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| 8
août 2002 |
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Personne ne
reste plus de trois ans dans cette ville. Hong Kong, femme mal aimée,
incomprise. On en tire ce que l'on peut et puis on l'abandonne.
Mais derrière soi déjà, d'autres prétendants
s'avancent, en rangs serrés.
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| 9
août 2002 |
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La pluie. Les
contours des immeubles de l'autre côté de la mer s'éloignent,
puis s'effacent. La ville est grise. Tout est comme feutré.
La lumière vacille, puis s'éteint. C'est la nuit,
en plein après-midi. On entend le tonnerre cogner entre les
tours. On voit tout en bas les taxis rouges qui avancent au ralenti,
en files indiennes, comme des fourmis. La nuit vient du sol. L'eau
s'abat en rafales violentes, serrées, contre les murs de
verre. On dirait que la ville tout entière va se diluer dans
cette ténèbre. Puis une sorte de clarté semble
déchirer en diagonale un coin de cette fantaisie noire :
un rayon jaune, livide. Coups de tonnerre. Eclairs. Le 45ème
étage de cette tour est devenue une arche de Noé qui
flotte dans l'obscurité.
La pluie toujours.
Certains matins. C'est une certaine qualité de la lumière
d'abord, liquoreuse, c'est une fraîcheur répandue dans
l'air. On la sent sur sa peau avant même de la voir, de l'entendre.
La pluie en gris clair, dans cette ville où la chaleur est
de plomb fondu. Je me lève, je prends une chaise et je m'installe
avec un livre à côté de la porte grande ouverte
du balcon. Le ciel est entièrement voilé. Fonds indistinct
de la baie. Clarté diffuse. On entend courir sur les toits
des milliers de petits pieds. Tous les parfums remontent de la rue,
des collines : ça sent la terre mouillée, les feuilles
foulées, le bitume. Reviennent vers moi en foule bigarrée
- silhouettes, voix, odeurs - tous les souvenirs de mon enfance
: c'est la mousson. Et soudain dans cette ville étrangère,
très étrangère, pour la première fois,
je me sens chez moi.
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| 11
août 2002 |
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La bibliothèque.
Biographies d'émigrants. Des chinois de Chine, d'Indochine
et du Cambodge. Certains sont à Paris maintenant. Ils ont
fait le XIIIème arrondissement où j'ai vécu
étant enfant. Ou bien aux Etats-Unis. Tous ces émigrants
passent toujours à un moment donné par Hong Kong,
véritable plaque tournante pour aller vers l'Occident. Alors
simple étape ou " lieu de rencontre entre l'Est et l'Ouest
", comme disent les prospectus publicitaires ? La réalité
est sans doute moins glorieuse. Dans ces livres, on le voit.
On voit quoi
? Hong Kong est un nud dans la douleur des gens. Les anciens
agents du Kuomintang, puis les anciens gardes rouges de la Révolution
Culturelle. Les vietnamiens de l'Ancien Régime, puis les
Boat People. Les cambodgiens persécutés par les Khmers
rouges. Toutes ces vies, tous ces drames et à un moment donné,
invariablement, ce rocher, Hong Kong. Les faux papiers, les passages
de frontières, les petits boulots. Les retrouvailles et les
séparations. Et surtout ce silence, ce silence immense dans
cette ville surpeuplée.
Les chinois
sourient lorsqu'ils veulent cacher leur émotion. Quand on
regarde les idéogrammes, on peut penser à de petites
marmites ventrues. Tant de larmes pourtant dans ces alliances d'idéogrammes.
Mais la réalité n'est qu'un signe et nous ne faisons
que passer. Et tandis que je regarde la rue par la fenêtre
de la bibliothèque, Hong Kong devient lentement pour moi
un labyrinthe, un labyrinthe de signes.
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| 19
août 2002 |
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| Hong Kong, ville
inhumaine.
La foule marche,
visages tous semblables. Martèlement des pas. Je descends
de la tour, ils y montent. Il est 9h30 du matin. Je m'arrête
un instant dans la passerelle vitrée. A ma gauche, un ruisseau
vif-argent serpente à travers la végétation
dense. A ma droite, les gens attendent leurs bus, perdus dans une
grande avenue, cernés par les immeubles. Sans transition,
d'un côté la colline, de l'autre la ville. Flux de
taxis au pied des gratte-ciels : l'un d'eux, en construction, ne
porte encore que la moitié de sa combinaison de verre, le
reste est à nu, une ossature d'acier et de bambous. Eclat
métallique des chromes, des voix, des regards. Une sorte
de froideur monte comme un brouillard de ces corps juxtaposés.
Pourquoi marcher si vite ?
Et cette pluie
de nouveau qui n'arrose rien. Je lève mon visage vers le
ciel blanc. Grondement sourd de la ville, circulation, marteaux
piqueurs, entrechoquement des tramways. Chaleur dégagée
par les moteurs, les climatiseurs. Course parallèle des nuages.
Pris dans ces courants, indifférent, le colossal jeu de construction
projette son ombre sur la mer opaque. Ouverture carrée des
fenêtres, des climatiseurs, des myriades de fenêtres,
des myriades de climatiseurs, aveugles et secs comme les alvéoles
des yeux d'insectes. Nulle part où se poser. Hémorragie
continue de piétons, de véhicules. Béton. La
pluie délave toutes les couleurs. Hong Kong ville inhumaine.
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| 22
août 2002 |
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Cela fait plusieurs
jours déjà que les gens déposent sur le bord
du trottoir des offrandes : des fruits, de la viande et des baguettes
d'encens plantées dans des oranges, sur un tapis de papier
rouge. Les flammes apparemment ont été si violentes
que le tapis est à moitié brûlé, et les
plats aussi. On nous dit qu'il vaut mieux de ne pas sortir trop
tard le soir, dans cette chaleur malsaine, car les mauvais esprits
rôdent. La porte des enfers est ouverte : les âmes des
morts sont dans la ville.
Aujourd'hui,
quatorzième jour de la Fête des Fantômes. Ce
soir, la porte des enfers va se refermer pour une année.
Par la fenêtre entrouverte, j'entends deux étages plus
bas des morceaux d'opéra chinois. En plein milieu de ce quartier
populaire de Kowloon, un minuscule théâtre de bambous
a été construit en l'espace de quelques jours. Sa
présence surprend dans ce petit terrain désaffecté
et grillagé. Mais il arbore fièrement son portail
traditionnel décoré de fleurs de papier aux couleurs
vives. Sur la scène, des comédiens grimés aux
costumes flamboyants font des mines et déploient leurs tirades,
avec éloquence, avec précision. Mais la salle est
vide.
J'en ai eu l'explication
seulement ce soir : pensez-vous, il ne suffit pas de nourrir ses
morts, il faut les divertir. L'enfer chinois connaît donc
le théâtre. Absolue continuité entre les morts
et les vivants. L'invisible prolonge le visible. Nulle surprise
dans l'au-delà, régi comme ici-bas par la peur récurrente
de la privation, du manque. Le rapport des chinois au monde semble
d'abord passer par leur estomac : je dévore, donc je suis.
Les fantômes sont des êtres qui ont tout perdu, sauf
l'appétit : faim de nourriture, faim de distractions. Faim
de tous les plaisirs.
Quelque chose
dans leur spiritualité d'infiniment, d'éternellement
avide. Quelque chose dans leur regard de toujours mobile, de projeté.
Le temps chinois par excellence est celui du futur - pas celui de
la création mais celui de la répétition, celui
du désir et de sa satisfaction.
Leur cuisine
est sensuelle et grasse, leur art aussi : partout cette surenchère,
cette débauche dans les matières, les couleurs. Pourtant,
la peinture chinoise est souvent fine, aérienne : une silhouette,
l'ombre d'une branche, quelques idéogrammes, images éthérées.
Le vide enfin, le repos, mais comme cadré. Ce n'est pas une
échappée, c'est un territoire. Dans ces peintures,
l'image et le langage se répondent, se rejoignent. La ligne
évanescente de ces montagnes, la patte de cet oiseau sont
une calligraphie divine. Le réel est signe, et réciproquement.
Si Dieu écrivait,
dans quelle langue en effet écrirait-il, si ce n'est en chinois
? Le théâtre chinois, art si total que même les
morts le révèrent. La langue chinoise, langue si totale
qu'elle contient - le verbe chinois ultime - la réalité
même. En Chine, Orphée connaîtrait Eurydice mais
il ne serait pas mort d'avoir voulu la regarder. Pygmalion se serait
épris de sa statue mais il ne serait pas mort d'amour de
l'avoir voulue vivante. Pas de spleen, pas d'idéal. On cherche
en vain dans l'esthétique chinoise ce qui résiste,
ce qui échappe, l'espace d'une altérité pure
par où pourrait s'engouffrer non pas le vide, mais le néant.
Oui, le vide ici n'a qu'un seul sens, celui d'un verre à
moitié plein. Retour à l'estomac.
Pas de place
pour le malheur d'une conscience.
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| 23
août 2002 |
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| Hier,
passant par le terrain de sports de Wanchai, je suis tombée
sur un match de football qui opposait une équipe en maillot
bleu à une équipe en maillot rouge. Une équipe
de garçons à une équipe de filles. Un match mixte,
en Chine.
Pour l'instant,
c'est l'équipe en rouge qui mène le jeu, plus rapide,
plus combative que l'équipe en bleu, débonnaire, massive.
Sur les gradins, rien que des hommes. J'en reconnais quelques-uns.
Ils travaillent dans le coin et viennent ici tous les jours prendre
leur pause : un vieux mendiant portant à même la peau
une veste élimée d'un beau vert d'eau, visage buriné,
barbiche taillée à la manière des classiques
chinois, un employé toujours pendu à son portable,
en costume noir avec une cravate grise, un balayeur qui tient posée
sur ses genoux une petite boîte blanche en polystyrène
dont il dévore le contenu en riant. Des joueurs de mah-jong,
des hommes surtout, et une femme incroyablement vulgaire qui ricane
en montrant ses gencives. Des passants. Le tout-venant.
Sur les bancs,
on commente les dernières nouvelles du jour, tout en jetant
de temps à autre un il sur le match en cours. En bordure
de terrain, j'aperçois les remplaçantes - étrange
floraison écarlate surgie au beau milieu des gradins - avec
leurs longs cheveux en queue de cheval, leurs longues jambes, leur
regard clair, sérieuses comme des gymnastes russes aux Jeux
Olympiques. Sur le terrain, l'équipe en bleu se laisse faire,
pleine de bonne volonté. L'équipe en rouge mène
un jeu très tactique, volontiers agressif. Une joueuse récupère
ainsi le ballon d'un brusque coup d'épaule. Comme elle est
plus légère, elle rebondit sur le joueur de l'équipe
adverse, mais sans lâcher sa proie. Mon voisin et moi, nous
éclatons de rire. Plus tard, une autre se livre à
un jeu de feintes plein de virtuosité devant son adversaire
décontenancé. Oubliant les soucis de la journée,
nous nous laissons lentement attendrir comme des parents qui couvent
des yeux les progrès de leur progéniture, partagés
entre l'étonnement et la condescendance.
Sur le terrain,
la partie s'accélère. L'équipe en rouge est
de plus en plus offensive. Tout à coup, une silhouette fine
se détache, récupère maladroitement le ballon
et l'envoie dans les buts. Rire des spectateurs. Les premières
plaisanteries fusent du public. L'équipe en bleu s'énerve.
Les joueurs de mah-jong délaissent leur échiquier.
Le balayeur cesse de manger. Une sorte de joie pétillante
se répand dans les gradins. On entend se succéder
de plus en plus vite les ordres péremptoires du capitaine
de l'équipe en rouge, voix aiguë mais pleine d'autorité.
L'équipe en bleu entre enfin dans le jeu. Le mouvement s'accélère
: plusieurs traversées de terrain, plusieurs tentatives de
part et d'autre, en vain. Une seconde fois, une autre joueuse, élancée,
aérienne, déjoue la défense des bleus et marque
un but. Cette fois, une ovation salue la performance. A présent,
tout le monde suit le match. Les fautes se multiplient. L'équipe
en bleu riposte. Des couples improbables se forment sur le terrain,
exécutant des chassés-croisés, des poursuites.
Et c'est le troisième but, la consécration, saluée
non seulement par les cris de la foule, mais par un tonnerre d'applaudissements.
Je crois que
je commence à aimer cette ville. Ils sont plutôt fair-play,
finalement, ces hongkongais.
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| 27
août 2002 |
| (au
dernier recensement, elles sont 240 000) |
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| Les
Philippines ou la mauvaise conscience de Hong Kong.
Elles passent
au pied des tours de verre, innombrables, tenant par la main un
enfant aux cheveux clairs. Elles gagnent environ 4000 dollars par
mois, en plus du gîte et du couvert. On les voit apparaître
le dimanche le long des allées, sur les passerelles, dans
les parcs, sur les quais, comme une brusque poussée de fièvre,
des femmes qui ont entre trente et quarante ans, qui parlent et
qui rient en mangeant des brochettes ou de la viande en sauce, assises
sur des nappes de couleur posées à même le sol.
Elles n'ont
pas de voix, car personne ici ne comprend leur langue. Elle n'ont
pas de visage car leurs traits se ressemblent : des yeux qui ne
vous regardent jamais en face, un nez un peu épaté,
des lèvres pleines, une manière de parler un peu fort
et de rire souvent comme pour se donner un air dégagé
le jour de leur unique congé. On dit que leur famille est
au pays, qu'elles sont mariées, qu'elles ont des enfants
mais on ne connaît pas leur histoire. Que retenir d'elles
? Des remords bien abstraits en somme.
Il y a dans
cette ville une loi tacite qui les tient à l'écart
de nos relations amoureuses ou même simplement amicales. La
peur de déchoir. Ce ne sont que des domestiques. Je n'avais
jamais rencontré de domestiques avant de venir à Hong
Kong. Leur présence le dimanche dans la ville dit deux choses
: qu'elles n'ont pas d'espace privé qui leur appartienne
et que cette privation n'est pas due au hasard mais fait partie
intégrante de leur condition. Autre chose encore : que cette
condition est largement répandue et qu'elle est considérée
comme normale par la société toute entière.
La loi du groupe.
Sans s'en rendre compte, les étrangers n'abordent le sujet
qu'en baissant légèrement la voix, sur le ton de la
confidence, sur le mode du : " Tu as vu toi aussi ? "
Nous ne sommes pas communistes, c'est entendu, mais nous sommes
démocrates. Nous sommes ouverts, libéraux, modernes.
Alors ces femmes, tout de même ? Toutes ces femmes ? Cet océan
de femmes le dimanche sur Hong Kong ? Les Asiatiques n'ont pas encore
ouvert le procès de leur propre racisme. Au nom de la différence
culturelle, les étrangers préfèrent passer
la chose sous silence.
Il y a des lois
à Hong Kong qui les protègent, qui régissent
leur salaire minimal, leurs conditions de vie et de travail, qui
imposent par exemple à leurs employeurs de leur permettre
de rentrer dans leur pays deux fois par an pour voir leurs familles.
Il y a des lois donc nous passons devant elles. Chinois ou étranger.
Riche ou pauvre. Jeune ou vieux. Seul ou accompagné. Nous
passons. En riant, elles nous regardent passer.
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| PVK |
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