fait une escale à l'Ile Maurice, où il est reçu très chaleureusement par une famille créole. Il tombe vaguement amoureux de la mère, à qui il envoie un respectueux poème. Puis c'est la Réunion.. Là, il semble avoir fait la connaissance d'une jeune fille. On dit que les premières amours marquent une vie. On la recroise plusieurs fois dans ses poèmes, devenue une pauvresse sur le pavé parisien.


"Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique,
Piétinant dans la boue et cherchant, l'œil hagard,
Les cocotiers absents de la superbe Afrique
Derrière la muraille immense du brouillard… "

En tout cas, et c'est là que se mesure toute l'impuissance morale de Baudelaire, il décide d'interrompre le voyage et de revenir. Heureuse impuissance de Baudelaire ! Il essayera toute sa vie de revivre ce voyage et de se justifier de son lâche retour, ce qui permettra à nous, sa postérité, de lire ses déplorations et la poésie de ses élans brisés ; ce qui nous vaudra son esthétique et sa morale, son éloge de l'artificiel et du mal, pauvres expédients de la dépression, de la honte et de la mauvaise foi. On découvre dans Les Fleurs du mal son dégoût de soi et, surtout, ce pathétique, ce filon mélodramatique de seconde zone qui résonne en mineur dans les vers les plus sublimes. Il ne s'agit pas là de l'expression du constat de sa déchéance sociale mais bien plutôt du bruit assourdissant de sa honte sous les déploiements de son génie poétique, la tache indélébile de sa nullité existentielle ".

 
DH
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