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Le gros homme réfléchissait en silence. Depuis son arrivée à Khartan, les principaux commerçants étaient venus faire allégeance à son autorité de parrain de la triade. Les cadeaux dont il n'avait que faire s'entassaient dans l'antichambre de sa suite. Cela lui importait peu, bien qu'il adorât les figues fourrées dont un commerçant de douceurs réputé l'avait abondamment gratifié. Une visite manquait ; sans doute la plus importante. " Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé", cita le gros homme en songeant à la justesse des quelques mots prononcés autrefois par un auteur… portugais ? enfin, un auteur de la vieille Terre.
Les frères Sezières n'étaient pas venu le voir. Eux auraient pu lui dire si le poète était bien portugais.
Et lui dire s'ils avaient trouvé l'Oiseau…
 
*

Après avoir fait un esclandre pour entrer dans la boutique, le visiteur d'Emile Sezières se tenait coi face au petit bonhomme narquois qui le dévisageait d'un air interrogateur. Appuyé contre un rayonnage empli de livres aux tranches dorées, il fixait le sol d'un air appliqué, cherchant apparemment à recoller les morceaux d'un raisonnement perturbé par son arrivée fracassante. Le col étiré de son pull en fibre naturelle pendait dans son dos comme la hotte rabougrie d'un Père Noël que l'on aurait passé à la peinture verte puis essoré avec du white spirit.
"-J'suis venu pour vous dire que v'nallez pas vous en tirer comme ça et que vous avez intérêt à venir au rendez-vous sinon on balance tout…", finit-il par débiter d'une traite. Emile Sezières le fixa une bonne minute en silence avant de s'avancer vers lui, et le dominant du regard (exploit que l'on pourrait imputer à son exceptionnelle présence scénique et non à sa taille) de lui lancer d'une voix doucereuse:
"-Explique-toi rapidement, petite ordure", ce qui évidemment n'était pas pour faciliter l'élocution de son interlocuteur. "Dépêche-toi, je perds patience…"
"-C'est Zarth qui vous dit, Zarth qui… euh… on sait tout pour votre fils… et si vous voulez discuter il faut venir ce soir, c'est compris ?", se rebiffa le surfeur en essayant de redresser son regard vrillé.
"-Zarth Perry, eumm, je vois…
- Oui c'est Zarth qui vous donne rendez-vous ce soir à 10 heures devant l'entrepôt Alstella.
- Dis-lui que je viendrai, et maintenant dégage…"
Et le nain narquois fit un geste de la main au videur semi-humain qui n'attendait que cela pour entrer dans la boutique, compresser le spaciosurfeur abasourdi et l'expédier d'un maître coup de pied vers la partie la plus sale et la plus sombre de la ruelle avoisinante, où il eut tout le loisir de lui interpréter quelques-uns de ses morceaux préférés pour poings et pieds avant de le laisser repartir clopinant avertir Zarth Perry de la rencontre à venir…

 
*

Et c'est à la nuit tombante qu'Emile Sezières se retrouva sur un parking désert à peine éclairé par les lumières molles de quelques lampadaires hors d'âge. Au bout de quelques instants, sans doute avertis par un guetteur dissimulé dans un recoin d'ombre, un petit groupe de spaciosurfeurs entra sur le parking. Au milieu du groupe avançaient Zarth Perry et Leïla, la mine sombre et hostile. Sans broncher, Seizières se laissa entourer, tandis que Zarth Perry s'avançait :
- " Bonsoir Monsieur Seizières, ravi de voir que notre invitation a porté ses fruits…
- T'fu pfarles !" marmonna un voix dans le groupe de surfeurs, qu'Emile Seizières reconnut avec peine comme celle du messager. Il décida de ne pas laisser le surfeur mener la danse.
- " Zarth Perry ! Il me semble que j'ai vu une récompense pour votre capture, non ?
- De la part de la police ? Ils sont bien trop inefficaces pour…
- Non, non, non, je parle de mes amis protecteurs, ceux qui pourraient vous trouver et vous….
- Ah bien sûr monsieur Seizières, vos amis ! Mais vos amis savent-ils ce que vous avez fait à votre propre fils, monsieur ?
- Mon fils, ce morveux ?"
A ces mots Leïla bondit sur l'homoncule, décidée à lui arracher les yeux. Elle le saisissait au paletot quand une voix tonna : "NE BOUGEZ PAS BANDE DE FILS DE PUTE !"
De l'ombre épaisse, un colosse émergea lentement et s'avança, un mégablaster méchamment braqué sur le groupe. Au moins cent cinquante kilos de muscles et de gras, les deux mètres largement dépassés, un rictus pas commode sur une gueule en coin, il s'arrêta à deux mètres de Leïla figée sur place.
- "Alors frérot tu te ramènes ?" lança-t-il à l'adresse d'Emile Seizières
Les deux frères commençèrent à reculer dans l'ombre. Leïla gémit de frustration. Zarth Perry cria :
- " Vous paierez de toute façon ! Vous serez châtié pour avoir troublé l'ordre du cosmos ! L'Oiseau vous punira !"
A ces mots les frères se regardèrent. Dans les yeux d'Emile, le mot Oiseau avait allumé un feu…
Ils recommencèrent à reculer et disparurent dans l'ombre.

 
*
Arian de Haye étendit les bras face au ciel pour capter les énergies sans nom de l'espace profond. Il prononça les paroles mystiques qui l'aidaient à entrer en méditation, en transe, à sentir le flux et le reflux des forces qu'il comptait utiliser. Autour de lui les chants des animaux s'étaient tus pour céder la place aux chant des forces telluriques, manifestation de la résistance de la planète aux énergies étrangères venus de l'espace.
Arian surfa sur la vague d'énergie tandis que son corps se dissolvait dans l'éther. Il imagina le sol dur d'une ruelle discrète de Karthan. Il rêva de s'y transporter instantanément.
Tout à coup, il fut à Karthan.
 
*

Au matin, tandis que la foule grouillante des promeneurs emplissait le centre de la ville après les heures immobiles de la nuit, le gros homme se mit en route vers la librairie des frères Sezières. D'un pas nonchalant, il flâna le long des boutiques, admirant ce qu'il y avait à admirer, goûtant ce qu'il avait à goûter, et souriant d'un air débonnaire. Arrivé devant le vigile de la librairie, il eut un petit sourire tandis que le monstre musculeux s'effaçait tant bien que mal pour le laisser entrer.

Derrière son bureau, Emile Seizières eut un regard de pure panique, qu'il transmit instantanément à son frère affalé dans une chaise aux accoudoirs décorés de cuir brun. Le gros homme laissa quelques instants de silence achever leur oeuvre refrigérante (et certainement laxative) sur les consciences pas très claires (et sur les intestins) des deux frères.

" - Messieurs, quelques mots...", commença-t-il...
" - Monsieur, vous devez savoir que...", le coupa Pierre en bondissant de on fauteuil...où il retomba immédiatement, renvoyé par la baffe tonitruante que venait de lui donner le gros homme.
" - Ne m'interrompez pas, s'il vous plait."
Alerté, le vigile entra en trombe pour poser la main sur le col du gros homme. En quelques secondes, il se retrouva à genoux en train de contempler son poignet brisé dont les os renforcés de carbone faisaient un angle bizarre. Puis il cessa de penser (ou du moins le processus binaire qui lui tenait lieu de pensée s'interrompit) quand le gros homme l'éteignit d'un coup de coude très bien ajusté sur la tempe.

- " Messieurs, je vous demande de venir me soir demain après-midi avec des informations complètes et détaillés sur l'Oiseau et sur son séjour dans les terres de votre belle planète...
- Monsieur, nous avons vu des spaciosurfeurs qui nous pourraient peut-être...
- Suffit ! Demain, vous me direz cela demain, et j'espère pour vous que vous aurez avancé de manière satisfaisante. A demain messieurs ! "

Et le gros homme tourna les talons.

 
*

Leïla reposait immobile sur son lit aux couvertures de laine brute et sale. Elle pensait à sa mère dont elle n'avait aucune nouvelle et qui aurait sans doute aimé revoir son fils, ce demi-frère assassiné par son propre père. Leïla laissa ses pensées dériver sur son propre père, cet inconnu que sa mère avait adoré, et continuait à adorer dans les flammes mystérieuses d'une passion emplie de secrets. Qui était-il ?

Soudain, quelque chose vibra dans la chambre. Un homme grand et maigre se tenait, les yeux clos, là où il n'y avait auparavant que l'ombre et le silence. Leïla se redressa en posture de défense, les bras fléchis, prête à tuer cet intrus qui violait l'intimité de sa chambre et pire, de ses pensées tristes...et réalisa soudain qu'il venait d'apparaître littérallement du néant ! Cet homme, c'était l'Oiseau mythique, maîtrisant les forces de l'espace !

- " Leïla ! Sais-tu qui je suis ?
- Vous êtes l'Oiseau ! Vous êtes une réalité !
- Oui, je suis. J'ai besoin de toi Leïla...
- De moi ? Mais je ne peux...
- Leïla, ta mère t'a-t-elle dit ce qui qui était arrivé à ton père ?
- Mon père ? Mais... non, je ne sais... il est parti, il s'est envolé un beau jour, je ne le connais pas.
- Je suis ton père, Leïla.

Et Leïla, la bouche ouverte, les yeux écarquillés, poussa un grand cri et s'évanouit.

 
*

Le gros homme réfléchissait. Il fallait tirer au clair cette histoire de spaciosurfeurs, la régler discrètement, voir avec eux s'il pouvait apprendre quelque chose sur l'oiseau, puis les éliminer s'ils s'avéraient dangereux…
Il sortit de sa chambre sans un bruit…

 

A suivre...

 
PmM
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