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Pendant une brève seconde, il crut que tout allait bien. Il lui suffit d'ouvrir les yeux et de tourner la tête vers la droite pour savoir qu'il se trompait. On était en train de lui refaire l'intérieur de la voûte crânienne à coups de masse et la lumière du soleil le transperça comme une vrille. Ce réveil promettait d'être un des pires de son existence.
Le soleil ?
Il était encore trop saoul pour paniquer. De toute évidence, il n'était pas dans sa chambre. Sûrement, il s'était endormi sur le pont et Nina n'avait pas pris la peine de le réveiller. Elle n'avait peut-être pas réussi, peut-être l'avait-elle cherché sans le trouver ou, plus probablement, elle était elle-même trop saoule pour se préoccuper de lui. Il devait être encore tôt, on n'entendait aucun bruit à part celui des vagues qui venaient battre la coque. Elles semblaient inhabituellement proches.
Quelque chose n'allait pas. Quelque chose d'autre. De plus grave que la gueule de bois, quelque chose d'étrange, d'irréel, comme un rêve. Quelque chose déconnait sérieusement, et il allait devoir ouvrir les yeux, se redresser, malgré le mal de crâne, malgré la double et très désagréable impression de faim et de nausée. Quelque chose…

Le radeau avait beau être d'une taille tout à fait convenable, il n'en restait pas moins un radeau. Il voyait encore au loin le bateau de croisière sur lequel il avait embarqué quatre jours auparavant, au départ de Fort de France. Sur le pont, il crut apercevoir quelqu'un qui lui faisait signe. Une silhouette pas très grande, aux longs cheveux noirs, une silhouette de femme portant un maillot de bain et un paréo turquoise. Ca pouvait être sa femme. Ca pouvait aussi bien être celle de quelqu'un d'autre, ou une joyeuse animatrice. Le bateau était déjà trop loin. Il se précipita quand même à l'avant -à l'arrière ?- pour lui répondre. Il cria, il hurla à en perdre la voix. Peine perdue. Le bateau continua son chemin sans dévier. Il était seul, à moitié saoul, aphone, sur un radeau au milieu de l'Atlantique. Avec une migraine à se couper la tête et une soif de tous les diables. Il continuait de fixer stupidement le point noir qui disparaissait sur l'horizon, emportant sa femme et son tube d'aspirine. Il balbutia quelque chose comme : " Mais Bon Dieu, c'est pas possible ", il éclata en sanglots. La panique déferlait en grandes vagues froides de son estomac jusqu'à son bas ventre. Pleurer n'était pas si mal. Il aurait pu en pisser de trouille.

Il tomba à genoux, la tête dans les mains. Pleurer lui faisait du bien, réalisa-t-il. Ca semblait soulager son mal de crâne. Non pas le faire disparaître, ni même diminuer, mais ça le rendait… comment… plus supportable. Recroquevillé en position fœtale, il s'affaissa sur le côté gauche, pleurant toujours, mais déjà plus pour le soulagement que par désespoir. Son dos nu heurta quelque chose de dur et de froid. Et de blanc, constata-t-il en se retournant. En forme de siège, d'une belle ovale blanche, avec un seul gros pied évasé vers le bas. Percé en son centre. Et muni d'un couvercle. Il n'eut brusquement plus envie de pleurer. Un radeau avec des toilettes. C'était déjà quelque chose.
Et puis, se dit-il, pisser debout comme ça, dans des chiottes étincelantes flottant en plein Atlantique, sous le soleil de feu des Caraïbes, ça avait quelque chose d'héroïque, non ? De parfaitement surréaliste, d'accord, mais aussi d'héroïque. Sûr.
Tandis qu'il vaquait à son affaire -le surréaliste prenant le pas sur l'héroïque- il jeta un regard circulaire sur son radeau. Pas mal du tout, ma foi. Plutôt grand pour un engin de fortune. Il devait faire dans les 20 mètres de long sur 15 de large. Il était fait d'un assemblage classique de planches étroitement liées reposant sur quatre énormes poutres. Tout au fond -à l'arrière décida-t-il- se dressait une petite cabane qu'il baptisa " château ", nul bâtiment nanti d'un château respectable n'étant en vue pour le contredire. Au centre, un mât carré drissé et envergué, sa voile d'un rouge passé soigneusement affalée. Flottant sur ses bords, deux énormes cylindres de métal. Sur les côtés, une série de longs coffres en bois fermés de grosses serrures.
A l'intérieur, il découvrit, rangé dans un ordre militaire, tout le nécessaire vital et même plus. Des tonnes de nourriture, légumes, fruits, fromage et viande pour six mois, conservés dans un caisson réfrigérant. D'autres caisses contenaient des vêtements chauds ou de pluie, des livres, des magazines, un matériel de pêche complet, cannes, lignes, plombs, bouchons, un petit harpon, et tout un fatras de choses : lampes, piles, bougies, allumettes, brûleur, cartouches de gaz, casseroles, couverts, papier, crayons, médicaments, dentifrice et savon, jusqu'à une boîte à cirages et du papier toilettes dans lesquels il reconnut la patte de sa femme. Un des deux cylindres était cloisonné en une série de compartiments isothermes contenant de l'eau douce. L'autre était rempli jusqu'à la gueule de carburant : l'alimentation du mini générateur électrique desservant le frigo.
Pour un radeau…

Il commença par dormir douze heures d'affilée. La mer était étale, le lit fort confortable, le murmure de l'eau… un murmure. Quand il se réveilla, il faisait nuit. La lune jetait des taches gris-bleu phosphorescentes qui redessinaient le pont comme une image de conte, animée par le doux balancement de l'eau. Il leva les yeux et l'énormité du ciel l'écrasa. Son crâne soudain devenait translucide, poreux, la fraîcheur de la brise y pénétrait, balayait ses pensées sans bruit, sans heurt. Il se sentait vide et sain, comme une pièce dont on a ouvert les fenêtres en grand. Il avait faim.
Il prit son premier repas assis en tailleur, adossé contre le mât, comme il devait prendre la plupart des 699 autres. Il dîna (déjeuna ?) de biscottes, de fromage et de jambon à peine décongelé. Il n'était pas patient avec la nourriture.
Au fil des minutes, son sentiment de plénitude s'estompait. Lorsqu'il eut fini de manger, dans les quelques heures qui le séparaient de l'aube, il assista au défilé de toutes ses peurs, remontant une par une piétiner la magie invraisemblable de ce moment. Peur du lendemain (combien de temps Nina ferait-elle durer cette petite plaisanterie ?), peur de l'inexplicable (pourquoi avait-elle fait ça ?), peur de l'inconnu (laquelle de ces putains d'étoiles pouvait bien être l'étoile polaire ?), peur des si (et si ça n'était pas Nina ? et si le bateau avait été abordé par des pirates dans son sommeil ? et s'ils l'avaient violée ? et si elle avait aimé ça ? et si c'était Nina ? et si ça n'était pas une plaisanterie ?). Vinrent ensuite des peurs plus pragmatiques : comment ça marchait, un radeau ? aurait-il assez à manger ? assez à boire ? pour terminer par les peurs primitives, peur du noir, peur de la solitude.

L'aube le trouva perché sur la vergue, scrutant désespérément l'océan. Il y passa la journée sans apercevoir une seule embarcation ; il n'en vit pas davantage le lendemain, ni le troisième jour. Le quatrième, deux bateaux qui lui parurent très longs, très plats et très lointains glissèrent lentement sur l'horizon, ignorant ses appels, ses sifflets, ses coups de cuillère sur la casserole, la fumée du feu qu'il alluma avec deux gros pulls en laine verte et, pour finir, ses insultes.
Enfin, le cinquième jour, un yacht le remarqua. Lorsqu'il vit le bâtiment virer de bord et mettre le cap dans sa direction, il délira. Il criait, il sautait sur le pont, plongeait dans les eaux tièdes des Tropiques, remontait, chantait vigoureusement l'hymne national en battant la mesure à grands gestes des bras. Le bateau mit une éternité à venir jusqu'à lui. Il battait pavillon américain. Le capitaine était un petit homme d'une quarantaine d'années, replet, le visage lisse et hâlé. Tout en lui, de ses boutons dorés à ses lunettes de soleil, respirait le luxe. Il écouta X…, surexcité, lui débiter son histoire dans un ordre anarchique. Il ne semblait pas y prêter grande attention. Il l'interrompit grossièrement. " Is this your boat? ". X…, pris de court expliqua dans un anglais hésitant que oui, enfin non, c'était un radeau, pas le sien mais qu'il s'était retrouvé dessus il y avait cinq jours sans même avoir fait naufrage mais que bon, oui, on pouvait considérer que c'était son radeau, même si ça n'avait pas franchement l'allure d'un radeau, que tout cela était incroyable mais que… " Incredible, indeed… " murmura le capitaine. " Not your average raft ". Puis, plus fort : " Would you like to go on board ? We would tow it, obviously ". X… accepta avec empressement.

Et pendant trois jours, le bateau fut un paradis. La croisière n'était pas pleine. On lui affecta une cabine confortable sur le pont supérieur. On était aux petits soins. Un naufragé, ça n'arrivait pas tous les jours, et puis c'était une animation facile. Il intriguait les passagers. Il suffisait de le coller au bar pour que celui-ci ne désemplisse pas. Son histoire, évidemment, avait beaucoup de succès auprès des femmes. Le deuxième jour, le capitaine décida, en son honneur, d'ajouter un bal au menu des réjouissances. Il alla piocher dans la réserve de vêtements que lui avait laissés Nina -ou un de ses amants-. Il fut le centre de toutes les attentions et de toutes les convoitises. A sa quinzième narration, son récit était bien rôdé. Oubliés les réveils abrutis, gueule de bois. Il avait entériné l'explication des pirates. Il les avait vus, confusément, au cours de l'attaque nocturne. Il les avait affrontés, il avait même dû, croyait-il, en tuer un d'un coup de barre à mine. Il s'était battu en brave puis il avait reçu un coup sur le crâne et perdu connaissance. Il s'était réveillé sur le radeau.
La soirée s'avançait. Il dansa, il but beaucoup (il se trouvait toujours quelqu'un pour s'asseoir à sa table, un verre à la main, et lui demander : " Alors comme ça, les pirates… ? " et lui : " Qu'est-ce que vous voulez… J'étais comme vous, je pensais que ça n'existait plus ! "). Il embrassa plusieurs de ses partenaires puis se retrouva, sans trop savoir comment, dans le noir d'une cabine. Quelqu'un lui arrachait ses vêtements. Il fut rassuré en entendant une voix féminine lui murmurer : " Mon mari doit être en train de me chercher. " Il y eut un quart d'heure de confusion durant lequel il fit ce qu'il put. Il reprenait à peine son souffle, quand la même voix lui enjoignit de filer. On le bousculait hors du lit, on le poussait dans le dos. Il atterrit dans le couloir, la moitié de ses vêtements à la main, l'autre… l'autre vola soudain depuis la porte de la cabine, tandis qu'une voix douce lui disait à demain. Il regagna ses quartiers, ne retrouva pas sa clef et s'endormit sur une chaise longue, tourné vers la proue, face à la lune. Il était trois heures et demi du matin.

Il se réveilla en hurlant, persuadé d'être de retour sur le radeau. Et puis il vit la chaise longue, le plancher lisse du pont supérieur. Quelques lève-tôt barbotaient dans la piscine en contrebas. Les souvenirs de la veille lui revinrent et il sourit malgré son mal de crâne. Un vague remord le traversa à la pensée de Nina. Il le chassa rapidement. Il devait avant toute chose retrouver sa clef.
Il s'adressa à la réception. Le réceptionniste -grand, blond, jeune, bronzé, le regard frais et la chemisette d'un blanc aveuglant- lui tendit avec un clin d'œil. " Elle a raconté qu'elle l'avait trouvé par terre sur la piste de danse, glissa-t-il. Le mari n'avait pas l'air content. Je serais de vous, j'éviterais de trop me montrer aujourd'hui. Et j'irais prendre une douche… " Il haussa les épaules. Après tout, c'était leur affaire. Il n'avait rien demandé. La femme l'avait pratiquement forcé, quand on y regardait bien. S'il y avait quelqu'un à qui le mari devait en vouloir, c'était elle. Et puis l'air de complicité du jeune bellâtre lui déplaisait (il se prenait pour qui ?). Il regagna sa cabine en jetant autour de lui des regards circonspects.
Quand il gagna le restaurant pour le déjeuner, il sentit que l'atmosphère avait changé. On devait le considérer comme faisant partie du package. " Dans toutes les croisières, y'a au moins un naufragé ! Son histoire à lui était d'ailleurs assez pitoyable. " " Pourtant, j'ai failli y croire, moi. Pas toi ? " " Tu rigoles ! Des pirates à notre époque ! Pis quoi encore… " " Y'a plus d'aventure… Même l'Atlantique, à côté du métro… " La plupart des gens passèrent à côté de lui en affectant un air indifférent. Il y en eut un ou deux pour lui sourire et lui lancer un mot du genre " sacrée fête, hier soir, hein ? Où est-ce que vous avez disparu, dites-moi ? Vous étiez en train de danser avec cette nana, et puis je me suis retourné, et pfffuit ! plus personne ! " Ce fut tout.
Il passa la journée à éviter la foule. Plus particulièrement la femme de la veille. Il resta la plupart du temps dans sa cabine. Le peu qu'il s'aventura dehors, il eut peur de tomber sur son mari. La croisière mettrait encore dix jours pour toucher la Floride. Dix jours ! Il n'allait tout de même pas passer dix jours à se cacher !
La nuit tombée, il alla jeter un coup d'œil sur son radeau. Les gens sont tous les mêmes, se dit-il. Jeune nanti sur un navire français ou naufragé sur un yacht américain, c'est toujours les mêmes problèmes. Les discussions futiles. Les gens superficiels. Le besoin de sensationnel. Et puis la course à la chair fraîche. Les plaisirs idiots. " Ces lendemains de fête où on a envie de se suicider " disait Sartre (dictionnaire Hachette des Citations de la Langue française, édition 1998). Il soupira. Il n'avait pas envie de se retrouver dans sa cabine, il y avait passé sa journée, elle lui sortait par les oreilles. Elle lui donnait la fièvre. Alors lui vint l'idée d'aller dormir sur le radeau. Après tout, c'était son radeau. Au moins, on lui foutrait la paix. Cette nana n'irait pas le chercher là-bas.

Il prenait le soleil sur son embarcation, adossé au mât, la tête couverte d'un mauvais chapeau de paille. Il lisait. Le confort était loin de valoir celui du yacht. Il aurait peut-être dû emprunter une des chaises longues. Mais il était trop tard. Revenir jusqu'ici avait demandé des acrobaties. Il voyait mal comment s'y prendre pour faire le chemin inverse. Et puis, au moins, il était au calme.
Le radeau dérivait quelque trente ou quarante mètres derrière le yacht, dont le sillage le secouait parfois salement. Tout ça n'importait pas. Il se sentait chez lui. On ne l'avait pas cherché la veille au soir. Mais ce matin, il avait vu plusieurs passagers scruter dans sa direction. Après une sorte de conciliabule, deux d'entre eux avaient quitté le groupe, probablement en quête du capitaine. On ne tarderait pas à lui poser des questions.
La voix le fit sursauter. Equipé d'un porte-voix, le capitaine l'interpellait. " Tout va bien ? " Il fit un geste du pouce pour montrer que oui merci. " Ca n'est pas très raisonnable, ce que vous faites ! continua l'autre. Il peut vous arriver n'importe quoi, une vague, un coup de vent… Vous vous feriez emporter comme rien ! Vous feriez mieux de revenir sur le navire ! " " Merci, non, hurla-t-il en réponse. Plus tard, peut-être ! Revenez vers la fin de l'après-midi ! " " Il y a une fête, ce soir. Vous serez des nôtres ? " " Je ne sais pas encore. Je vais réfléchir ! " La pensée de se retrouver en société le fatiguait d'avance. Celle de Nina lui faisait mal. C'était elle qu'il avait aperçue sur le pont. Il en était certain maintenant. Que faisait-elle ? Elle ne semblait pas se préoccuper de lui. Elle devait s'amuser, au contraire, danser ou quelque chose comme ça. En y réfléchissant, c'était presque criminel, ce qu'elle lui avait fait. Le balancer comme ça à la mer. Dans un radeau grand luxe, fallait avouer. Elle avait dû bien penser son coup. Pas le genre de personne à rien laisser au hasard. Mais pourquoi ? Pourquoi ? Qu'est-ce qu'elle avait bien pu trouver à lui reprocher ? Elle devait se sentir sacrément prisonnière de leur union, pour avoir réagi comme ça. Est-ce qu'il ne lui avait pas toujours laissé sa liberté ? Est-ce qu'il n'avait pas toujours été attentif, lui achetant des petits cadeaux, des fleurs, faisant sa part de ménage, lui demandant toujours son avis sur les endroits qu'ils visitaient, ce qu'ils allaient voir au cinéma etcétéra ?
Est-ce qu'il avait été un si mauvais amant ?
Est-ce qu'elle aurait préféré qu'il l'épouse, ou qu'il se décide à acheter une maison pour eux deux ? Ou qu'il accepte d'avoir des enfants ?
Pourquoi ?
Dans la soirée, le capitaine revint lui faire savoir qu'il ne le laisserait pas passer la nuit sur le radeau. Il était sous sa responsabilité, et il regagnerait le bord, que ça lui plaise ou non. Alors, tandis que l'équipage mettait un canot à la mer, il coupa le câble qui le reliait au yacht.

Dans les jours qui suivirent, ces questions revinrent souvent, aussi douloureuses, sans qu'il puisse y répondre. En parler l'aurait peut-être soulagé. Mais franchement, si c'était pour que ça se fasse entre deux verres, avec un troupeau de touristes flasques et ivres morts, il préférait rester tout seul. Après tout, il n'était pas dans des eaux hostiles. Il finirait bien par toucher terre, ou par trouver un autre bateau, de préférence pas un yacht, un truc de pêcheur ou quoi où les gens lui offriraient le refuge sans lui poser de questions. Où il n'aurait pas besoin de faire le guignol, où on ne lui demanderait pas de raconter son histoire quinze fois de suite, où il ne serait pas poursuivi par des troupeaux de femmes avides d'accrocher un naufragé de haute mer à leur tableau de chasse. Où les gens le respecteraient, quoi. Ou s'en foutraient de lui. Un bateau où on le laisserait vivre normalement, comme si rien ne s'était passé, jusqu'à ce qu'il puisse débarquer quelque part, trouver un avion pour rentrer à Paris et s'expliquer avec Nina sur cette histoire ridicule. Il n'était pas si pressé, après tout. Ca lui donnerait le temps de réfléchir, sur sa vie, sur le pourquoi de la chose, sur ce qu'il dirait à Nina, sur la manière dont il s'y prendrait pour buter son amant. Au pistolet ? Au couteau ? A la batte de base-ball ?
L'imaginer dans ses bras, ça lui gelait tout l'intérieur du corps. Il avait beau se faire cramer sous le ciel des Antilles. Il avait beau faire un soleil de feu, qui chauffait les planches du pont comme celle d'un sauna. Il avait froid partout en dedans. Tout était noir et immobile et froid. Alors il se secouait. Il pensait à n'importe quoi d'autre, au bleu du ciel, à l'immensité de l'espace, aux poissons de rêve qui venaient nager au bord du radeau, à la direction du vent, à la manière de s'y prendre pour hisser la voile, à ce qu'il mangerait le soir, à un pistolet, à une batte de base-ball.
Il vit deux bâtiments passer au loin. Il ne leur fit pas signe, et ils ne se détournèrent pas.

Sa barbe et ses cheveux avaient poussé. Il maintenait une hygiène stricte, se coupait les ongles régulièrement, se brossait les dents après chaque repas, se frottait entièrement au savon tous les trois jours, changeait de vêtements, entretenait son linge. Il mangeait à intervalles réguliers, variait son alimentation, pêchait. Mais il avait laissé pousser sa barbe et ses cheveux. Il n'avait plus guère de souci de l'élégance. Quelquefois, il parlait tout seul.
Il aurait peut-être dû, se disait-il, se laisser tenter par le catamaran qui l'avait abordé la veille. Il n'y avait que cinq personnes à bord, plus le skipper. Les gens lui avaient fait plutôt bonne impression. Surtout la jeune femme blonde, avec ses cheveux qui flottaient au vent, ses grands yeux bleus un peu noyés, son air romantique et doux. Elle n'avait pas parlé beaucoup, mais elle lui avait adressé plusieurs regards intéressés, intrigués. Elle aurait peut-être pu lui apporter un peu de cette paix et de cette douceur qui lui manquaient souvent à la nuit tombée, quand il lui fallait s'endormir seul au milieu de nulle part, en dessous de ce ciel trop grand qui continuait à lui faire peur.
Et puis il était peut-être temps de regagner la terre ferme ? Il dérivait depuis des semaines. Il devait bien admettre que " quelque chose n'allait pas. Quelque chose ". En repensant à la jeune femme, il sentit son cœur se serrer. Ca faisait tellement longtemps que ça ne lui était pas arrivé. Que rien ne lui était arrivé…
Bof. De toute façon, il était trop tard. Et puis ça se serait sans doute terminé comme la dernière fois.

Il n'avait absolument aucune conscience que ce repas était le cinq centième qu'il prenait sur le radeau.
La terre. La terre. Est-ce qu'il reverrait un jour la terre ferme ? La question ne se posait pas tellement -il en avait très vaguement conscience, comme une pensée qu'on formule à peine, quelque chose qu'on sait mais qu'on ne veut pas savoir, une image qu'on laisse flotter dans l'arrière-plan, en l'empêchant soigneusement de venir dériver du côté des mots- pas tellement, donc, en termes de difficulté pratique : il apercevait toujours, régulièrement, toutes sortes de bâtiments croiser sa route, des paquebots de luxe aux barques de pêcheurs. Comme quoi cette fameuse terre ferme n'était toujours pas bien loin. Sûrement. A en croire les livres qu'il lisait, les bateaux, pour la plupart, naviguaient d'un port à un autre, et plus le bateau était petit, plus le port était proche. C'est ce que disaient tous les livres.
Ceci dit, ça n'était que des livres. Des romans. Des histoires. Qu'est-ce que les livres avaient à voir avec la réalité ?
La vérité, c'est qu'il n'était plus bien sûr de croire à la terre ferme.
Et puis, à supposer qu'elle existe vraiment, que tout ça ne soit pas un rêve, ou des racontars, ou des fantasmes ou quoi… A supposer que ce soit réel… Il n'avait même pas franchement envie de savoir à quoi elle ressemblait. Habitée par tous ces gens, tous ces gens tellement… tellement nombreux, pour commencer, tout ce grouillement d'êtres humains. Quelquefois, il en rêvait la nuit. Il voyait ces centaines, ces milliers de poissons qui dérivaient dans le sillage du Radeau, transformés soudain en êtres humains, ce grouillement de corps nus, visqueux, glisser en silence les uns contre les autres, cernant le Radeau, la lente ronde des corps blancs, fluides et mous, aux yeux glauques, respirant sous l'eau par la bouche avec des airs de sangsues aveugles, imbéciles, obstinées et patientes, tournant sans cesse dans une eau de plus en plus noire, tournant, de plus en plus proches, et il s'éveillait en sueur. Il avait l'impression d'avoir hurlé dans son sommeil, mais il ne pouvait jamais en être sûr.
Ouais. A supposer qu'elle existe vraiment, la terre ferme, ça ne lui faisait plus vraiment envie.
Et si demain il arrivait en vue de la côte... Comment réagirait-il ?

Un jour il se mit à table pour l'avant-dernière fois. Il mâchait lentement, avec application, ainsi que le demandaient les règles de bonne hygiène corporelle. Il fallait couper la viande en petits cubes, faciles à mastiquer, et manger les légumes séparément. Une bouchée de viande, une bouchée de légumes. Entre chaque bouchée, marquer un temps d'arrêt pour donner aux muscles le temps de se relaxer. Le repas devait durer 45 minutes. Il fallait garder la tête et le tronc bien droits, de façon à ne pas entraver l'ingestion. Au bout de 45 minutes, il observait une nouvelle pose de dix minutes, puis il allait s'allonger dans le Château, sur le dos, la tête légèrement surélevée, pour une sieste de vingt minutes. Ensuite il se relevait, et arpentait trente fois le pont du Radeau d'un pas lent et chaloupé pour compenser le roulis. La promenade durait exactement trente minutes, une minute au tour. Puis venait le temps de la vaisselle. Il avait mis longtemps avant de découvrir le timing idéal pour la vaisselle. On ne pouvait la faire juste après le repas, parce que le corps n'était pas en disposition de fournir un effort. On ne pouvait pas attendre trop longtemps non plus, sinon elle séchait et il fallait consommer beaucoup d'eau pour un résultat médiocre. Une heure. C'était le timing parfait, à condition de la faire tremper dans un fond d'eau. Enfin, quand tout était propre et bien rangé, il absorbait deux verres d'eau, le premier en quatre grandes gorgées, le second qu'il dégustait à sa place favorite, adossé contre le mât, la tête tournée vers l'avant, contemplant l'horizon par delà le siège des toilettes. Il ne fallait pas boire pendant le repas : ça diluait les sucs gastriques, en compensation le corps en produisait davantage et on allait droit à l'ulcère.

Ce jour-là, pendant qu'il mangeait, quelques algues vinrent dériver sur les flancs du navire. La mer était plus claire, d'un vert lumineux. Il observa le changement d'un œil froid et calculateur. C'était un signe, il le savait bien, mais il avait du mal à l'interpréter. Il termina son repas en pensant que ça lui donnerait à réfléchir pendant sa promenade.
Plus tard, comme il marchait les mains dans le dos et les yeux fixés au sol, il ne parvint pas à percer le mystère des algues. Son esprit refusait de s'attaquer au problème. Au lieu de cela, il répétait sans cesse les mêmes mots, les pétrissant comme de la pâte à modeler, cherchant à leur donner une forme plaisante : algues, eau verte, lumière eau verte des valgues, calque de verque en verte des calcades etc… Au bout de trente minutes il n'était pas plus avancé, mais il avait une fort jolie chanson qui lui tiendrait jusqu'au soir.
Il dut laisser là les jeux de l'esprit. La vaisselle requérait toute son attention. Quand il l'eut terminée, il but son premier verre d'eau, un, deux, trois puis quatre gorgées, le remplit de nouveau et vint s'adosser au mât.
Devant lui, sur l'horizon, une longue bande sombre émergeait des flots.
Il se redressa lentement et vint se planter près du siège des toilettes. Immobile, il fixait ce nouveau phénomène. Tout en lui était silence. Froid et silence.
Il posa son verre et releva le couvercle pour uriner. Il avait besoin de réfléchir, et on ne pouvait le faire comme il faut si on avait pas les intérieurs bien propres.
Voyons. Que disaient les livres.
Algues. Eau verte. Lumière eau verte des calcades. Non. Suffit. Concentrons-nous. Algues. Eau claire. Eau plus claire donc moins profonde. Eau moins profonde donc…
Il ouvrit la trappe de la cuvette et referma soigneusement le siège. Puis il se dirigea vers l'un des coffres de bois. Il fouilla parmi les nombreux volumes qui s'y trouvaient et en sortit un dictionnaire. Il chercha à algues. Il ne trouva rien. Il chercha à eau, ne trouva pas davantage. Eau le mena à profond. Profond à surface. Et surface à limite.
A limite, il trouva la définition suivante : " Partie extrême où se termine une surface, une étendue. La mer s'étendait alors au-delà de ses limites naturelles. La terre a des limites, mais la bêtise humaine est infinie (Flaubert) ".
Encore qu'il ne vît pas très clairement le lien entre tout ça, il eut l'intuition très forte que la bande sombre qu'il apercevait posée sur l'horizon, au-delà du siège des toilettes, ne pouvait être que cette fameuse terre.

Plus tard dans la journée, quand il eut vraiment fait le tour de la question et que tout dans son esprit se fut remis en place, il réalisa que les courants le poussaient irrésistiblement vers la côte. Il allait devoir lutter s'il voulait échapper au désastre. La chose était contrariante : l'heure du thé approchait, son corps n'était pas proprement hydraté. D'un autre côté, attendre d'avoir pris le thé lui ferait perdre un temps précieux, il s'en rendait compte. Il faudrait compter sur la nécessaire pose digestive, sur les quelques assouplissements et échauffements qui devaient toujours précéder un effort quelconque. Non, vraiment, le timing n'était pas idéal. Il fallait prendre une décision, faire un choix dont chaque alternative présentait de graves défauts. La mort dans l'âme, il opta pour l'action.
Hisser la voile serait la pire des solutions. Le vent soufflait du large et ne ferait que le précipiter vers sa perte. Restaient les rames.
Il se mit à l'ouvrage. Il était assis à cheval sur les réservoirs d'eau, et s'activait de toute sa vigueur. Mais le Radeau était très lourd, il se retrouva rapidement en sueur et à bout de souffle. Ses efforts, il dut en convenir, n'étaient guère payants. Lorsqu'il releva la tête, après vingt minutes à piocher les flots vert lumineux, ce fut pour constater que la bande sombre s'était considérablement développée. On voyait déjà des montagnes, des arbres, et le croissant jaune d'une plage. L'endroit se peuplait de tout un tas de bateaux, encore loin pour l'instant, mais qui ne tarderaient pas à venir fouiner près du Radeau. Bientôt, il verrait des gens.
En plissant les yeux, il aperçut quelques maisons sur le bord de la plage. Sous le coup de la panique, il se remit à ramer, comme un fou. Il lutta pendant plus d'une heure ; il soufflait, il râlait, sortait la pagaie, la replongeait, encore et encore. Il ne sentait plus ses épaules. Des ampoules finirent par éclater sur ses paumes. Il avait la gorge desséchée, le dos en capilotade. Le frottement de la paroi du réservoir lui brûlait l'intérieur des cuisses : il ne s'arrêtait pas. L'heure du thé était depuis longtemps dépassée mais il est des moments dans la vie où il faut savoir se mettre en danger. Et puis l'effort lui redonnait confiance. Sûrement, il avait vaincu le courant, il était sûrement loin du rivage maintenant.
Mais à chaque fois qu'il se retournait, celui-ci s'était rapproché. Les algues grouillaient, on voyait même des branchages et des détritus. Il avait beau pagayer, son destin était inexorable.

La lutte était vaine. Il n'y avait plus qu'une chose raisonnable à faire. Il laissa tomber la rame. Il se donna quelques minutes pour souffler. Il ne se retourna pas. Il sentait qu'il ne supporterait pas la vue de l'horreur grandissant dans son dos. A gestes mesurés, il se prépara un ultime repas. Il y mit tout son cœur, choisissant dans le congélateur le plus beau morceau de viande qu'il fit cuire accompagné d'oignons blanchis, de lardons et d'une délicate sauce au vin. Il déboucha une bouteille de Pomerol qu'il but en mangeant -après tout, le dernier repas d'un condamné…- Il prolongea le repas au-delà de 50 minutes. Quand il eut terminé, il fit une sieste digestive de vingt minutes. Puis il sortit sur le pont, fit quelques gestes d'assouplissement pour chasser les courbatures de sa petite séance d'aviron, dégota au fond d'un coffre une hache d'incendie à manche court, et, délaissant sa promenade, il coula le Radeau.

 
FXS
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