| Pour Bastian,
la vue de l'Océan ramenait dans son sillage la langueur et
l'insouciance d'une jeunesse passée dans les îles, auprès
de son père qui avait été nommé directeur
du centre culturel de Saint-Denis de la Réunion. Pour moi,
elle est depuis dix ans l'image même de la mort. La vue d'une
étendue d'eau me glace le sang dans les veines, me retourne
et m'effraie à tel point que je me sens défaillir.
Quand Bastian
fut parti, deux ans après mon arrivée, il me restait
un an pour finir ma thèse. Je traversai alors une période
angoissante de solitude et de désespoir. Depuis le départ
de mon ami, je n'avais pas osé retourné seul voir
les filles, repris par mes scrupules et dégoûté,
en définitive, par les amours vénales. Quant à
mes collègues, les quelques filles que je rencontrai au séminaire,
ma mine sombre, mes sujets de conversation lugubres les faisaient
fuir. La nuit, j'étais hanté par des rêves atroces
où mon ex-épouse venait me dévorer, etc. La
thèse était au point mort, Baudelaire me faisait vomir,
mes brouillons ressemblaient à des pamphlets diffamatoires
contre le poète que je ne supportais plus.
C'est grâce à mon directeur de recherche que je réussis
à me sortir de cette mauvaise passe. Inquiété
par ma mine déconfite et mes travaux de plus en plus extravagants,
il me donna deux conseils que je suivis. Je me mis sous antidépresseurs
et je rentrai dans un club d'échecs du centre-ville, pour
penser à autre chose et voir d'autres gens.
C'est dans ce club d'échecs que je rencontrai M. Durand,
dont le visage, effectivement, allait me faire oublier celui de
Baudelaire et de mon ex-femme, mais pour les remplacer, dans des
cauchemars horribles qui me poursuivent encore aujourd'hui.
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J'aimais l'austérité minable des locaux du club, les
peintures défraîchies, les deux fenêtres aux
vitres encrassées qui éclairaient médiocrement
les quatre tables et les huit chaises qui s'entassaient là.
J'y allais deux fois par semaine, et je trouvai rapidement un joueur
de mon niveau en la personne de M. Durand.
Taciturne, il ne sortait pratiquement plus de chez lui depuis la
mort de sa femme. Mais ce caractère mélancolique convenait
parfaitement à mon humeur d'alors. Il était aussi
un peu fantasque. Il y avait entre nous, comme on dit, des affinités
électives, et bien que nous fussions peu enclins l'un comme
l'autre aux confidences, notre malheur nous rapprochait.
Nous nous retrouvions deux fois par semaine dans la petite salle
blafarde du club, assis face à face, à bouger les
figures de bois sur l'échiquier. Nous n'échangions
pas deux paroles en une heure et c'est à peine si nous nous
regardions au visage. De fait, j'ai aujourd'hui un souvenir beaucoup
plus net de ses grandes mains de travailleur manuel sur les pièces
noires ou blanches que des traits et expressions de son visage,
quand il réfléchissait
Mais très souvent, après le club, nous nous attardions
au petit bar d'en face, désuvrés l'un comme
l'autre ; nous buvions une bière au comptoir, commentant
d'anciennes parties et parlant un peu de nous. Il disait détester
le climat de la Réunion, où il avait tout de même
passé les trente dernières années de sa vie,
à réparer les chaudières et les plomberies
de tous les cargos du port. Il parlait de prendre sa retraite en
Scandinavie, où il s'achèterait un voilier et une
maison entourée de pins.
Je croyais à une lubie de vieil homme malheureux mais, si
M. Durand était fantasque, il avait aussi de la suite dans
les idées. Il s'était inscrit à un club de
voile. Il m'invita un jour et je pus constater qu'il avait pris
sa formation très au sérieux. Lui qui montrait un
manque d'intérêt total pour presque tous les sujets
communs de conversation, il devenait intarissable quand il s'agissait
de bateaux et de voile. Il me racontait ses sorties en mer qui devenaient,
par la force de son enthousiasme, de véritables épopées.
Je pensais aux récits que me rapportaient Bastian. Ils avaient
le même souffle et la même naïveté romanesques,
les femmes et le rhum en moins. Mais tout n'était pas imaginations.
M. Durand était un élève appliqué et
en six mois il décrocha son permis côtier, qu'il me
montra le soir même dans notre bar habituel, avec une joie
et une fierté que j'eusse aimé éprouver le
jour de l'obtention de ma thèse doctorale
Je suivais, fasciné, la matérialisation progressive
de son rêve. D'autant plus fasciné, que peu à
peu, il m'avait inclus dedans. Il voulait inaugurer son voilier
en faisant une croisière en Mer Baltique, le long des côtes
suédoises. Il avait besoin d'un équipier et il m'avait
pris en affection. Je finis par accepter, pour lui faire plaisir,
car je pensais qu'il n'irait pas au bout de son projet.
En mars, il prit un avion pour le Danemark. A son retour, trois
semaines plus tard, il m'annonça qu'il avait acheté
la maison. Et le bateau.
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Nous embarquâmes le 10 juillet 1985 à Copenhague, où
nous avions laissé la voiture et la remorque. Il faisait
bon vent, et nos voiles resplendissaient sous un soleil éclatant.
La croisière devait durer une semaine.
Au troisième jour, en fin d'après-midi, alors que
nous naviguions en Baie de Hanö, le temps changea brusquement.
Le vent, déjà assez fort, se mit à souffler
en rafales. La mer se leva très rapidement, si bien qu'avant
que nous ayons pu rejoindre la côte, qui était pourtant
proche, nous étions déjà en pleine tempête.
Le bateau, un voilier de sept mètres, roulait sur la houle
comme une noix. Il disparaissait dans le creux des grosses lames,
pour réapparaître un instant plus tard, miraculeusement
entier et debout. Nous nous étions accrochés avec
les harnais aux lignes de vie. Nous tentions d'affaler la grande
voile quand une déferlante balaya entièrement le pont.
J'eus le sentiment d'être écrasé par une énorme
pieuvre qui me suçait et me tirait de toutes ses forces hors
du bateau. La vague me projeta contre l'entrée de la cabine
et j'entendis un craquement sinistre à travers le mugissement
bestial de la mer. Sous le choc, je m'évanouis, persuadé
que je ne me réveillerais jamais.
Pourtant, je repris conscience quelques heures après. La
tempête avait cessé. Je reconnus l'intérieur
de la cabine. Le plafond était brisé en un endroit,
traversé par le mât qui s'était encastré
dedans. Il faisait un froid terrible, car la cabine ne proposait
plus d'isolation et nos vêtements étaient trempés.
M. Durand rangeait à quatre pattes nos affaires éparpillées,
qui flottaient sur trente centimètres d'eau. Quand il me
sentit bouger, il vint me voir. Il était très pâle.
Il me proposa une tasse de thé.
J'avais des ecchymoses sur tout le corps et très mal sur
le côté droit. Néanmoins, je parvins à
me lever un quart d'heure plus tard. Je me hissai sur le pont. Un
calme plat avait succédé à la tempête,
qui avait été aussi brève que violente. Une
pluie fine tombait mollement sur la mer et autour du bateau, rien,
qu'un brouillard épais, surréel, qui nous environnait
de partout.
Nous dérivâmes pendant six heures avant que les secours
ne nous retrouvassent. Notre radio avait péri sous le mât.
Nous restâmes sur le pont, scrutant les brumes. Il régnait
une température glaciale. Le soleil déclinait et nous
claquions des dents, engoncés dans nos vêtements détrempés
par la tempête. Au bout de trois heures, nous commençâmes
à désespérer. M. Durand pleurait de froid et
moi, il me semblait que j'étais sur le point de m'évanouir
à nouveau, tant la douleur à mon flanc me lançait.
Alors mon compagnon d'infortune eut ce qui devait être sa
dernière idée loufoque. Il sortit l'échiquier
qui nous avait accompagné pendant le voyage et nous débutâmes
une partie. L'échiquier, entre nous, était éclairé
par le faisceau de ma lampe frontale. Dans le silence entrecoupé
seulement par nos quintes de toux, on se serait cru dans notre club
rue de Javel, par quelque paisible et morne après-midi pluvieux.
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La situation était délicate. Qu'allait-il faire ?
Le connaissant, je me persuadai qu'il jouerait le roi. Il perdait
alors un pion mais il ne détruisait pas sa position au centre
de l'échiquier et mon avancée devenait périlleuse
pour moi-même, la pièce étant peu appuyée
Je concevais l'hésitation de M. Durand. Un pion de perdu
en milieu de partie augurerait mal de la suite, tout de même.
Il détestait l'hésitation. Je voyais ses deux grosses
mains posées devant le tableau de jeu. Si Bastian me voyait
! Il devait être bien au chaud dans un bureau du ministère.
M. Durand avait un tremblement intermittent et une toux horrible.
Quand je pense qu'il maudissait le climat de la Réunion !
Il m'avait confié qu'il aimerait aller un jour en Patagonie.
Pour lui, cette pointe de l'Amérique du Sud qui s'élance
vers le Pôle représentait le bout du monde. Il avait
lu quelque part qu'un peuple primitif avait vécu jusqu'au
début du vingtième siècle sur les roches escarpées
du Cap Horn. Il se nourrissait de poisson et, sous ce climat si
sauvage, si glacial, le hommes et les femmes vivaient à peu
près nus, dernière caractéristique qui fascinait
totalement M. Durand. Curieuse rêverie
Se rappelait-il
ce peuple primitif, alors que nous risquions de périr tous
les deux d'hypothermie quelque part entre la Suède et le
Danemark ?
Je m'endormis, ou m'évanouis à nouveau. En me réveillant,
je vis les mains de M. Durand, toujours à la même place.
Machinalement, mon regard parcourut l'échiquier. Il me semblait
que rien n'avait bougé. Mon fou menaçait toujours
le pion. Le roi n'avait pas bougé, ni son cheval. J'allais
demander des explications, quand mes yeux se posèrent à
nouveau sur les mains de M. Durand. Elle avaient pris une teinte
affreuse, bleue ; elles étaient comme crayeuses. Je levai
la tête. Son visage rigide avait la même couleur de
poisson défraîchi. Ses yeux étaient grands ouverts
et sa bouche était toute tirée sur le côté
par un rictus épouvantable. Je voulus crier mais aucun son
ne sortit de ma gorge. Mes muscles ne répondaient plus, je
ne sentais plus rien. Quand les secours nous trouvèrent,
nous étions dans la même position, assis sur le pont
en face l'un de l'autre, ma lampe frontale éclairant l'échiquier,
où mon fou menaçait toujours son pion. Je m'étais
à nouveau évanoui, mais M. Durand, lui, était
bien mort.
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J'ai passé un mois dans un hôpital à Copenhague,
puis j'ai pris un avion pour rentrer à la Réunion.
Je n'ai plus touché un échiquier depuis et je ne me
promène jamais au bord de la mer. Par contre, je traîne
encore souvent dans le port, entre les cargos. Les eaux poisseuses,
l'odeur de fioul et de fruits pourris me rassurent. Je pense souvent
à Bastian, à nos discussions ici-même. J'ai
obtenu un poste à l'université après avoir
soutenu ma thèse. Je vis en ménage avec une métisse
beaucoup plus jeune que moi, à qui je ne suis pourtant guère
fidèle. Et j'aimerais oublier à jamais le visage de
M. Durand, dont le rictus vient encore épouvanter mes rêves.
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