Pendant une brève
seconde, il crut que tout allait bien. Il lui suffit d'ouvrir les
yeux et de tourner la tête vers la droite pour savoir qu'il
se trompait. On était en train de lui refaire l'intérieur
de la voûte crânienne à coups de masse et la lumière
du soleil le transperça comme une vrille. Ce réveil
promettait d'être un des pires de son existence.
Le soleil ?
Il était encore trop saoul pour paniquer. De toute évidence,
il n'était pas dans sa chambre. Sûrement, il s'était
endormi sur le pont et Nina n'avait pas pris la peine de le réveiller.
Elle n'avait peut-être pas réussi, peut-être l'avait-elle
cherché sans le trouver ou, plus probablement, elle était
elle-même trop saoule pour se préoccuper de lui. Il devait
être encore tôt, on n'entendait aucun bruit à part
celui des vagues qui venaient battre la coque. Elles semblaient inhabituellement
proches.
Quelque chose n'allait pas. Quelque chose d'autre. De plus grave que
la gueule de bois, quelque chose d'étrange, d'irréel,
comme un rêve. Quelque chose déconnait sérieusement,
et il allait devoir ouvrir les yeux, se redresser, malgré le
mal de crâne, malgré la double et très désagréable
impression de faim et de nausée. Quelque chose
Le radeau avait
beau être d'une taille tout à fait convenable, il n'en
restait pas moins un radeau. Il voyait encore au loin le bateau
de croisière sur lequel il avait embarqué quatre jours
auparavant, au départ de Fort de France. Sur le pont, il
crut apercevoir quelqu'un qui lui faisait signe. Une silhouette
pas très grande, aux longs cheveux noirs, une silhouette
de femme portant un maillot de bain et un paréo turquoise.
Ca pouvait être sa femme. Ca pouvait aussi bien être
celle de quelqu'un d'autre, ou une joyeuse animatrice. Le bateau
était déjà trop loin. Il se précipita
quand même à l'avant -à l'arrière ?-
pour lui répondre. Il cria, il hurla à en perdre la
voix. Peine perdue. Le bateau continua son chemin sans dévier.
Il était seul, à moitié saoul, aphone, sur
un radeau au milieu de l'Atlantique. Avec une migraine à
se couper la tête et une soif de tous les diables. Il continuait
de fixer stupidement le point noir qui disparaissait sur l'horizon,
emportant sa femme et son tube d'aspirine. Il balbutia quelque chose
comme : " Mais Bon Dieu, c'est pas possible ", il éclata
en sanglots. La panique déferlait en grandes vagues froides
de son estomac jusqu'à son bas ventre. Pleurer n'était
pas si mal. Il aurait pu en pisser de trouille.
Il tomba à
genoux, la tête dans les mains. Pleurer lui faisait du bien,
réalisa-t-il. Ca semblait soulager son mal de crâne.
Non pas le faire disparaître, ni même diminuer, mais
ça le rendait
comment
plus supportable. Recroquevillé
en position ftale, il s'affaissa sur le côté
gauche, pleurant toujours, mais déjà plus pour le
soulagement que par désespoir. Son dos nu heurta quelque
chose de dur et de froid. Et de blanc, constata-t-il en se retournant.
En forme de siège, d'une belle ovale blanche, avec un seul
gros pied évasé vers le bas. Percé en son centre.
Et muni d'un couvercle. Il n'eut brusquement plus envie de pleurer.
Un radeau avec des toilettes. C'était déjà
quelque chose.
Et puis, se dit-il, pisser debout comme ça, dans des chiottes
étincelantes flottant en plein Atlantique, sous le soleil
de feu des Caraïbes, ça avait quelque chose d'héroïque,
non ? De parfaitement surréaliste, d'accord, mais aussi d'héroïque.
Sûr.
Tandis qu'il vaquait à son affaire -le surréaliste
prenant le pas sur l'héroïque- il jeta un regard circulaire
sur son radeau. Pas mal du tout, ma foi. Plutôt grand pour
un engin de fortune. Il devait faire dans les 20 mètres de
long sur 15 de large. Il était fait d'un assemblage classique
de planches étroitement liées reposant sur quatre
énormes poutres. Tout au fond -à l'arrière
décida-t-il- se dressait une petite cabane qu'il baptisa
" château ", nul bâtiment nanti d'un château
respectable n'étant en vue pour le contredire. Au centre,
un mât carré drissé et envergué, sa voile
d'un rouge passé soigneusement affalée. Flottant sur
ses bords, deux énormes cylindres de métal. Sur les
côtés, une série de longs coffres en bois fermés
de grosses serrures.
A l'intérieur, il découvrit, rangé dans un
ordre militaire, tout le nécessaire vital et même plus.
Des tonnes de nourriture, légumes, fruits, fromage et viande
pour six mois, conservés dans un caisson réfrigérant.
D'autres caisses contenaient des vêtements chauds ou de pluie,
des livres, des magazines, un matériel de pêche complet,
cannes, lignes, plombs, bouchons, un petit harpon, et tout un fatras
de choses : lampes, piles, bougies, allumettes, brûleur, cartouches
de gaz, casseroles, couverts, papier, crayons, médicaments,
dentifrice et savon, jusqu'à une boîte à cirages
et du papier toilettes dans lesquels il reconnut la patte de sa
femme. Un des deux cylindres était cloisonné en une
série de compartiments isothermes contenant de l'eau douce.
L'autre était rempli jusqu'à la gueule de carburant
: l'alimentation du mini générateur électrique
desservant le frigo.
Pour un radeau
Il commença
par dormir douze heures d'affilée. La mer était étale,
le lit fort confortable, le murmure de l'eau
un murmure. Quand
il se réveilla, il faisait nuit. La lune jetait des taches
gris-bleu phosphorescentes qui redessinaient le pont comme une image
de conte, animée par le doux balancement de l'eau. Il leva
les yeux et l'énormité du ciel l'écrasa. Son
crâne soudain devenait translucide, poreux, la fraîcheur
de la brise y pénétrait, balayait ses pensées
sans bruit, sans heurt. Il se sentait vide et sain, comme une pièce
dont on a ouvert les fenêtres en grand. Il avait faim.
Il prit son premier repas assis en tailleur, adossé contre
le mât, comme il devait prendre la plupart des 699 autres.
Il dîna (déjeuna ?) de biscottes, de fromage et de
jambon à peine décongelé. Il n'était
pas patient avec la nourriture.
Au fil des minutes, son sentiment de plénitude s'estompait.
Lorsqu'il eut fini de manger, dans les quelques heures qui le séparaient
de l'aube, il assista au défilé de toutes ses peurs,
remontant une par une piétiner la magie invraisemblable de
ce moment. Peur du lendemain (combien de temps Nina ferait-elle
durer cette petite plaisanterie ?), peur de l'inexplicable (pourquoi
avait-elle fait ça ?), peur de l'inconnu (laquelle de ces
putains d'étoiles pouvait bien être l'étoile
polaire ?), peur des si (et si ça n'était pas Nina
? et si le bateau avait été abordé par des
pirates dans son sommeil ? et s'ils l'avaient violée ? et
si elle avait aimé ça ? et si c'était Nina
? et si ça n'était pas une plaisanterie ?). Vinrent
ensuite des peurs plus pragmatiques : comment ça marchait,
un radeau ? aurait-il assez à manger ? assez à boire
? pour terminer par les peurs primitives, peur du noir, peur de
la solitude.
L'aube le trouva
perché sur la vergue, scrutant désespérément
l'océan. Il y passa la journée sans apercevoir une
seule embarcation ; il n'en vit pas davantage le lendemain, ni le
troisième jour. Le quatrième, deux bateaux qui lui
parurent très longs, très plats et très lointains
glissèrent lentement sur l'horizon, ignorant ses appels,
ses sifflets, ses coups de cuillère sur la casserole, la
fumée du feu qu'il alluma avec deux gros pulls en laine verte
et, pour finir, ses insultes.
Enfin, le cinquième jour, un yacht le remarqua. Lorsqu'il
vit le bâtiment virer de bord et mettre le cap dans sa direction,
il délira. Il criait, il sautait sur le pont, plongeait dans
les eaux tièdes des Tropiques, remontait, chantait vigoureusement
l'hymne national en battant la mesure à grands gestes des
bras. Le bateau mit une éternité à venir jusqu'à
lui. Il battait pavillon américain. Le capitaine était
un petit homme d'une quarantaine d'années, replet, le visage
lisse et hâlé. Tout en lui, de ses boutons dorés
à ses lunettes de soleil, respirait le luxe. Il écouta
X
, surexcité, lui débiter son histoire dans
un ordre anarchique. Il ne semblait pas y prêter grande attention.
Il l'interrompit grossièrement. " Is this your boat?
". X
, pris de court expliqua dans un anglais hésitant
que oui, enfin non, c'était un radeau, pas le sien mais qu'il
s'était retrouvé dessus il y avait cinq jours sans
même avoir fait naufrage mais que bon, oui, on pouvait considérer
que c'était son radeau, même si ça n'avait pas
franchement l'allure d'un radeau, que tout cela était incroyable
mais que
" Incredible, indeed
" murmura le
capitaine. " Not your average raft ". Puis, plus fort
: " Would you like to go on board ? We would tow it, obviously
". X
accepta avec empressement.
Et pendant trois
jours, le bateau fut un paradis. La croisière n'était
pas pleine. On lui affecta une cabine confortable sur le pont supérieur.
On était aux petits soins. Un naufragé, ça
n'arrivait pas tous les jours, et puis c'était une animation
facile. Il intriguait les passagers. Il suffisait de le coller au
bar pour que celui-ci ne désemplisse pas. Son histoire, évidemment,
avait beaucoup de succès auprès des femmes. Le deuxième
jour, le capitaine décida, en son honneur, d'ajouter un bal
au menu des réjouissances. Il alla piocher dans la réserve
de vêtements que lui avait laissés Nina -ou un de ses
amants-. Il fut le centre de toutes les attentions et de toutes
les convoitises. A sa quinzième narration, son récit
était bien rôdé. Oubliés les réveils
abrutis, gueule de bois. Il avait entériné l'explication
des pirates. Il les avait vus, confusément, au cours de l'attaque
nocturne. Il les avait affrontés, il avait même dû,
croyait-il, en tuer un d'un coup de barre à mine. Il s'était
battu en brave puis il avait reçu un coup sur le crâne
et perdu connaissance. Il s'était réveillé
sur le radeau.
La soirée s'avançait. Il dansa, il but beaucoup (il
se trouvait toujours quelqu'un pour s'asseoir à sa table,
un verre à la main, et lui demander : " Alors comme
ça, les pirates
? " et lui : " Qu'est-ce
que vous voulez
J'étais comme vous, je pensais que
ça n'existait plus ! "). Il embrassa plusieurs de ses
partenaires puis se retrouva, sans trop savoir comment, dans le
noir d'une cabine. Quelqu'un lui arrachait ses vêtements.
Il fut rassuré en entendant une voix féminine lui
murmurer : " Mon mari doit être en train de me chercher.
" Il y eut un quart d'heure de confusion durant lequel il fit
ce qu'il put. Il reprenait à peine son souffle, quand la
même voix lui enjoignit de filer. On le bousculait hors du
lit, on le poussait dans le dos. Il atterrit dans le couloir, la
moitié de ses vêtements à la main, l'autre
l'autre vola soudain depuis la porte de la cabine, tandis qu'une
voix douce lui disait à demain. Il regagna ses quartiers,
ne retrouva pas sa clef et s'endormit sur une chaise longue, tourné
vers la proue, face à la lune. Il était trois heures
et demi du matin.
Il se réveilla
en hurlant, persuadé d'être de retour sur le radeau.
Et puis il vit la chaise longue, le plancher lisse du pont supérieur.
Quelques lève-tôt barbotaient dans la piscine en contrebas.
Les souvenirs de la veille lui revinrent et il sourit malgré
son mal de crâne. Un vague remord le traversa à la
pensée de Nina. Il le chassa rapidement. Il devait avant
toute chose retrouver sa clef.
Il s'adressa à la réception. Le réceptionniste
-grand, blond, jeune, bronzé, le regard frais et la chemisette
d'un blanc aveuglant- lui tendit avec un clin d'il. "
Elle a raconté qu'elle l'avait trouvé par terre sur
la piste de danse, glissa-t-il. Le mari n'avait pas l'air content.
Je serais de vous, j'éviterais de trop me montrer aujourd'hui.
Et j'irais prendre une douche
" Il haussa les épaules.
Après tout, c'était leur affaire. Il n'avait rien
demandé. La femme l'avait pratiquement forcé, quand
on y regardait bien. S'il y avait quelqu'un à qui le mari
devait en vouloir, c'était elle. Et puis l'air de complicité
du jeune bellâtre lui déplaisait (il se prenait pour
qui ?). Il regagna sa cabine en jetant autour de lui des regards
circonspects.
Quand il gagna le restaurant pour le déjeuner, il sentit
que l'atmosphère avait changé. On devait le considérer
comme faisant partie du package. " Dans toutes les croisières,
y'a au moins un naufragé ! Son histoire à lui était
d'ailleurs assez pitoyable. " " Pourtant, j'ai failli
y croire, moi. Pas toi ? " " Tu rigoles ! Des pirates
à notre époque ! Pis quoi encore
" "
Y'a plus d'aventure
Même l'Atlantique, à côté
du métro
" La plupart des gens passèrent
à côté de lui en affectant un air indifférent.
Il y en eut un ou deux pour lui sourire et lui lancer un mot du
genre " sacrée fête, hier soir, hein ? Où
est-ce que vous avez disparu, dites-moi ? Vous étiez en train
de danser avec cette nana, et puis je me suis retourné, et
pfffuit ! plus personne ! " Ce fut tout.
Il passa la journée à éviter la foule. Plus
particulièrement la femme de la veille. Il resta la plupart
du temps dans sa cabine. Le peu qu'il s'aventura dehors, il eut
peur de tomber sur son mari. La croisière mettrait encore
dix jours pour toucher la Floride. Dix jours ! Il n'allait tout
de même pas passer dix jours à se cacher !
La nuit tombée, il alla jeter un coup d'il sur son
radeau. Les gens sont tous les mêmes, se dit-il. Jeune nanti
sur un navire français ou naufragé sur un yacht américain,
c'est toujours les mêmes problèmes. Les discussions
futiles. Les gens superficiels. Le besoin de sensationnel. Et puis
la course à la chair fraîche. Les plaisirs idiots.
" Ces lendemains de fête où on a envie de se suicider
" disait Sartre (dictionnaire Hachette des Citations de la
Langue française, édition 1998). Il soupira. Il n'avait
pas envie de se retrouver dans sa cabine, il y avait passé
sa journée, elle lui sortait par les oreilles. Elle lui donnait
la fièvre. Alors lui vint l'idée d'aller dormir sur
le radeau. Après tout, c'était son radeau. Au moins,
on lui foutrait la paix. Cette nana n'irait pas le chercher là-bas.
Il prenait le
soleil sur son embarcation, adossé au mât, la tête
couverte d'un mauvais chapeau de paille. Il lisait. Le confort était
loin de valoir celui du yacht. Il aurait peut-être dû
emprunter une des chaises longues. Mais il était trop tard.
Revenir jusqu'ici avait demandé des acrobaties. Il voyait
mal comment s'y prendre pour faire le chemin inverse. Et puis, au
moins, il était au calme.
Le radeau dérivait quelque trente ou quarante mètres
derrière le yacht, dont le sillage le secouait parfois salement.
Tout ça n'importait pas. Il se sentait chez lui. On ne l'avait
pas cherché la veille au soir. Mais ce matin, il avait vu
plusieurs passagers scruter dans sa direction. Après une
sorte de conciliabule, deux d'entre eux avaient quitté le
groupe, probablement en quête du capitaine. On ne tarderait
pas à lui poser des questions.
La voix le fit sursauter. Equipé d'un porte-voix, le capitaine
l'interpellait. " Tout va bien ? " Il fit un geste du
pouce pour montrer que oui merci. " Ca n'est pas très
raisonnable, ce que vous faites ! continua l'autre. Il peut vous
arriver n'importe quoi, une vague, un coup de vent
Vous vous
feriez emporter comme rien ! Vous feriez mieux de revenir sur le
navire ! " " Merci, non, hurla-t-il en réponse.
Plus tard, peut-être ! Revenez vers la fin de l'après-midi
! " " Il y a une fête, ce soir. Vous serez des nôtres
? " " Je ne sais pas encore. Je vais réfléchir
! " La pensée de se retrouver en société
le fatiguait d'avance. Celle de Nina lui faisait mal. C'était
elle qu'il avait aperçue sur le pont. Il en était
certain maintenant. Que faisait-elle ? Elle ne semblait pas se préoccuper
de lui. Elle devait s'amuser, au contraire, danser ou quelque chose
comme ça. En y réfléchissant, c'était
presque criminel, ce qu'elle lui avait fait. Le balancer comme ça
à la mer. Dans un radeau grand luxe, fallait avouer. Elle
avait dû bien penser son coup. Pas le genre de personne à
rien laisser au hasard. Mais pourquoi ? Pourquoi ? Qu'est-ce qu'elle
avait bien pu trouver à lui reprocher ? Elle devait se sentir
sacrément prisonnière de leur union, pour avoir réagi
comme ça. Est-ce qu'il ne lui avait pas toujours laissé
sa liberté ? Est-ce qu'il n'avait pas toujours été
attentif, lui achetant des petits cadeaux, des fleurs, faisant sa
part de ménage, lui demandant toujours son avis sur les endroits
qu'ils visitaient, ce qu'ils allaient voir au cinéma etcétéra
?
Est-ce qu'il avait été un si mauvais amant ?
Est-ce qu'elle aurait préféré qu'il l'épouse,
ou qu'il se décide à acheter une maison pour eux deux
? Ou qu'il accepte d'avoir des enfants ?
Pourquoi ?
Dans la soirée, le capitaine revint lui faire savoir qu'il
ne le laisserait pas passer la nuit sur le radeau. Il était
sous sa responsabilité, et il regagnerait le bord, que ça
lui plaise ou non. Alors, tandis que l'équipage mettait un
canot à la mer, il coupa le câble qui le reliait au
yacht.
Dans les jours
qui suivirent, ces questions revinrent souvent, aussi douloureuses,
sans qu'il puisse y répondre. En parler l'aurait peut-être
soulagé. Mais franchement, si c'était pour que ça
se fasse entre deux verres, avec un troupeau de touristes flasques
et ivres morts, il préférait rester tout seul. Après
tout, il n'était pas dans des eaux hostiles. Il finirait
bien par toucher terre, ou par trouver un autre bateau, de préférence
pas un yacht, un truc de pêcheur ou quoi où les gens
lui offriraient le refuge sans lui poser de questions. Où
il n'aurait pas besoin de faire le guignol, où on ne lui
demanderait pas de raconter son histoire quinze fois de suite, où
il ne serait pas poursuivi par des troupeaux de femmes avides d'accrocher
un naufragé de haute mer à leur tableau de chasse.
Où les gens le respecteraient, quoi. Ou s'en foutraient de
lui. Un bateau où on le laisserait vivre normalement, comme
si rien ne s'était passé, jusqu'à ce qu'il
puisse débarquer quelque part, trouver un avion pour rentrer
à Paris et s'expliquer avec Nina sur cette histoire ridicule.
Il n'était pas si pressé, après tout. Ca lui
donnerait le temps de réfléchir, sur sa vie, sur le
pourquoi de la chose, sur ce qu'il dirait à Nina, sur la
manière dont il s'y prendrait pour buter son amant. Au pistolet
? Au couteau ? A la batte de base-ball ?
L'imaginer dans ses bras, ça lui gelait tout l'intérieur
du corps. Il avait beau se faire cramer sous le ciel des Antilles.
Il avait beau faire un soleil de feu, qui chauffait les planches
du pont comme celle d'un sauna. Il avait froid partout en dedans.
Tout était noir et immobile et froid. Alors il se secouait.
Il pensait à n'importe quoi d'autre, au bleu du ciel, à
l'immensité de l'espace, aux poissons de rêve qui venaient
nager au bord du radeau, à la direction du vent, à
la manière de s'y prendre pour hisser la voile, à
ce qu'il mangerait le soir, à un pistolet, à une batte
de base-ball.
Il vit deux bâtiments passer au loin. Il ne leur fit pas signe,
et ils ne se détournèrent pas.
Sa barbe et
ses cheveux avaient poussé. Il maintenait une hygiène
stricte, se coupait les ongles régulièrement, se brossait
les dents après chaque repas, se frottait entièrement
au savon tous les trois jours, changeait de vêtements, entretenait
son linge. Il mangeait à intervalles réguliers, variait
son alimentation, pêchait. Mais il avait laissé pousser
sa barbe et ses cheveux. Il n'avait plus guère de souci de
l'élégance. Quelquefois, il parlait tout seul.
Il aurait peut-être dû, se disait-il, se laisser tenter
par le catamaran qui l'avait abordé la veille. Il n'y avait
que cinq personnes à bord, plus le skipper. Les gens lui
avaient fait plutôt bonne impression. Surtout la jeune femme
blonde, avec ses cheveux qui flottaient au vent, ses grands yeux
bleus un peu noyés, son air romantique et doux. Elle n'avait
pas parlé beaucoup, mais elle lui avait adressé plusieurs
regards intéressés, intrigués. Elle aurait
peut-être pu lui apporter un peu de cette paix et de cette
douceur qui lui manquaient souvent à la nuit tombée,
quand il lui fallait s'endormir seul au milieu de nulle part, en
dessous de ce ciel trop grand qui continuait à lui faire
peur.
Et puis il était peut-être temps de regagner la terre
ferme ? Il dérivait depuis des semaines. Il devait bien admettre
que " quelque chose n'allait pas. Quelque chose ". En
repensant à la jeune femme, il sentit son cur se serrer.
Ca faisait tellement longtemps que ça ne lui était
pas arrivé. Que rien ne lui était arrivé
Bof. De toute façon, il était trop tard. Et puis ça
se serait sans doute terminé comme la dernière fois.
Il n'avait absolument
aucune conscience que ce repas était le cinq centième
qu'il prenait sur le radeau.
La terre. La terre. Est-ce qu'il reverrait un jour la terre ferme
? La question ne se posait pas tellement -il en avait très
vaguement conscience, comme une pensée qu'on formule à
peine, quelque chose qu'on sait mais qu'on ne veut pas savoir, une
image qu'on laisse flotter dans l'arrière-plan, en l'empêchant
soigneusement de venir dériver du côté des mots-
pas tellement, donc, en termes de difficulté pratique : il
apercevait toujours, régulièrement, toutes sortes
de bâtiments croiser sa route, des paquebots de luxe aux barques
de pêcheurs. Comme quoi cette fameuse terre ferme n'était
toujours pas bien loin. Sûrement. A en croire les livres qu'il
lisait, les bateaux, pour la plupart, naviguaient d'un port à
un autre, et plus le bateau était petit, plus le port était
proche. C'est ce que disaient tous les livres.
Ceci dit, ça n'était que des livres. Des romans. Des
histoires. Qu'est-ce que les livres avaient à voir avec la
réalité ?
La vérité, c'est qu'il n'était plus bien sûr
de croire à la terre ferme.
Et puis, à supposer qu'elle existe vraiment, que tout ça
ne soit pas un rêve, ou des racontars, ou des fantasmes ou
quoi
A supposer que ce soit réel
Il n'avait même
pas franchement envie de savoir à quoi elle ressemblait.
Habitée par tous ces gens, tous ces gens tellement
tellement nombreux, pour commencer, tout ce grouillement d'êtres
humains. Quelquefois, il en rêvait la nuit. Il voyait ces
centaines, ces milliers de poissons qui dérivaient dans le
sillage du Radeau, transformés soudain en êtres humains,
ce grouillement de corps nus, visqueux, glisser en silence les uns
contre les autres, cernant le Radeau, la lente ronde des corps blancs,
fluides et mous, aux yeux glauques, respirant sous l'eau par la
bouche avec des airs de sangsues aveugles, imbéciles, obstinées
et patientes, tournant sans cesse dans une eau de plus en plus noire,
tournant, de plus en plus proches, et il s'éveillait en sueur.
Il avait l'impression d'avoir hurlé dans son sommeil, mais
il ne pouvait jamais en être sûr.
Ouais. A supposer qu'elle existe vraiment, la terre ferme, ça
ne lui faisait plus vraiment envie.
Et si demain il arrivait en vue de la côte... Comment réagirait-il
?
Un jour il se
mit à table pour l'avant-dernière fois. Il mâchait
lentement, avec application, ainsi que le demandaient les règles
de bonne hygiène corporelle. Il fallait couper la viande
en petits cubes, faciles à mastiquer, et manger les légumes
séparément. Une bouchée de viande, une bouchée
de légumes. Entre chaque bouchée, marquer un temps
d'arrêt pour donner aux muscles le temps de se relaxer. Le
repas devait durer 45 minutes. Il fallait garder la tête et
le tronc bien droits, de façon à ne pas entraver l'ingestion.
Au bout de 45 minutes, il observait une nouvelle pose de dix minutes,
puis il allait s'allonger dans le Château, sur le dos, la
tête légèrement surélevée, pour
une sieste de vingt minutes. Ensuite il se relevait, et arpentait
trente fois le pont du Radeau d'un pas lent et chaloupé pour
compenser le roulis. La promenade durait exactement trente minutes,
une minute au tour. Puis venait le temps de la vaisselle. Il avait
mis longtemps avant de découvrir le timing idéal pour
la vaisselle. On ne pouvait la faire juste après le repas,
parce que le corps n'était pas en disposition de fournir
un effort. On ne pouvait pas attendre trop longtemps non plus, sinon
elle séchait et il fallait consommer beaucoup d'eau pour
un résultat médiocre. Une heure. C'était le
timing parfait, à condition de la faire tremper dans un fond
d'eau. Enfin, quand tout était propre et bien rangé,
il absorbait deux verres d'eau, le premier en quatre grandes gorgées,
le second qu'il dégustait à sa place favorite, adossé
contre le mât, la tête tournée vers l'avant,
contemplant l'horizon par delà le siège des toilettes.
Il ne fallait pas boire pendant le repas : ça diluait les
sucs gastriques, en compensation le corps en produisait davantage
et on allait droit à l'ulcère.
Ce jour-là,
pendant qu'il mangeait, quelques algues vinrent dériver sur
les flancs du navire. La mer était plus claire, d'un vert
lumineux. Il observa le changement d'un il froid et calculateur.
C'était un signe, il le savait bien, mais il avait du mal
à l'interpréter. Il termina son repas en pensant que
ça lui donnerait à réfléchir pendant
sa promenade.
Plus tard, comme il marchait les mains dans le dos et les yeux fixés
au sol, il ne parvint pas à percer le mystère des
algues. Son esprit refusait de s'attaquer au problème. Au
lieu de cela, il répétait sans cesse les mêmes
mots, les pétrissant comme de la pâte à modeler,
cherchant à leur donner une forme plaisante : algues, eau
verte, lumière eau verte des valgues, calque de verque en
verte des calcades etc
Au bout de trente minutes il n'était
pas plus avancé, mais il avait une fort jolie chanson qui
lui tiendrait jusqu'au soir.
Il dut laisser là les jeux de l'esprit. La vaisselle requérait
toute son attention. Quand il l'eut terminée, il but son
premier verre d'eau, un, deux, trois puis quatre gorgées,
le remplit de nouveau et vint s'adosser au mât.
Devant lui, sur l'horizon, une longue bande sombre émergeait
des flots.
Il se redressa lentement et vint se planter près du siège
des toilettes. Immobile, il fixait ce nouveau phénomène.
Tout en lui était silence. Froid et silence.
Il posa son verre et releva le couvercle pour uriner. Il avait besoin
de réfléchir, et on ne pouvait le faire comme il faut
si on avait pas les intérieurs bien propres.
Voyons. Que disaient les livres.
Algues. Eau verte. Lumière eau verte des calcades. Non. Suffit.
Concentrons-nous. Algues. Eau claire. Eau plus claire donc moins
profonde. Eau moins profonde donc
Il ouvrit la trappe de la cuvette et referma soigneusement le siège.
Puis il se dirigea vers l'un des coffres de bois. Il fouilla parmi
les nombreux volumes qui s'y trouvaient et en sortit un dictionnaire.
Il chercha à algues. Il ne trouva rien. Il chercha à
eau, ne trouva pas davantage. Eau le mena à profond. Profond
à surface. Et surface à limite.
A limite, il trouva la définition suivante : " Partie
extrême où se termine une surface, une étendue.
La mer s'étendait alors au-delà de ses limites naturelles.
La terre a des limites, mais la bêtise humaine est infinie
(Flaubert) ".
Encore qu'il ne vît pas très clairement le lien entre
tout ça, il eut l'intuition très forte que la bande
sombre qu'il apercevait posée sur l'horizon, au-delà
du siège des toilettes, ne pouvait être que cette fameuse
terre.
Plus tard dans
la journée, quand il eut vraiment fait le tour de la question
et que tout dans son esprit se fut remis en place, il réalisa
que les courants le poussaient irrésistiblement vers la côte.
Il allait devoir lutter s'il voulait échapper au désastre.
La chose était contrariante : l'heure du thé approchait,
son corps n'était pas proprement hydraté. D'un autre
côté, attendre d'avoir pris le thé lui ferait
perdre un temps précieux, il s'en rendait compte. Il faudrait
compter sur la nécessaire pose digestive, sur les quelques
assouplissements et échauffements qui devaient toujours précéder
un effort quelconque. Non, vraiment, le timing n'était pas
idéal. Il fallait prendre une décision, faire un choix
dont chaque alternative présentait de graves défauts.
La mort dans l'âme, il opta pour l'action.
Hisser la voile serait la pire des solutions. Le vent soufflait
du large et ne ferait que le précipiter vers sa perte. Restaient
les rames.
Il se mit à l'ouvrage. Il était assis à cheval
sur les réservoirs d'eau, et s'activait de toute sa vigueur.
Mais le Radeau était très lourd, il se retrouva rapidement
en sueur et à bout de souffle. Ses efforts, il dut en convenir,
n'étaient guère payants. Lorsqu'il releva la tête,
après vingt minutes à piocher les flots vert lumineux,
ce fut pour constater que la bande sombre s'était considérablement
développée. On voyait déjà des montagnes,
des arbres, et le croissant jaune d'une plage. L'endroit se peuplait
de tout un tas de bateaux, encore loin pour l'instant, mais qui
ne tarderaient pas à venir fouiner près du Radeau.
Bientôt, il verrait des gens.
En plissant les yeux, il aperçut quelques maisons sur le
bord de la plage. Sous le coup de la panique, il se remit à
ramer, comme un fou. Il lutta pendant plus d'une heure ; il soufflait,
il râlait, sortait la pagaie, la replongeait, encore et encore.
Il ne sentait plus ses épaules. Des ampoules finirent par
éclater sur ses paumes. Il avait la gorge desséchée,
le dos en capilotade. Le frottement de la paroi du réservoir
lui brûlait l'intérieur des cuisses : il ne s'arrêtait
pas. L'heure du thé était depuis longtemps dépassée
mais il est des moments dans la vie où il faut savoir se
mettre en danger. Et puis l'effort lui redonnait confiance. Sûrement,
il avait vaincu le courant, il était sûrement loin
du rivage maintenant.
Mais à chaque fois qu'il se retournait, celui-ci s'était
rapproché. Les algues grouillaient, on voyait même
des branchages et des détritus. Il avait beau pagayer, son
destin était inexorable.
La lutte était
vaine. Il n'y avait plus qu'une chose raisonnable à faire.
Il laissa tomber la rame. Il se donna quelques minutes pour souffler.
Il ne se retourna pas. Il sentait qu'il ne supporterait pas la vue
de l'horreur grandissant dans son dos. A gestes mesurés,
il se prépara un ultime repas. Il y mit tout son cur,
choisissant dans le congélateur le plus beau morceau de viande
qu'il fit cuire accompagné d'oignons blanchis, de lardons
et d'une délicate sauce au vin. Il déboucha une bouteille
de Pomerol qu'il but en mangeant -après tout, le dernier
repas d'un condamné
- Il prolongea le repas au-delà
de 50 minutes. Quand il eut terminé, il fit une sieste digestive
de vingt minutes. Puis il sortit sur le pont, fit quelques gestes
d'assouplissement pour chasser les courbatures de sa petite séance
d'aviron, dégota au fond d'un coffre une hache d'incendie
à manche court, et, délaissant sa promenade, il coula
le Radeau.
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