Sobre et efficace Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 
 

Je m'appelle Sylvain et je ne bois pas d'alcool, c'est presque devenu un des traits les plus marquants de ma personnalité. Pas un verre, pas une goutte, jamais. En fait, c'est tout simplement parce que je n'ai jamais commencé à boire. Je crois que j'ai raté le coche vers douze-treize, quand mon père a voulu me faire goûter un peu de vin ou un gobelet de champagne pour les anniversaires ou les grandes occasions. Ma mère a dû dire que j'étais trop jeune, lui, il a sans doute rigolé en me clignant de l'œil, mais je suis resté du côté de maman, je l'ai peut-être un peu déçu ce jour-là, je n'en sais rien. Lors des grands repas, avec tous les amis de mes parents, ou après les randonnées, je ne buvais que de l'eau ou du coca. Mon père s'en excusait à moitié, en disant à la cantonade que j'étais encore petit, que même un monaco ou un panaché, non, vraiment, je préférais un coca. Je crois qu'en disant ça, il sous-entendait que je me rattraperais plus tard, que je reculais pour mieux sauter. Tous riaient, bien sûr, j'étais le seul de mon âge à ne pas vouloir marquer mon adolescence en picolant un peu, c'est là que j'ai commencé à entendre des phrases idiotes que j'entendrais toute ma vie : "t'as raison, faut pas se forcer ", " tant mieux, ça en laisse plus pour les autres " " tu y viendras bien assez tôt ".

C'est vrai que, normalement, j'aurai dû commencer à boire en sortant avec mes amis. Mais, vers seize ans, pour mes premières soirées, je n'ai pas bu, pas eu envie… c'était comme ça quoi… oh, je me suis bien fait chambrer au début, mais finalement, personne ne tient rigueur à quelqu'un qui ne boit pas. Je les regardais prendre leur première cuite, se torcher méthodiquement jusqu'à s'en rendre malade, rire comme des cons, renverser leurs verres sans pouvoir contrôler leurs mains, rien de bien enviable en somme. C'est surtout la perte de contrôle que je trouvais ridicule, le fait de dire et de faire des choses qu'on regrette le lendemain. Quoiqu'ils ne soient pas bien nombreux à s'excuser d'avoir été particulièrement lourds, ça m'a toujours épaté, le côté "exploit ", ces cuites de légende qu'ils se racontent le lendemain matin, les yeux explosés et la bouche encore pâteuse, persuadés d'avoir été magnifiques et orgiaques, alors qu'ils ne sont généralement que des petits cons qui se bourrent la gueule et qui font n'importe quoi. Moi qui les vois se traîner comme des moins que rien, qui les ramènent chez eux quand ils ne peuvent pas marcher droit, qui les tient au-dessus des toilettes et qui les entend se faire déchirer par leurs parents. Qu'on ne me fasse pas dire ce que je n'ai pas dit : c'est vrai que pendant tout mon lycée, je les ai souvent détestés, tous mes copains ivres morts, incapables de passer une soirée sans se mettre minables, mais j'ai toujours su m'amuser sans boire, je ne suis pas un rabat-joie ou un gars coincé.

D'ailleurs, quand j'ai quitté mes parents pour continuer mes études à Bordeaux, je me suis rendu compte que ne pas boire pouvait avoir certains avantages… parce que si un garçon qui ne boit pas à 16 ans est un gamin, un qui ne boit pas à 19 ou 20 ans, c'est différent, c'est qu'il s'est passé quelque chose. Certaines filles aiment ça : les plus sérieuses, bien sûr. Mais il y a de jolies filles sérieuses. On a constitué une belle bande de copains, on a beaucoup fait la fête, j'étais le seul, Franck, à ne pas boire, mais ça n'avait d'importance pour personne. Je me suis fait un ami comme on en a rarement l'occasion, un gascon pur sucre, ou plutôt pur pastis. Un rien grande gueule, qui picole comme on se noie. Ça ne l'a jamais gêné que je ne boive pas, ça le faisait rire, certes. C'est là aussi que j'ai rencontré Laetitia. C'était à la Lune dans le Caniveau, où on allait pratiquement deux fois par semaine. C'était une soirée classique : repas classique dans un restau qu'on avait quasiment mis à sac (le patron consterné répétait devant un pote bourré comme cochon qui commençait à se déshabiller : " Non, non, c'est pas une discothèque, ici "), avant de débarquer à quinze à la boîte, renquillant tournée sur tournée (je ne sais pas si vous avez remarqué, mais personne ne pense jamais à ceux qui ne boivent pas pour les tournées). J'ai commencé à discuter avec elle, parce qu'elle était la seule à pouvoir tenir une conversation cohérente… on a parlé, on a dansé, j'ai bu du coca, elle, une ou deux bières. Deux semaines après, elle s'installait chez moi. Elle buvait très peu, moi, pas du tout. Tout allait très bien. Les soirées continuaient, on rentrait toujours avec la voiture de Franck, chaque soir, Franck, pété à la Tequila paf, insistait à bloc pour conduire, jurant qu'il se sentait très bien sur la vie d'une bonne dizaine de personnes…

Quandça s'est terminé avec Laetitia, ça ne m'a pas dérangé plus que ça. Mais sans elle, j'ai commencé à m'ennuyer de plus en plus aux soirées en boîte à l'autre bout de la ville. Je continue à venir par habitude, pour faire plaisir à Franck, mais je crois plutôt que je le mets mal à l'aise, d'ailleurs, il boit de plus en plus pour être sûr de s'amuser. Autour de moi, tout le monde danse, tout le monde a bu, tout le monde s'amuse. La musique fait trembler mon verre de coca. Franck vient reprendre un verre au bar. Je lui dis que je veux rentrer, il est saoul, il me dit qu'il va conduire, je lui fais oui de la tête.

 
EM
Oh Oui ! vos réactions Ah Non !
Voir les autres textes de cet auteur - Envoyer ce texte à un ami
KaFkaïens Magazine - Tous droits réservés